CONCLUSION
Ce chapitre renferme un certain nombre de points sur lesquels nous appelons Pexamen et la discussion de tous les hommes éclairés qui s'intéressent à l'avenir des Échanges Internationaux. Une œuvre n'est jamais parfaite : elle doit nécessairement subir des transformations à mesure qu'elle acquiert du développement.
Les Échanges Internationaux, tels qu'ils ont été reconstitués en 1875, sur des bases essentiellement nouvelles, ont reçu partout, sauf en Allemagne, l'accueil le plus favorable. Les nombreuses adhésions, réunies depuis ces dernières années, en sont la preuve, et les pourparlers engagés avec les retardataires laissent entrevoir les meilleures espérances. Observons que les premiers États qui ont répondu à l'appel de la France sont principalement ceux chez lesquels existe la centralisation administrative, tandis que d'autres, chez lesquels existe au contraire la décentralisation, se sont trouvés d'abord arrêtés par certaines difficultés pratiques qui ont tendu tous les jours à disparaître. L'organisation des Echanges aux États-Unis a été d'un salutaire exemple. Ce pays a su confier ses intérêts à l'un de ses plus puissants établissements scientifiques, l'Institut Smithsonien de Washington, qui, trouvant dans ses ressources mêmes de riches éléments d'échanges, reçoit en outre du gouvernement des secours considérables. A
l^heure actuelle, cet Institut centralise la matière échangeable qui se trouve dans les bibliothèques, les musées, les dépôts des sociétés savantes et chez les particuliers de P Union Américaine. Il a toujours quelque chose à offrir : documents en nombreux exemplaires, collections ethnographiques, spécimens d^histoire naturelle, etc., et quelquefois il est difficile de suivre son impulsion.
Le peuple des Etats-Unis est doué d'un esprit pratique que Ton ne rencontre nulle part ailleurs à un si haut degré. Cet esprit se retrouve jusque dans ses règlements intérieurs, relatifs aux Echanges Internationaux, et c'est ainsi que nous voyons l'Institut Smithsonien diviser ses opérations en deux parties distinctes : i® échanges effectués par l'Institut Smithsonien luimême; 2^ échanges laissés à la libre disposition des établissements publics, des administrations et des particuliers : système double qui présente les plus grands avantages. Il a laissé l'initiative de leurs échanges à ceux qui craignaient de la perdre et il évite aussi des mécontentements. Tel établissement spécial doit, en eflfet, connaître mieux qu'un bureau administratif les documents qui lui font besoin et les institutions étrangères à même de les lui fournir. Le rôle du bureau d'échanges se borne ici à appuyer la demande de toute son influence et à mettre en jeu la puissance et les ressources de son correspondant étranger. Ce système s'est impatronîsé presque partout, et si le second mode d'opérer les Échanges Internationaux avait été promptement vulgarisé, on n'aurait pas rencontré quelques rares résistances, provenant d'une susceptibilité qui avait en quelque sorte sa raison d'être. Que chacun signale ses desiderata et s'attende à trouver toujours un bienveillant accueil et un aide dans la plus large mesure possible. Les ressources des bureaux, permettant de faire des dons aux divers gouvernements, amèneront des documents et des objets servant à enrichir les établissements et les sociétés qui ne disposent pas, ou presque pas, de matière échangeable. Plus les demandes se multiplieront dans chaque pays, plus les bureaux prendront d'importance et d'autorité à l'étranger. La centralisation, à condition qu'on laisse à chacun son initiative, mais qu'on l'appuie et la dirige dans le bon chemin, possède tous les avantages des défauts qu'elle peut présenter dans d'autres circonstances. Elle donne de la sécurité où il n'y en aurait pas, et du poids à une demande isolée qui passerait peut-être inaperçue.
C'est pour cela que, dépouillant toute crainte après ces explications, les administrations et les établissements publics doivent remettre au bureau central de leur pays tous leurs envois pour rétranger.
De cette manière également, on ne sera plus exposé à faire malgré soi de doubles emplois, et surtout on n'expédiera pas à un pays plus de documents qu'il n'en adresse. Le règlement des Échanges Internationaux établit que tout se traite sur le pied d'une équitable réciprocité, et que les envois entre deux nations ne doivent pas dépasser la limite fixée par l'une des parties contractantes. Toutefois, il nous semble raisonnable que les États les plus riches n'hésitent pas à se montrer généreux dans une sage mesure ; c'est une affaire de dignité et de propagande qui sert leurs intérêts et ceux de leurs savants.
Nous ne voulons pas terminer ce travail sans aborder une grave question : celle des réunions annuelles des fonctionnaires chargés dans chaque pays des Échanges Internationaux. Ces assemblées périodiques sont devenues nécessaires par suite des progrès constants et rapides de l'institution fondée en 1875. Aujourd'hui le développement des Échanges se trouve généralement entravé par la faiblesse des ressources dont les bureaux disposent. Les démarches collectives d'un congrès de hauts fonc- . tîonnaires ne peuvent qu'éveiller l'attention et la sollicitude des gouverhements. En outre il reste encore certains points des programmes à discuter et à compléter; puis il a été reconnu que les échanges sont les plus fructueux entre les États qui ont adopté des règlements identiques. Le besoin d'un programme international unifié se fait vivement sentir ; cependant on devr se garder de toucher aux dispositions intérieures établies dans chaque pays, car ces dispositions ne sauraient être pratiques que si elles sont en conformité des moyens d'action et des ressources de chacun. L'idée de réunir des congrès scientifiques, des congrès de bibliothécaires et d'autres encore n'est pas nouvelle, et jusqu'ici elle a été féconde en résultats. Chaque représentant apporte ses observationsr, ses projets, ses desiderata. Les congrès pour les Échanges Internationaux ont devant eux une belle carrière: eux seuls pourront être assez influents pour aplanir des obstacles qui barrent encore le passage, entraîner de nouvelles adhésions, décider les g ouvernements à consacrer aux échanges tant pour cent des publications auxquelles ils souscrivent et à
prendre des mesures pour que les administrations et les établissements publics fassent régulièrement leurs transmissions par les bureaux officiels, etc.
Les bureaux internationaux n'ont encore rien obtenu de l'union postale, de certaines douanes, des chemins de fer : des réductions sur les frais de correspondance et de transport dégrèveraient les différents budgets et permettraient de mieux servir les intérêts de la science. Seule la Compagnie Générale Transatlantique, et c'est un hommage que nous voulons lui rendre ici, a généreusement accordé au Service Français des Echanges Internationaux la gratuité complète des frais de transport sur ses paquebots. C'est à un congrès qu'il appartient d'adresser des demandes dans ce sens afin d'améliorer les situations budgétaires.
Jusqu'ici les bureaux d'échanges se sont trouvés dans un état relatif d'isolement. Le nombre des correspondants est assez considérable pour qu'il soit difficile de faire à chacun avec promptitude toutes les communications qui touchent à l'intérêt général. Le congrès s'occuperait utilement de fonder un périodique officiel international où se débattraient les questions relatives aux Echanges Internationaux, où s'inséreraient les circulaires, où paraîtraient des chroniques qui tiendraient les bureaux au courant de ce qui se pa«se dans chaque État. Si le congrès ne reconnaissait pas la nécessité d'un périodique spécial, il pourrait au moins demander à l'une des principales revues qui existent l'hospitalité de ses colonnes. Ce ne serait pas non plus une idée nouvelle. M. Vattemare et Frédéric-Guillaume, qui fut roi de Prusse sous le nom de Frédéric-Guillaume IV, l'ont eue, il y a quelque cinquante ans.
Nous arrêterons ici ces réflexions. Puissent-elles avoir l'honneur de quelque discussion et servir de point de départ à des réformes qu'un profond examen des faits nous engage à solliciter !
Quant à nous, nous avons confiance dans l'avenir des Échanges Internationaux, dans cette œuvre toute française; nous l'appelons ainsi, car c'est un Français, M. Alexandre Vattemare, qui en a jeté les premières bases. Nous avons confiance dans l'avenir des échanges à cause de leur but, de ;leur utilité, de leurs premiers résultats appréciés par tous les peuples avides de s'instruire et amis du progrès. C'est une œuvre qui a besoin du concoure
de tous, et jusqu^ici elle n'a rencontré partout que des témoignages de sympathie et d'encouragement.
A ceux qui sont timorés, qui craignent que les Échanges ne soient qu'une utopie, nous avons répondu par des chiffres et par des résultats.
Le jour où l'on ne comptera plus d'indifférents, mais où il n'y aura plus à lutter que contre les ennemis systématiques de toute idée neuve, nous serons tranquilles et nous leur signalerons simplement cette réponse de d'Alembert : « Qu'on leur donne à manger du gland, car le pain fut aussi dans son temps une grande innovation. »