LETTRE DE M. BRASSIER, SUPÉRIEUR DES SULPICIENS
A l'honorable W. Smith, juge en chef.
Monsieur,
Vivement touché de la protection vraiment royale que Notre Auguste Souverain accorde aux Français réfugiés dans ses Etats et en particulier de son attention bienfaisante à leur accorder un asile dans la province du Bas-Canada, sensible aussi au zèle empressé- de Son Excellence et des membres respectables du Conseil Législatifs seconder les généreux desseins de Sa Très Gracieuse Majesté, c'est pour nous une satisfaction bien douce de pouvoir contribuer en quelques choses à l'exécution d'une entreprise dictée par l'humanité, dirigée par la sagesse et qui doit nécessairement ajouter un nouvel éclat à la gloire du nom britannique. En conséquence de ces motifs si pressants, nous offrons :
1° La seigneurie de Maska, que nous garantissons seulement de nos faits personnels, qui est de la contenance d'une
lieue et demie, sur une lieue et demie, au sud de la rivière Yamaska, sur laquelle il peut y avoir quelques terres concédées, sans en être bien sûr, laquelle seigneurie reviendrait au profit du collège de Montréal, sous le bon plaisir de Sa Majesté, quand cette communauté ecclésiastique cesserait d'être.
2° Que nous prendrons douze de ces Messieurs prêtres, par préférence ceux qui auraient été de la société de Saint-Sulpice de Paris, pour être employés par notre maison, au collège, et en la mission des sauvages du Lac. Il est vrai que l'on pourrait peut-être nous objecter qu'à la conquête du pays nous étions de 30 à 35 ; mais à cela on pourrait faire observer que dans ce temps-là, nous desservions douze paroisses qui sont actuellement desservies par des prêtres canadiens ; que nous avions dans deux missions sauvages sept prêtres occu" pés à enseigner les nations, ou à apprendre les langues pour se rendre utiles dans la suite j que, de plus, trois autres ecclésiastiques tenaient à Montréal des écoles où l'on enseignait les premiers principes de la langue latine.
3° Que ces messieurs que nous prendrons seront nourris et entretenus en santé et en maladie comme les membres de la maison ; mais n'y seront agrégés qu'après un certain laps de temps pour savoir si la maison leur convient, et de plus s'ils conviennent à la maison, le tout cependant avec l'agrément du gouverneur et l'approbation de l'évêque que nous ferons parvenir à ceux qui seront proposés pour recevoir l'argent, la somme de trois cents guinées.
Ce serait pour nous une grande consolation d'offrir à ces messieurs les réfugiés quelques maisons pour leur servir d'asile en attendant leur destination ; mais nous n'en avons aucune que celle de la montagne, qui nous sert à la vérité de maison de campagne, mais qui n'en est pas plus logeable.
Voilà, monsieur, tout ce que nous pouvons faire en des circonstances aussi malheureuses. Si dans la suite nous pouvons procurer à ces messieurs quelques soulagements, vous pouvez être certain que nous le ferons avec bien du plaisir, sans cependant nous engager en rien. Quant au projet d'agriculture fait par ces messieurs, il me paraît difficile dans l'exécution; car notre climat ne nous permet pas d'avoir
les mêmes avantages que la Thébaïde et une grande partie de l'Asie procuraient à ces anachorètes qui habitaient ces pays. Monseigneur et son Coadjuteur ne manqueront point de vous suggérer les moyens les plus convenables. Ils sont tous deux du pays et ont beaucoup de connaissances.
J'ai l'honnem* d'être avec un profond respect,
Monsieur, de Votre Honneur,
Le très humble et très obéissant serviteur,
P. Beassiee, Ptre, Sup.
Montréal, 25 avril 1793.
Pièce P, page 69.
LETTKE DES DIRECTEUES DU SÊMINAIEE DE QUÉBEC.
Au très honorable W. Smith, juge en chef, etc.,
Monsieur,
Le comité dont vous êtes le président a fait l'honneur au Séminaire de Québec - de lui demander son avis sur les moyens de pourvoir dans cette province à l'établissement des émigrants français ecclésiastiques et autres que l'on attend.
Infiniment flattés de cette confiance, permettez-nous de vous en témoigner ici notre parfaite reconnaissance.
Nous avons lu avec le plus grand intérêt les pièces relatives à cet objet que vous nous communiquâtes il y a huit jours.
Bien n'égale notre admiration en considérant la charité et l'humanité avec laquelle Sa Très Gracieuse Majesté Britannique accueille ces infortunés français échappés avec courage et survivants à la spoliation de leurs propriétés. Sans doute cette action généreuse de Notre Très Gracieux Souverain sera consignée dans l'histoire comme un des plus beaux traits de bienfaisance. C'est aujourd'hui plus que jamais que nous bénissons la Providence de nous avoir assujettis à une nation si généreuse.
Deux objets, sur les ordres que vous nous avez communiqués, ont fixé notre attention.
L'un général — comment pourvoir dans le Bas-Canada à la subsistance des émigrants français ? Sur cela nos réflexions des plus approfondies n'ont pu aller plus loin que celles que Monseigneur de Québec vous a transmises dans son Mémoire du 16 avril.
Nous avons surtout infiniment goûté l'emploi qu'il propose de faire des biens et de la maison des Jésuites en faveur des prêtres français. Par là, le projet d'un collège se trouverait commencé et presque effectué ,sans qu'il en coûtât beaucoup à la Province.
Nous pourrions ajouter, à la liste des terres que Ilonseigneur désigne, de vastes pays dans la seigneurie de Beaupré que, pour cette bonne œuvre, nous concéderions avec le plus grand plaisir, sans aucune redevance, pendant de longues années, fût-ce même cinquante ans. Mais nous avouons que ce sont des terrains très montueux, peu propres au commerce, et pour la plupart diflSciles à défricher.
Second objet qui nous regarde plus spécialement.
Que peut faire le séminaire pour concourir au projet infiniment louable de subvenir aux nécessités des émigrants français ? 1° Il y a à Saint- Joachim une maison vacante de 80 pieds de long à trois étages, y compris le rez-de-chaussée, où environ 120 émigrants pourraient loger, sans y comprendre les domestiques, qui auraient une maison à part, où se trouvent un four et une boulangerie. Ces maisons sont sans meubles, mais on espérait que le gouvernement pourvoirait à leur en procurer.
2° Notre maison de la Canardière à une demi-lieue de Québec, où nous menons les ecclésiastiques, les écoliers pensionnaires prendre le congé de chaque semaine, est dans le même état que la maison de vacances ; mais elle ne contiendrait pas plus de 50 prêtres, et encore les domestiques n'auraient pas d'autre logement. Se passer de vacances et de la maison de promenade est si peu de chose en comparaison d'une si belle œuvre, que le séminaire vous prie de la compter pour rien.
Ces deux articles ne pourvoient point à l'établissement des
\^ émigrés, mais seulement au moyen de les loger jusqu'à ce qu'on puisse les placer plus solidement, et le séminaire n'en fixe point le terme.
3° Tant que' nous continuerons, comme nous le faisons depuis trente ans, de suppléer gratuitement au défaut d'un collège en forme, ce que nous regardons comme un des travaux les plus utiles à la société, nous avons besoin de plusieurs prêtres pour renouveler l'éducation de la jeunesse.
De plus, le zèle avec lequel nous avons accueilli les messieurs prêtres déjà arrivés, est une assurance de ce que nous tâcherons de faire en faveur de ceux qui approcheront de leur mérite.
4° Enfin, monsieur, nous vous avouerons, avec la plus grande sincérité, que le séminaire de Québec ne se trouve en aucune manière dans le moyen de concourir présentement à la bonne œuvre par aucune somme pécuniaire.
Diverses entreprises qui, on l'espère, lui seront un jour profitables, l'ont constitué dans des dépenses qui ne lui permettent de ne rien promettre. Mais si quelque citoyen, à qui cent guinées ne seraient pas de sitôt profitables, voulait sans exiger d'intérêt, les avancer pour nous, nous lui promettons, sous les hypothèques lesmieux établies, de les lui rembourser avant dix ans.
"Nous sommes avec le plus profond respect.
Monsieur,
Vos très humbles et très obéissants serviteurs.
Gravé, Supérieur du Séminaire de Québec.
BÉDAED, Prêtre, Directeur.
Lahaille, Prêtre, Directeur.
EoBERT, Prêtre, Directeur.
Pièce <|, page 71.