‹ Les échelles de Syrie et de PalestineChapitre 118 sur 135 · ANNEXE VIII. NOTE SUR LES DRUSES · texte numérisé non relu

ANNEXE VIII. NOTE SUR LES DRUSES

Le fils aîné du Grand Emir succède au père dans le gouvernement. L'Emir Mansour succéda autrefois à son frère au préjudice du fils; il fit ce qu’on peut faire dans tous les pays où le droit de succession est le mieux établi, Il profita de la minorité du prince Youssef pour s'emparer du gouvernement. Des intrigues le lui ont fait perdre ensuite pour y élever le véritable héritier, comme de nouvelles intrigues, dans un temps de troubles, peuvent encore le lui rendre.

Le Prince dépend de la Porte, Mais cette dépendance est presque insensible, et tant qu'il paye exactement le miry, le tribut ou prix de la ferme au Grand-Seigneur, il peut agir en maître absolu. Les Emirs ses fils, ses frères ou ses neveux ont des apanages en partage. Il y à ensuite des Cheikhs, qui sont ses sous-fermiers, parmi lesquels il ÿ en a de très puissants. Ceux-ci payent le miry au Grand Emir, comme le Grand Emir paye le miry au Pacha de Seyde, et ils vivent à peu près dans la même indépendance, en paraissant comme des serviteurs ou des courtisans du Grand Emir.

Les Druses sont des montagnards forts, vigoureux, à qui il ne manquerait que d’être aguerris et de la discipline pour devenir très redoutables. Leurs montagnes ne leur permettent pas d’entretenir une grande cavalerie, aussi ne la compte-t-on pas. Le Grand Emir peut mettre 8.000 hommes sous les armes. |

Les Mutualis sont tous de la secte d’Ali. Ils haïssent les Turcs, les Chrétiens et tous les hommes, Malheur à ceux qui tombent entre leurs mains! Ils croient s’acquérir un mérite dans le ciel en les massacrant. La tyrannie du Pacha et les intrigues de Daher les ont soulevés contre la Porte. Méprisés - autrefois, regardés par leurs voisins comme de vils paysans, quelques succès, en leur inspirant de la confiance, les ont rendus insolents et redoutables. Ils n’ont aucune vue de conquête; ils ne gagnent dans leur révolte que de l’indépendance et de point payer les revenus qu'ils doivent au Grand- Seigneur. Il n’y a point de prince parmi eux, mais il y a des Cheikhs, qui ont des villages et des châteaux, et qui vivent avec leurs vassaux comme avec des égaux. Chaque Cheikh peut mettre sous les armes depuis 230 jusqu'à 800 hommes. Tous réunis,ils peuvent former au plus un corps de 2.300 cavaliers et d'environ 3.300 hommes d'infanterie, »

Cinq ans après la date où M. de Taulez rédigeait cette note, Venture de Paradis passait en Syrie, accompagnant le baron de Tott dans son inspection générale des Échelles. A cette époque, Djezzar était déjà Pacha de Seyde, où il résidait — (il transféra plus tard sa résidence à Saint-Jean d'Acre) —; le Cheikh Daher avait péri, vaincu par Djezzar et le Capitan-Pacha, et ses états étaient rentrés sous la domination directe du Sultan, ou plutôt de Djezzar. Dans des Observations sur la côle de Syrie, qui se sont trouvées parmi ses papiers et sont conservées à la Bibliothèque Nationale, Venture de Paradis, décrivant successivement tous les ports de cette côte, signale les conditions particulières que faisait au Pachalik de Seyde la présence des Druses et des Mutualis, sur lesquels il fournit aussi quelques indications intéressantes :

« Le Pachalik de Seyde, confié ordinairement à un Pacha à trois queues, s’étend depuis Giblet jusqu’au château Pellegrin exclusivement, où commencent les terres du Pachalik de Damas. Seyde est une petite ville assez bien bâtie, et dans une position agréable et avantageuse. Elle peut avoir 8.000 à 10.000 habitants, dont la tyrannie ottomane a épuisé toutes les ressources. A l’exception de deux ou trois personnes, qui peuvent y jouir d’une fortune médiocre, tout le reste est dans la misère et le commerce des Français est le seul et unique soutien de cette ville exténuée. Ce qui a rendu sa position si dure, c’est que l'autorité du Pacha n’y est point bridée, comme dans la plupart des autres villes de Turquie, par un corps de milice respectable et que la rapacité de ce gouverneur ne peut s'étendre à plus d’un quart de lieue hors de son enceinte. Il est obligé d’affermer toutes les terres de son gouvernement à des vassaux puissants, qui, au centre de leurs montagnes ou au milieu de leurs châteaux, sont non seulement à l’abri de toute vexation de sa part, mais même ne payent

leurs redevances que quand il leur plaît et de la manière qui leur convient. Ces vassaux sont les Druses et les Mutualis.

« Les premiers occupent toutes les montagnes de PAnti-Liban et la rivière de Seyde, qui est à une demi-lieue de cette ville, est la limite de leur apanage. Moyennant un tribut réglé de 400 bourses par an, ils vivent en liberté dans leurs montagnes, sous les lois d’un gouvernement 02 et le Pacha n’a ni le droit, ni le pouvoir de se mêler de leurs affaires.

« Les Mutualis afferment la plaine qui s'étend depuis la rivière de Seyde jusqu’au territoire d’Acre. Ils achètent annuellement pour environ 200 bourses la possession seigneuriale de toutes les terres et le droit de vivre paisiblement selon leurs lois et leurs constitutions particulières. Quelques châteaux des anciens Croisés, situés dans des positions avantageuses, les mettent à l’abri de toute insulte. C’est un peuple fanatique. Sectateur ou plutôt adorateur d’Ali, ainsi que des onze imans de sa race qui furent ses successeurs dans le Khalifat, il abhorre en secret tous ceux qui n’ont pas les mêmes opinions que lui, mais surtout les Musulmans Sunnites ou:orthodoxes, qu’il massacre impitoyablement, lorsqu'il peut le faire sans danger. Plusieurs chefs, auxquels on donne le nom de Cheikhs, commandent à cette nation. Le Cheikh Nassif est le plus respecté et le plus puissant parmi eux. Il fait sa résidence dans un château connu sous le nom de Tibnin, la place la plus forte de cette contrée. Les Mutualis sont moins nombreux que les Druses; mais ils sont plus guerriers et passent pour les meilleurs cavaliers de la Syrie. »

À l’époque où Venture de Paradis recueillit sur place les éléments de ces observations, l’Emir Youssef s'était déjà laissé déposséder de Baruth, qui avait beaucoup perdu en passant du pouvoir des Druses à celui de Djezzar.

« Depuis un temps immémorial, écrit-il, l’'Emir qui Ph à la tête de la nation druse afferme du Pacha de Seyde pour 150 bourses par an te douanes et le commandement de Baruth. C'est une affaire qui lui est propre et qui n’est point comprise dans le tribut annuel qu'il doit à la Porte pour les pays habités par les Druses. Mais malheureusement la faiblesse de l’Emir Youssef, leur prince actuel, n’a pu jusqu’à présent venir à bout de forcer Djezzar à le laisser jouir de ce droit. Depuis trois ans environ que ce Pacha .a été nommé au gouvernement de sa province, il s’est emparé de Baruth, où il établit un Musselem, La crainte de ses tyrannies a obligé les habitants à se retirer dans les montagnes du Kastrevan et de l’Anti-Liban, où ils attendent avec impatience qu’une révolution favorable leur permette de revenir habiter leurs maisons abandonnées ».

Venture de Paradis regrette donc franchement que Baruth ait échappé aux Druses. Il signale

a haine de Djezzar envers eux et les hostilités que le Pacha a ouvertes contre eux. « Djezzar Pacha, dit-il, jaloux de conserver le titre de boucher que ses cruautés lui ont justement mérité, se plaît à fomenter des troubles dans cette partie de la Syrie et à faire aux Druses une guerre injuste et infructueuse, dont les dépenses exorbitantes l’empêchent de satisfaire aux droits du Grand-Seigneur, auquel il doit déjà les arrérages de deux années de miry. »

Comme il regrette les Druses à Baruth, Venture de Paradis regrette le Cheikh Daher à Saint- Jean d’Acre : « Depuis sa mort, dit-il, Acre et le pays de Safed sont devenus la proie du Pacha de Seyde (Djezzar) et la tyrannie qu’il y exerce par lui-même et par ses lieutenants a déjà détruit en moins de trois années tout le bien que le Cheikh Daher avait fait depuis cinquante ans par un

gouvernement équitable... Depuis lors, tout languit dans le pays de Safed. La campagne a été.

désolée, la ville d’Acre dépeuplée, les marchands dispersés et, de 14 établissements que les Français y avaient, à peine en a-t-il survécu 4.» On voit par là que la période de domination arabe dont les usurpations du Cheikh Daher avaient été l’occasion pour Acre et le pays de Safed paraissait à Ven- Lure de Paradis bien préférable à l'administration ottomane sous Djezzar Pacha,

Des Maronites, Venture de Paradis ne fait aucune mention nominale, La seule allusion qu'il

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