SHEE, BARONET, ETC
Sir,
T'ai eu l'honneur de recevoir, vendredi soir, votre lettre que j'ai examinée avec beaucoup d'attention.
L'abbé de Calonne se trompe quand il dit que j'ai toujours admis de mon plein gré tout prêtre émigrant, alors que j'administrais le gouvernement du Bas-Canada. Deux seulement ont eu recours à moi pour être admis : le premier était un jésuite italien (l), porteur de lettres à l'adresse de l'évêque
(1) M. Zocchi, qui se destinait aux missions sauvages.
catholique qui ne comportaient aucun permis officiel. Je crus qu'il était de mon devoir de lui enjoindre de quitter la province.
Le second était Simon Boussin, qui fut envoyé lorsque Lord Hobart était à la tête du département colonial, et non par le duc de Portland comme l'affirme erronément dans sa lettre l'abbé de Galonné. M. Boussin m'apporta une lettre de M. le secrétaire Sullivan, qui m'autorisait à lui permettre de se rendre à Montréal, comme membre résident du clergé catholique de ce district.
Ce fut alors que je me crus justifiable d'écrire à M. Sullivan, pour l'information de Lord Hobart, quelles seraient les sérieuses conséquences de l'admission des prêtres français émigrants 'au Canada. Ce serait le moyen de reculer nos affaires de plusieurs années en arrière en rapport avec le but d'effacer de l'esprit des Canadiens tout souvenir de leur ancienne allégeance à la France. Je vous prie de référer à cette lettre, qui vous dira que le général Prescott avait,,avant moi, fait les mêmes représentations, dans une lettre adressée au Duc de Portland, en 1797, lequel dans sa réponse assurait au général Prescott que ses représentations seraient écoutées.
J'ai invariablement remarqué, lorsque j'étais gouverneur de l'île de la Martinique, que les prêtres émigrants, quelque bien recommandés qu'ils fussent, surtout ceux-là qui avaient été mêlés aux affaires politiques de l'ancien gouvernement français, avaient la tendance difficile à enrayer à s'immiscer à nos questions d'ordre politique et aussi à entraîner le clergé à leur suite. Cette conduite est de nature à affaiblir l'autorité du gouvernement, et cela ne doit pas nous étonner ici, dans le Bas-Canada, où les onze douzièmes de la population appartiennent à la croyance catholique et continuent tonjours à parler français.
J'ai de plus l'honneur de soumettre à la considération de M. Windham, que tant qu'on n'aura pas fixé la ligne de conduite à suivre à l'égard des différents établissements catholiques du Bas-Canada, il n'est pas désirable que l'on nous envoie de nouvelles recrues. Le tout est expliqué plus au long dans deux dépêches datées du 14 et du 27 juillet 1805. J'ai l'honneur etc.
EOBT.-S. MiLNES.
PÉTITION DE L'ABBÉ DE CALONiSTE ADRESSÉE' 1 LORD WINDHAM.
L'abbé de Galonné, frère de M. de Galonné, ci-devant ministre et contrôleur général en France, a reçu ordre de l'évêque catholique de Québec de se rendre à Trois-Rivières, ville du Ganada. Mais il ne peut obéir à cet ordre sans une permission expresse du lieutenant gouverneur, parce que des raisons politiques ont fait prendre la résolution générale de ne l'ecevoir aucun Français en Canada : résolution à laquelle, cependant, il a été déjà fait plusieurs exceptions.
L'abbé de Galonné ne dissimule pas que cette permission a déjà été refusée à l'évêque et à lui-même, mais il représente que les services qu'il a rendus pendant dix ans à la bonne cause, sont trop notoires, pour qu'on puisse élever aucun doute sur ses principes. Lui fermer la porte du Canada, après les sacrifices qu'il a faits, après avoir prêté serment d'allégeance et surtout dans un âge aussi avancé, ce serait le déshonorer. Il ose donc espérer que M. Windham, qui s'est montré tant de fois le protecteur des émigrés qui se sont distingués par leur loyauté, ne trouvera aucune difficulté d'ordonner au lieutenant-gouverneur du Canada de lui permettre d'y aller finir ses jours en paix.
Pièce HH, Page 134.
ESQUISSE (POLITIQUE ET FINANCIÈRE) D'UN ÉTA- BLISSEMENT- 1 FORMER AU CANADA POUR L'ÉTA- BLISSEMENT DES ÊMIGRANTS FRANÇAIS.
Les intérêts considérables de la guerre actuelle, les frais qu'elle entraîne, et les moyens de la conduire à bonne fin suffisant pleinement, sans aucun doute, à réclamer et à absorber toute l'attention des ministres de Sa Majesté, il serait pour le moins indiscret de prétendre la détourner de ces
grands objets pour l'appeler sur une entreprise particulière qui leur serait étrangère et qui, bien qu'elle comportât même une certaine utilité) aurait réellement l'inconvénient d'augmenter les dépenses ~de l'Etat. Tel doit paraître de prime abord le désavantage attaché aux propositions qui forment la base de ce mémoire. La générosité anglaise s'est déjà manifestée d'une manière éclatante en prenant provisoirement des mesures pour secourir ces malheureuses victimes de la révolution française, auxquelles le gouvernement britannique a donné asile. Ce n'est pas dans les complications du moment que l'administration de ce pays peut s'occuper sérieusement d'améliorer leur situation ; et quand un surcroît nécessaire de taxes ou de contributions volontaires pèse sur chaque classe de sujets anglais, les émigrants français qui sont devenus eux-mêmes une des charges de l'Etat, ne sauraient former un désir dont la nature serait d'ajouter au fardeau des exigences publiques.
Ces réflexions m'ont fait jusqu'ici garder le silence, mais convaincu, comme je le suis, que les émîgrants ne seraient pas les seuls à profiter de mes idées, convaincu que de graves considérations pourraient peut-être décider l'établissement que je propose, et qu'indépendamment de tout motif de générosité, un établissement de ce genre impliquerait de grandes vues politiques, qu'on pourrait le fonder sans augmenter les dépenses, ou en d'autres termes, sans augmenter celles déjà consacrées aux émigrants, j'ose espérer, sinon l'adoption immédiate, au moins l'examen attentif d'un plan qui, aux yeux d'une administration éclairée, ne saurait se recommander que par son utilité publique.
J'ignore le nombre exact d'émigrants que fait vivre aujourd'hui la générosité de l'Angleterre. Je ne connais que la somme qui est allouée pour leur subsistance, et je suis porté à croire que la moitié d'entre eux, sans exception de sexe, sont au-dessous de 40 ans.
Que fera-t-on de cette malheureuse classe de particuliers ? Il est aussi impossible d'espérer que le gouvernement français, tel qu'il est à présent, fasse quelque chose pour eux qu'il est impossible de craindre qu'ils soient abandonnés par le pays qui les a sauvés. Indépendamment de ceux qui sont
maintenant en Angleterre, il est naturel de supposer que la restitution des colonies françaises (si elle a lieu) augmentera le nombre des réfugiés. Tous ceux qui ont été au service de l'Angleterre, ceux qui ont signé des capitulations, qui y ont adhéré, ou ceux qui ont trop hautement exprimé leur aversion pour le système républicain, ne s'y soumettront certes pas, et imploreront la protection et l'assistance du gouvernement anglais ; mais s'il l'accorde, cette aide le sera-t-elle pour un temps indéfini? Ne paraîtra-t-il pas juste et nécessaire de lui fixer un terme ? Ne serait-il pas à désirer par-dessus tout de rendre de telles dépenses utiles à la nation ?
' Il semble qu'on écarterait toute objection si l'on trouvait le moyen d'employer les émigrants français à un travail productif ; si l'on pouvait en faire des travailleurs et des manufacturiers, ou si, à défaut de cela, on pouvait sans de grands frais les employer à défricher et à mettre en valeur quelque partie inhabitée de l'Amérique du Nord. De simples concessions de terres et de légères avances de provisions et d'outils ne seraient pas une aide suffisante pour des hommes qui ne sont pas habitués à de durs travaux ; l'expérience du passé confirme la vérité de cette observation.
Si on indiquait simplement quelque vague projet en vertu duquel il leur serait concédé des terres comme asile, on ne pourrait en attendre aucune utilité réelle soit pour eux ou pour la nation qui leur sert de soutien. Ils ne pourraient tous y être transportés, et encore moins y être établis. Mais après des combinaisons préalables et après l'adoption de certaines mesures graduées, dont on devra mûrement peser les détails et l'exécution, la première chose est de savoir ce que voudrait faire le gouvernement ; ensuite quels sont les moyens sur lesquels on peut compter ? Puis, quelle utilité et quelle économie peuvent résulter pour la nation du plan dont il s'agit, et pour quels motifs l'établissement que je propose peut réclamer la préférence sur toute autre espèce d'assistance.
Motifs proposés pour un établissement au Canada.
C'est incontestablement par de purs motifs d'humanité tout d'abord, et ensuite par de bonnes raisons politiques que le
peuple anglais s'est montré si généreux envers les immigrants français qui, restés fidèles à leur souverain, préférant lamisère au crime, étaient justifiables d'espérer la protection d'un gouvernement juste et puissant. Cette protection leur ayant été une bonne fois accordée pour les considérations susdites, elle ne doit pas leur être retirée, puisqu'il n'est ni dans le caractère national ni dans l'intérêt du gouvernement de leur donner refuge aujourd'hui pour les abandonner demain, mais il importe d'en réduir'e le nombre, et, sans cesser de s'intéresser à ces malheureux, d'accélérer cette réduction, et partant, la réduction des dépenses qu'ils occasionnent.
L'intérêt de l'Etat exige que ceux qui vivent à ses dépens deviennent des propriétaires, et ces établissements auraient tous les avantages désirables sans aucuns des inconvénients qn'une stricte économie fait quelquefois subir à la générosité. Si, en fondant cette colonie, le gouvernement pouviit en même temps placer des royalistes éprouvés dans un pays oii les principes républicains et les mœurs républicaines deviennent les traits caractéristiques ) si cette colonie, par exemple, était établie sur les frontières des Etats-Unis et si elle offrait un asile et un débouché à tous les planteurs chassés des Antilles françaises.
Non seulement les dépenses du gouvernement n'en seront pas augmentées (comme je l'ai déjà fait remarquer), mais elles seront positivement diminuées, et même on prendra les moyens de rembourser par la suite les avances nécessaires au début. Ce ne sera pas seulement un acte de bienfaisance qu'on aura ainsi en vue d'accomplir. Ce doit être une grande ceuvre et une entreprise profitable pour l'Etat qui les protège. Même à l'heure qu'il est, et au milieu de toutes les complications de la guerre, ce projet peut servir pour la conclusion de la paix ; au moins, il écarterait une des difficultés qui s'y opposent. Car on ne doit pas mettre en doute que dès que l'Angleterre jugera à propos de traiter avec le Directoire, celui-ci essaiera d'infliger à l'égard des immigrants français quelques-unes de ces conditions humiliantes qu'il a exigées de plusieurs autres souverains. Quel serait alors l'étonnement de ces cruels tyrans, qui plus est, de toute l'Europe, si tandis qu'on suppose que l'Angleterre ne s'occupe que des mesures
nécessaires pour repousser l'invasion dont on la menace et des moyens de pourvoir aux dépenses que nécessite sa défense, on la voyait créer une nouvelle classe de propriétaires entièrement composée dé ceux que le Directoire a privés de leurs biens 7 Si je ne me trompe, un établissement ainsi formé donnerait un nouveau prestige à l'Angleterre, à son crédit public et à la juste et haute opinion qu'on a dans tous les pays des grandes ressources qu'on peut tirer de la moralité de la nation anglaise.
En quoi consisteV établissement proposé'^ Comment l'appellera-t-on? quand et comment sera-til effectué?
Etant admis que le gouvernement anglais, dans son désir de prendre, en faveur des émigrants français, une décision conforme à ses propres intérêts et à ses principes d'humanité, se résolve à adopter le plan, voici quelles en seraient les grandes lignes :
" 11 sera formé dans la partie sud du Canada, un établissement destiné à recevoir les émigrants français ; il leur sera donné et assuré des moyens suffisants de subsistance jusqu'à ce qu'une étendue de terre suffisante pour les faire vivre et qui sera distribuée parmi eux, aura été mise en valeur.
"Toutes les dépenses qu'entraînera cet établissement pendant les trois premières années seront avancées par le gouvernement à son compte. Toutes les dépenses faites après l'expiration des trois premières années pour le développement de l'établissement susdit seront à la charge de la totalité des nouveaux propriétaires et remboursés par eux 5 ils paieront en conséquence annuellement au go.uverneur du Canada (qui en rendra compte à la trésorerie) un septième de leurs récoltes jusqu'au parfait paiement des avances."
Mais sur quels fonds seront imputés les premiers frais ? Gomment les terres seront-elles défrichées et mises en valeur? Comment seront érigés les bâtiments nécessah-es ? Où trouvera-t-on les travailleurs qu'il faudra 7 Quand et en quel nombre les émigrants français seront-ils transportés au Canada 7 Cette nouvelle émigration sera-t-elle volontaire ou forcée ? Je vais répondre successivement à- toutes ces questions,