LETÏEE DE CLARKE 1 DUNDAS
Québec, 14 mars 1793.
Sir,
J'ai l'honneur de vous annoncer l'arrivée à Québec, le 2 du courant, de Messieurs Desjardins, Eaimbeaux, Gazel et Lacorne, porteurs de votre lettre du 10 décembre dernier. J'accuse aussi réception d'une autre lettre de la même da,te et une marquée " circulaire du 12 du dit mois," auxquelles je porterai toute l'attention qu'elles réclament. (I)
J'ai l'honneur d'être,
Alubed Claree.
A l'hon. Henry Dundas.
Pièce I, page 67.
MÉMOIRE DE MM, DESJARDINS, Eto.
A Son Excellence le général Clarke, lieutenant gouverneur de Sa Majesté Britannique au Bas-Canada.
Son Excellence est trop instruite des événements qui ont changé l'état de la France, pendant ces dernières années, pour qu'il soit nécessaire de lui en tracer le tableau.
Ces événements ont causé l'expatriation de la plus grande partie des ecclésiastiques composant l'aiicien clergé français, ainsi que d'une portion considérable de la noblesse.
(1) Arcliives du Canada, série Q, vol. 63, p. 168.
Parmi les empires, dans le sein desquels ces deux ordres proscrits ont cherché un asile, l'Angleterre s'est distinguée par une générosité qui servira d'exemple au monde. Les sujets de Sa Majesté Britannique, sensibles et hospitaliers, sont venus au secours de cette foule de fugitifs ; et le gouvernement lui-même a pris soin d'adoucir l'excès de leur misère.
Il ne s'en est pas tenu à une protection stérile. Il a pensé que ' tant de malheureux étrangers, désormais sans patrie, étaient un objet digne de sa sollicitude j et c'est par une suite de ses desseins consolateurs, qu'il leur a offert un refuge permanent et tranquille dans les possessions anglaises de l'Amérique Septentrionale.
Un grand nombre de français, et particulièrement du clergé, ayant paru disposés à profiter de cette ofire, et à passer en Amérique, le gouvernement britannique ajugé à propos d'envoyer à l'avance dans le Canada, trois ecclésiastiques et un laïc, munis de lettres auprès de Son Excellence, afin d'annoncer la venue probable de leurs frères, de travailler sous la protection de Son Excellence et la direction de Messeigneurs les évêques, à leur préparer des asiles provisoires, et ensuite des établissements stables.
Voici donc l'objet précis de la mission des quatre envoyés :
1° De faire connaître, dans la Province du Canada, les malheurs des ecclésiastiques, victimes de leur fermeté dans leurs principes religieux, et de leur fidélité envers leur prince légitime, et ainsi de disposer favorablement à leur égard les habitants du pays, de toute dénomination.
2° De seconder de tout leur pouvoir les vues bienfaisantes du gouvernement britannique, en travaillant, sous l'inspec* tion du représentant de Sa Majesté, de préparer à leurs frères, des places qui leur procurent le double avantage de subsister et d'être utiles.
3* De se concerter avec les autorités, tant spirituelle que temporelle, sur les genres d'emplois auxquels ces réfugiés pourront être appliqués.
La plupart sont propres à l'enseignement, et seront disposés à se dévouer à l'éducation de la jeunesse.
Un bon nombre est versé dans l'agriculture, et se livrera
volontiers au défrichement des terres que le gouvernement voudra leur concéder. C'est sur cet important article que les envoyés sont spécialement chargés de conférer avec Son Excellence, afin de connaître la position et l'étendue des parties de terrain qui seraient offertes aux ecclésiastiques Français. Comme leur état et leurs habitudes les rapprochent de la vie de communauté, l'on pourrait formerv des associations de 20, 30 ou 40 personnes sur chaque établissement, en les mettant à portée, non d'acquérir des richesses, mais de subsister de leurs travaux, et de contribuer à la prospérité du pays, à peu près comme ont fait les anciens corps religieux.
D'autres, enfin, nés pour la vie tranquille et solitaire du cabinet, pourraient se consacrer avec fruit à la culture des sciences et des lettres. Ce sera aux autorités, temporelle et spirituelle, à considérer, dans leur sagesse, jusqu'à quel point certaines maisons, autrefois occupées, maintenant presque désertes, pourraient être, sous le bon plaisir de leurs titulaires, dirigées vers cet objet.
4° En un mot, il est prescrit aux quatre envoyés, en attendant l'arrivée de leurs frères, de s'occuper à recueillir, soit des chefs, tant civils qu'ecclésiastiques, à Québec et à Montréal, soit des habitants dispersés dans les campagnes, toutes les connaissances qui pourraient être utiles au clergé réfugié, et qui pourraient aussi, par son moyen, le devenir aux habitants.
Tels sont les renseignements sur la nature et les diversités du sol ; sur le genre des cultures usitées j sur celles qui, négligées jusqu'à ce jour, ou essayées sans. succès, pourraient être soumises à de nouvelles tentatives ; sur les productions' indigènes ; les bois, les mines, etc., sur le climat, les mœurs et les usages. ^
La partie essentielle de leurs instructions, comme aussi le besoin de leurs cœurs, les obligent à professer hautement leur soumission aux autorités, leur fidèle attachement au gouvernement britannique, sentiments qui sont communs à tous ces réfugiés. Leurs vœux unanimes, (dirigés d'abord vers le salut de leur patrie) ont ensuite pour objet la gloire de cette nation illustre, qui sait faire un si noble usage de sa prospérité, et qui connaît si bien la dignité du malheur.
5° Comme il est très possibleque lesmaux, qui n'accablent pas moins la noblesse qiie le clergé, fassent afiSuer dans le Canada un nombre considérable de familles nobles, il est prescrit aux quatre envoyés, et notamment au chevalier de la Corne, de conférer avec Son Excellence, sur les moyens de favoriser les établissements des colonies d'émigrêâ au Canada.
C'est pour cela qu'il leur est recommandé de se procurer, sous le bon plaisir de Son Excellence, un état par aperçu des terres qui restent à' concéder, d'en dresser un tableau instructif, de se transporter partout où leur présence pourrait seconder utilement les dispositions libérales du gouvernement, et animer la bienveillance des Canadiens.
Et c'est à Monseigneur l'évêque de Saint-Pol de Léon que tous les éclaircissements doivent être adressés.
Ces instructions sont le résultat de plusieurs conférences tenues avec quelques ministres de Sa Majesté britannique. Elles ont été transmises verbalement à l'un des envoyés (Monsieur Desjardins) dans un comité composé de Messieurs l'Evêque de Saint-Pol de Léon, Burke, King, principal commis de l'oflBce du Secrétaire d'Etat, et Motz, secrétaire de Mylord Gouverneur. Elles ont été consignées sommairement dans un écrit dressé par Monseigneur l'Evêque de Léon, pour l'usage privé des envoyés, qu'ils sont prêts à communiquer à Son Excellence, si elle le désire.
Les envoyés ont touché de la part du Gouvernement 20O livres sterling, pour subvenir aux frais de leur voyage ; et le comité de secours y a voulu joindre une somme de 80 livres, pour l'achat du linge, des habits, des livres, cartes et instruments.
Les envoyés finissent cet exposé en témoignant â Son Excellence le désir qu'ils ressentent de voir le clergé français justifier la protection du gouvernement d'Angleterre. Ils espèrent que la venue de leurs frères du Canada ne causera aucun ombrage en ce pays. Les principes religieux les soumettent et les attachent aux lois et à l'ordre public. On peut d'ailleurs présumer que des hommes qui eussent évité l'infortune, s'ils avaient su composer avec leur conscience, ne sont pas étrangers à tout sentiment généreux ; que ceux qui ont sacrifié tout ce qu'ils avaient au monde pour rester
fidèles à leur Eoi, seront toujours éloignés de prêcher l'indépendance et la sédition pour prix de l'hospitalité qui leiir est offerte.
(Signé) Pesjabdins, Baimbeaux, La Coene,
GrAZEL.
Québec, 7 mars 1793.
Pièce J, page 67.
EÉPONSES AUX QUESTIONS PROPOSÉES PAR MES- SIEURS LES ÉMIGRANTS FRANÇAIS
Le CLIMAT. — Le climat du Bas-Canada est sain, les chaleurs d'été n'y sont point excessives. Quelquefois, mais non pas tous les ans, on y sent de grandes chaleurs, mais pendant peu de jours. L'automne n'y est pas bien désagréable à quelques jours près. Les froids y commencent vers les premiers jours de décembre ; alors le temps devient clair et dur même, tout l'hiver. Le froid, à terme moyen, est de quinze à vingt degrés suivant Réaumur. On voyage promptement en hiver, en se mettant à l'abri du froid, ce qui est aisé. On a même remarqué qu'en général les Européens supportaient mieux les premiers froids de l'automne que les natifs du pays.
Les terres. — Les terres du Bas-Canada sont en général de valeur médiocre, quoiqu'il s'en trouve de très fertiles, et de très stériles, comme les autres pays du monde. En général, les terres nouvelles produisent de quinze à vingt minots pour un. Les anciennes de huit à dix pour un de blé. Les vieilles terres peuvent produire vingt à vingt-cinq minots de pois par an. Les nouvelles, beaucoup moins, suivant que les années sont sèches ou pluvieuses, et suivant le terrain. Une nouvelle terre peut conserver sa vigueur pendant vingt ans, avec un soin ordinaire, beaucoup plus avec un soin particulier.
Les bois Les bois qui poussent spontanément dans les
terres du Bas-Canada sont le hêtre, lé merisier, la plaine, l'érable, la perusse (pruche), l'épinette rouge et blanche, le
bouleau, le cèdre, le fresne, le peuplier. Il y pousse très peu de chêne, et il est très petit. Les bois les plus aisés à détruire sont le hêtre, le merisier, l'érable, le bouleau et le peuplier. Et les plus difficiles sont les autres espèces susnommées parce que les racines sont plus longues à pourrir; et les terres où les bois sont plus aisés à détruire, sont ordinairement plus fertiles.
Pour défricher une terre, on abat le bois avec une hache. On le met en espèce de mule pour le brûler, ce qui prépare la terre à être piochée pour en tirer les racines. Cette terre ainsi piochée se sème ordinairement deux ans de suite ; et, après les récoltes, vous y mettez force animaux. On suit à peu près la même méthode dans toutes les campagnes, c'est celle qui a paru jusqu'à présent la meilleure.
Un arpent de terre prête à semer avant, néanmoins, d'y passer la charrue, coûtera 18 à 20 Ibs., selon les endroits. Ensuite pour réduire ce même arpent dé terre à la charrue, il faudra de 15 à 18 Ibs.
Un homme ordinaire bûche dans l'hiver dix cordes de bois par semaine ; et en mars et avril, douze ou treize cordes. Cet homme coûte 26 à 30 sols par jour, et doit être nourri pour bûcher, jusqu'en mars et avril. On peut ajouter un tiers de plus pour le bois mou, épinette, pruche, plaine, frêne, etc.
Une terre en bois debout ne coûte rien que le coût et le procès-verbal. Quelques seigneurs donnent un an, deux et trois ans sans payer de rente. Il faut.à un nouveau cultivateur d'abord du courage, des houes, haches, une charrue garnie, de 36 à 40 Ibs, une herse de 30 à 40 sous, à dents de bois. Une herse à dents de fer coûtera de 30 à 40 frs. Il faut des animaux en plus grand nombre à mesure que la terre avance. On en verra ci-après. On peut avoir un homme capable de faire de la terre à 150 Ibs ou 160 Ibs ou encore à 180 Ibs. Bien entendu qu'il soit nourri à la maison. On trouvera aisément des hommes en les payant et en les nourrissant bien. Surtout il faut que l'œil du maître y soit.
Une servante en campagne coûtera 80 Ibs et sera nourrie. Souvent il faut la fournir de souliers outre ses gages. Une paire de bœufs de charroi, de 3 à 4 ans, coûtera de 140 à 180 Ibs.
Un cheval de travail coûtera de 100 à 150 Ibs. Un porc
d'un an, maigre, coûtera de 15 à 20 frs. Un petit porc d'un mois vaut de 20 à 40 sous. Les volailles ne s'achètent pas pour la campagne ou s'achètent pour peu de choses ordinairement. Les femmes échangent les poulets pour autres choses. Sur les marchés elles coûtent de 20 à 30 sous le couple. Une bonne vache coûte de 48 à 60 Ibs. L'avoine, année courante, vaut de 20 à 24 sous le minot. Le foin, je l'ai vu vendre de 24 à 36 Ibs. La paille coûte ordinairement le tiers du foin. Les pois et le blé de 4 à 5 Ibs. Un cheval de travail, à la campagne, consomme 300 bottes de foin et 25 minots d'avoine. Un bœuf peut hiverner avec 400 bottes de paille et 50 bottes de foin. Lé bois de charpente équarri vaut à la campagne environ 2 sous, en ville de 3 à 6 sous. La planche, des meilleurs pins du pays, de dix pouces sur dix pieds, coûte de 40 à 50 frs le cent. Le cent de pin inférieur de 10 à 30 frs, l'épinette de 12 à 20 frs.
Le fer d'Europe coûte 33 à 36 Ibs, celui du pays de 24 à 30. La chaux, coûte, suivant les endroits d'oii elle sort, de 30 sous à 3 francs la barrique. La pierre, à Québec, la commune (la toise quarrée) coûte 12 Ibs la belle, 18 Ibs, à Montréal, à peu près le même prix. La maçonnerie de pierre commune, de 20 à 24 Ibs la toise, de bonne pierre, de 24 à 23 Ibs. Un bon maçon en campagne, de 4 Ibs à 4 Ibs 16 à la ville 6 Ibs. Un compagnon, en campagne, gagne 3 Ibs et en ville, de 3 à 4 Ibs. Le bois de chauffage à la campagne ne coûte que les gages du bûcheron et le charroi. Si on fait défricher de la terre, il n'y a plus qu'à le charroyer en ville, il coûte 4 Ibs à 6 Ibs, 12 sous. Ije pain de fleur coûte de 2 à 3 sous la livre, la farine entière, 2 Ibs, le bœuf de 4 à 7 sous, le veau de 7 à 8, le mouton de 6 à 10.
LoYEE En temps de paix une famille peut se loger
décemment pour 600 à 800 francs. En temps de guerre, on peut ajouter 33 ou 50 pr. cent, et peut-être plus, le prix des loyers devenant alors fort précaire.
Fermage. — Les conditions les plus ordinaires du fermage de terre sont les suivantes : — ^Le propriétaire fournit les animaux, les écroîts se divisent par moitié et les ^utres revenus de même. Les semences se fournissent aussi par moitié. Les terres neuves, les nouveaux fossés, les nouvelles
clôtures se font aux frais du propriétaire. Pour pouvoir affermer une terre à prix d'argent avec quelque avantage, ou au moins pour ne pas s'exposer à être dupe, il faudrait avoir eu quelque épreuve ou essai de la terre, sans quoi on courrait, toujours des risques.
Culture Le genre de culture le plus fructueux dans cette
partie ne peut se connaître que suivant la distance des villes où se trouvent les terres. Sur une terre près des villes, je préférerais beaucoup de foin, un peu d'avoine et point de blé, parce que le foin et l'avoine y sont toujours d'un assez bon prix et que le blé qui pousse auprès des villes n'a point un meilleur prix que tout autre, et que le prix du foin et de l'avoine ne dédommage pas des frais de transport loin des villes. A une distance moyenne des villes, je voudrais j faire du foin et de l'avoine pour vendre et pour y élever des animaux pour éviter d'avoir trop besoin du secours des villes, qui coûte toujours beaucoup à un cultivateur. - On peut partout trouver, surtout actuellement, des terres en état de culture ou à demi défricbées, en prenant les moyens connus aux personnes nées dans le pays, qui connaissent les vrais moments et la manière dont il faut se servir des biens-fonds, quand ils sont à bas prix et que les espèces sont rares.
Pkix des teeres. — Dans le gouvernement de Québec, le prix des terres est de mille à quinze cents livres l'arpent de front, sur quarante de profondeur, les bâtiments compris. Près de la ville, on pourrait dire deux mille francs l'arpent, dans le gouvernement de Montréal, le luxe y ayant plus d'empire, et par conséquent ruiné plus de monde, il s'est trouvé jusqu'à présent, des terres plus fertiles au même prix, même à meilleur compte. Peut-être s'en trouverait-il encore quelques unes, mais on ne pourrait les acheter que par décret, pour faire des acquisitions sûres. Quand je parle de mille à quinze cents francs par arpent, je parle de terres prêtes à faire vivre leurs propriétaires, car on en peut trouver à beaucoup moindre prix moins avancées.
Prendre une terre en bois debout ou une terre défrichée, dépend de beaucoup de circonstances qu'on peut plutôt prévoir qup décider. Si un. homme a peu ou beaucoup d'argent,
a de grands garçons ou non, s'ils ont ou n'ont point de goût pour l'agriculture, la manière dont ils ont été élevés, le plus' ou moins de nécessité, lé plus ou moins de courage, d'énergie et de santé, l'habitude qu'une personne a ou n'a pas eu à l'agriculture, toutes circonstances que l'on peut peser sur les réponses des autres parts, par exemple sur le climat, sur la manière de cultiver, etc.
Concessions. — Lequel est préférable : de prendre des terres du gouvernement ou bien des fiefs dans les seigneuries ?
A cette question — telle qu'on la propose — je me contenterai de détailler les conditions de chacune de ces espèces de concessions.
Le gouvernement ne vous concède pas moins de douze cents arpents en superficie, à condition que vous paierez la moitié des frais de mesurage, et cette moitié coûte £15, ou 360 Ibs et plus. Vous êtes obligé d'avoir un certain nombre d'hommes pour. établir cette partie de terre, bonne ou non. De cette partie de terre le gouvernement se réserve un septième pour l'usage du roi, et un autre septième pour l'usage du clergé anglican, de sorte que réellement vous n'avez que cinq septièmes encore indivis ; et, si vous faites travailler, vous ne savez si vous faites travailler pour vous, ou pour le roi, ou pour le clergé protestant. A cette condition vous ne payez aucune rente annuelle ou autres.
Concessions par les seigneurs du pays :
Un seigneur vous concédera une terre de trois arpents sur trente ou quarante arpents de profondeur quelquefois un an, deux ans et même plus, sans payer aucun droit. Le contrat et le procès-verbal coûteront 17 Ibs à 18 Ibs, aux conditions ordinaires suivantes : de payer 8 Ibs dix sous à 14 Ibs 16 sous de rente par an, à charge de lods et ventes que votre acquéreur paiera ; de moudre au moulin banal le blé de votre consommation, sans être obUgé d'attendre plus de deux fois vingtquatre heures au moulin ; de donner du découvert aux voisins ; de tenir feu et lieu sur votre terre, dans l'an et jour, clause sur laquelle on n'est pas strict, tout obligeant d'y fermer les yeux. Enfin, le seigneur se réserve le droit de retrait, en cas de vente. Barement les seigneurs de ce pays, si humains en tout, font usage de ce droit, si ce n'est dans les
cas où ils se croient trompés par un faux prix de vente, ou dans le cas de vrai besoin de la terre de la part du seigneur. On peut, sur ces deux manières de concéder, former son opinion et prendre son parti.
Trahit sua quemque voluptas.
Je crois, et il est évident que les terres près des villes, surtout les terres à foin, sont d'une plus grande valeur à cause de la facilité du commerce des denrées. Les femmes peuvent venir sur les marchés et vendre leurs denrées ; et les homm-^s ne discontinuent pas leurs travaux, et, comme on l'a déjà observé, les foins se vendent bien sans beaucoup déranger le cultivateur. Souvent même on va, pour une petite différence, acheter le foin chez eux. En général, les habitants près des villes, pour peu qu'ils soient industrieux, sont aisés, quelques-uns même ont des propriétés dans la ville.
On a déjà vu en général le produit des semences dans ce pays. Quant à leur conversion en argent, le commerce de blé augmentant, on peut raisonnablement se flatter que les travaux sont assez largement récompensés, si l'économie et l'assiduité accompagnent toujours le cultivateur.
En général, si l'homme est industrieux et laborieux, entend l'agriculture, et ait soin de sa terre et du dehors de sa maison, surtout qu'il ne soit pas adonné à la boisson, et que sa femme, de son côté soit industrieuse et assidue, comme aussi laborieuse, qu'elle s'entende à élever de petits animaux, je puis prévoir qu'ils seront bientôt les heureux du pays, j'en vois tant d'exemples que je ne puis que me livrer à l'évidence.
J'aurais désiré que mes occupations m'eussent permis de répondre plus au long aux questions qu'on m'a fait l'honneur de me poser. Je l'aurais fait avec tout le zèle possible.
Je souhaite que tout ce que je viens de- détailler puisse être de quelque utilité à ces messieurs et leur donne au moins une idée quoique bien générale <lu pays.
Pièce K, page 67.
(Traduction).
Mardi, 12 mars 1793.
A la Chambre du Conseil "au Palais Episoopal.
Présents : — Son Excellence le major général Alured Glarke, écuyer, lieutenant-gouverneur et
Les honorables
William Smith, Hugh Finlay, François Baby, Thomas Dunn,
Ecuyers.
Son Excellence a informé le Bureau que Messieurs Desjardins, Raimbeaux, Gazel et La Corne lui ont remis une lettre du Très Honorable M. Duiidas datée du 10e jour de décembre dernier établissant que le gouvernement de Sa Majesté ayant en vue de prendre des mesures pour l'établissement en Canada des émigrants de France, désireux de venir chercher un refuge dans cette Province, en autant qu'il le trouvera utile, il a été jugé nécessaii-e d'envoyer au Canada trois ou quatre personnes choisies parmi ces émigrés afin de pouvoir s'entendre avec le gouvernement de Sa Majesté dans le Bas- Canada, et d'examiner quels ser.iient les meilleurs moyens de mettre à l'eâet le plan adopté. Il serait donc nécessaire de considérer l'endroit, le mode, et les circonstances qui permettraient de concéder les terrains dès cette année à ces émigrants. Comme leur nombre pourrait être trop considérable pour faire à tous de telle concession, il est recommandé de prendre en considération la possibilité de loger ces gens dans les communautés religieuses ou chez des particuliers,en attendant qu'on puisse les établir sur des lots. Comme il est à présumer que les premiers envoyés seront des ecclésiastiques de la religion catholique romaine, nous devrons nous efforcer de venir à leur secours en engageant les sujets de Sa Majesté à leur procurer de l'assistance. En attendant, il est prudent
de fixer le choix des terres, afin que ces immigrants ne soient pas dans l'embarras à leur arrivée dans cette province, de façon toujours à ce que s'ils ne venaient point, à ce que le gouvernement n'encourre que peu de dépenses.
Les Messieurs chargés de cette mission nous ont transmis un document intitulé : " Exposé fait à son Excellence le Général Clarke, lieutenant-gouverneur de Sa Majesté Britannique au Bas-Canada, concernant la mission de quatre français au Canada aux frais du gouvernement anglais." (I)
Ordonné que la prise en considération de l'information communiquée au bureau soit référée à un comité de tout le conseil, qui devra faire son rapport avec toute la diligence possible.
Proposé par Son Excellence, avec l'agrément du bureau, que le projet qui fait le sujet de cette communication soit exposé aux regards de l'évêque, du coadjuteur, dés supérieurs des communautés religieuses, et que leur avis soit demandé pour remplir les intentions royales en faveur des expatriés français.
Ordonné, en outre, que MM. Baby et Dunn informent les porteurs de la lettre de M. le secrétaire Dundas, que le comité désire ne perdre un seul instant à faire son rapport sur un sujet aussi urgent, que recommandent tous les motifs provenant d'une saine politique et les obligations de la charité chrétienne, ainsi que la plus ordinaire humanité.
(Signé) J. Williams.
(1) Voir pièce I.
Pièce Ij, page 68.
MÉMOIRE DE Mgr HUBERT.
A l'honorable Will. Smith,
Juge en chef, à Québec.
Monsieur,
J'ai l'honneur de vous transmettre, et par vous à Son Excellence et au conseil, mon opinion touchant les moyens de favoriser l'accès et l'établissement des émigrés français en Canada. La conduite pleine d'humanité et de générosité que le gouvernement britannique tient à leur égard, est un de ces motifs puissants qui doivent leur concilier la bienveillance de tous les cœurs sensibles. Uni, comme je le suis, à la plupart de ces illustres exilés, par les liens d'une même croyance et d'un même sacerdoce, je me crois particulièrement obligé de leur procurer de l'assistance en tout ce qui dépend de moi, et j'aperçois, monsieur, avec bien de la consolation, que vos dispositions personnelles ne leur sont pas moins favorables. C'est dans le concours de nos efiorts réunis avec ceux d'un gouvernement libéral et magnifique, que ces victimes de leur attachement à leurs anciens principes doivent espérer de trouver enfin le calme et le repos, après les tempêtes violentes qui les ont malheureusement dispersées. J'ai l'honneur, etc.
t Jean-Feançois, Evêque de Québec.
Québec, le 16 avril 1793.