RÔLE DE LA GLANDE HIBERNALE DANS LE MÉCANISME DU SOMMEIL
Nous avons relevé au début de cet exposé la remarque d'ARISTOTE concernant l’adiposité du Loir en hiver. Nous re-
trouvons la même observation dans la description que SCHRE- BER [86] donne de la Marmotte. Il dit que les Marmottes sont très grasses en automne : le poids de la graisse est plus grand que le poids de la chair et des os ensemble. Cette graisse les nourrit en hiver pendant qu'elles hibernent dans leurs réduits.
Le premier point qu’il nous faut aborder dans l'étude du rÔle de la glande hibernale dans le mécanisme du sommeil est celui de savoir si la glande hibernale se distingue réellement du reste du tissu adipeux des hibernants et si elle constitue un tissu spécial, spécifique des hibernants. Toutes ces questions ont été développées récemment dans deux mémoires, celui de RASMUSSEN [81 b] de 1923 sur la « so-called hibernating gland » et celui de 1927 de CONINX-GIRARDET [19] (on pourra également consulter le travail de MaAxIMOw [72] dans le traité d'anatomie microscopique de 1928).
RASMUSSEN est très prudent dans l'interprétation des images de cette glande ; il n’ose trancher la question s’il s’agit d’une véritable glande ou de réserves. Mais il ressort de la bibliographie abondante qu’il donne que ce tissu adipeux spécial n’est pas spécifique des hibernants. Il ne constate pas de transformation d’une cellule adipeuse banale en cellule de glande hibernale. CONINX-GIRARDET insiste sur l’évolution eyclique saisonnière de cette glande. Comme elle lui attribue un rôle essentiel dans la genèse du sommeil, elle est amenée à l’étudier avec beaucoup de soin : au point de vue chimique (indice d’iode, séparation en saponifiable et insaponifiable) une première série de dosages semblait permettre une distinction de cette graisse de la graisse blanche ordinaire de la Marmotte, car l’indice d’iode de la graisse blanche était de 90, tandis que la glande hibernale (où graisse brune) n’avait qu’un indice de 71. Mais dans une nouvelle série de dosages la différence a été beaucoup moins accusée. FLEISCHMANN [34] qui a refait des déterminations d'indice d’iode n'arrive pas à dislinguer par ce procédé la graisse brune de la graisse blanche ordinaire.
Il résulte des recherches histologiques de CONINX-GIRARDET que la glande hibernale est séparée par du tissu conjonctif et par de la graisse ordinaire du thymus. II n’existe par conséquent pas de continuité anatomique entre les deux glandes. CONINX-GIRARDET donne une description assez détaillée de la
glande hibernale : la richesse ‘du réseau capillaire, la structure souvent lobée, la position centrale du noyau cellulaire sont des caractères glandulaires. Mais en dépit de ces caractères bien particuliers pour un tissu adipeux, CONINX-GIRARDET admet le passage d’une cellule de tissu adipeux ordinaire en cellule de glande hibernale ; sa conception est, sur ce point, opposée à celle de RASMUSSEN. Pour CONINX-GIRARDET, il $’agirait d’un tissu -adipeux spécial ayant conservé des caractères primitifs. Cette explication s'accorde parfaitement avec celle de FLEISCHMANN [34] qui observe dans des expériences de respiration <in vitro », d’après la technique de WARBURG, une forte consommation d'oxygène. Mais la glande hibernale est absolument indépendante du thymus et CONINX-GIRARDET Observe chez la Marmotte que la glande hibernaïe se développe quand le thymus involue. Cet auteur rejette toutefois l’interprétation que la glande hibernale ne constitue qu’un tissu de réserve (à caractères un peu spéciaux) puisque la fonte de ce tissu graisseux n’atteint que 70 p. 100 de son poids initial au cours du sommeil, tandis que la disparition de la graisse blanche est presque complète (99 p. 100).
Mais les dosages déjà anciens de CARLIER et EVANS [16 a}, ceux plus récents de FEINSCHMIDT et FERDMANN [33], les déterminations de FLEISCHMANN mMilitent en faveur de la conception de CARLIER [16] qui considère la glande hibernale comme une simple réserve graisseuse. |
Récemment, WENDT [97] a injecté des extraits de « glande hibernale » et obtient sur le Lapin une chute de la tension artérielle et, Sur le Rat, une diminution des échanges respiratoires. Les effets enregistrés par cet auteur sont à peu près les mêmes que ceux obtenus par NITSCHKE [74] à l’aide d’extraits de tissus lymphoïdes —- dont le thymus (ADLER en 1926 obtenait le réveil avec des extraits de thymus). Nous avons déjà relevé que nous n’ajoutons aucune valeur aux expérien-
ces de réveil par des extraits, les hibernants — sauf peut-être la Marmotte —— se réveillant avec une extrême facilité de leur
sommeil hibernal. Mais nous n’ajoutons pas plus d’importance à des effets aussi généraux tels que la chute de pression ou la diminution des échanges obtenus par des produits aussi complexes que les extraits glandulaires dont la purification n’a pas été poussée très loin.
Ea seule conclusion qu'il nous paraïisse possible de tirer de
Lous ces travaux est celle formulée dès 1893 par CARLIER [16], reprise par CARLIER et Evans [16 a] et que nous venons de relater (a storhouse of fats). Le fait que tous les hibernants ne présentent pas cette «glande» (le Blaireau par exemple CONINX-GIRARDET [19]) et que d’autre part on retrouve cette glande chez des Mammifères qui n’hibernent pas (le Rat, RASMUSSEN [81 b], CONINX-GIRARDET [19]) nous fait rejeter toutes les interprétations qui attribuent à cette glande un rôle spécifique dans la genèse du sommeil. Contrairement à Co- NINX-GIRARDET qui croit devoir lui attribuer une telle fonction à cause de son évolution cyclique, nous croyons que ce tissu de réserve spécial subit des modifications saisonnières cycliques à cause du‘cycle de l’hypophyse. Nous pensons que l’adiposité si accusée des hibernants en automne est la manifestation d’un véritable syndrome adiposo-génital et que l’évolution cyclique de la « glande hibernale >» n’est qu’un des aspects de ce syndrome. L’involution des gonades est sous la dépendance de l’involution hypophysaire tandis que ladiposité est due à un mécanisme complexe hypophysaire et nerveux. En effet, l’hypophysectomie pure qui détermine une atrophie des glandes génitales n’entraîne jamais de l’adiposité (P. E. SmiTH [89]). D'autre part, RANSON et MAGouN [79 b] ont constaté que les destructions des centres diencéphaliques végétatifs ne déterminent pas non plus d’adiposité (dans une seule expérience ils ont eu un résultat positif). IT faut une lésion mixte hypophysaire et diencéphalique pour donner naissance au syndrome adiposo-génital (P. E. SurrH [89]). Les rapports entre les manifestations nerveuses du sommeil et les glandes endocrines ont été aussi abordés par d’autres voies : HoAGLAND [48] a étudié dans le laboratoire de CROZIER l'action de la température sur lhypnose des animaux. CROZIER {22-22 a] avait abordé cette étude chez les arthropodes ; il avait vu que la durée de l’immobilisation augmentait avec labaissement de la température. En appliquant à ses chiffres l'équation d’Arrhénius, il trouve pour «u > deux valeurs : l’une de 24.000, l’autre de 9.200. C’est à 16° que se place le point critique. HOAGLAND voit comme CROZIER que l’action de la température sur la durée des phases d’immobilisation ne se fait pas par son-effet sur les combustions (son effet métabolique général) mais par la fixation élective d’une substance sur les centres nerveux. HOAGLAND distingue les fac-
teurs qui déclenchent l’état « d’hypnose » de ceux qui interviennent dans le déterminisme de la durée de l’état d’hypnose. Pour HOAGLAND, l’adrénaline au delà d’une certaine concentration liminaire interviendrait précisément dans le déterminisme de la durée de l'hypnose.
Enfin, plus récemment encore, JANN [54] aborde le même problème : il constate sur la Grenouille le même rapport que ses prédécesseurs entre la durée de « l’état léthargique » et la température. Puis il recherche le mécanisme par lequel Île froid augmente « l’état léthargique » et constate que deux produits hormonaux augmentent considérablement la durée de l’état d'hypnose et la facilité avec laquelle on la décienche la diiodo-thyrosine et l'insuline, tandis que les Grenouilles thyroxinées ne peuvent être mises en état d’hypnose, même à »°. Notons encore que JaNN obtient, dans les cas d’hypnose profonde de [a respiration de Cheyne-Stokes et des arrêts respiratoires de 1° 10”. Rappelant les observations de FOREL [35] chez le Loir, JANN qui est frappé par le fait que les Grenouilles traitées à la diiodo-thyrosine et à l'insuline présentent un état de « paresse » très accusé, n'hésite pas à rapprocher ses observations de celles du sommeil hibernal. C’est l’augmentation de la diiodo-thyrosine en automne qui induirait le sommeil (« einleitender Schritt zum Winterschlaf »).