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LES AMBASSADEURS DE FRANCE A CONSTANTINOPLE

auprès de Louis XV, reçut du Cardinal Dubois, premier Ministre, un paquet cacheté qui contenait un mémoire sur le renouvellement des Capitulations. Bonnac, quand ce document lui tomba sous les yeux, constata que c'était la reproduction à peu près textuelle d’un mémoire que lui-même avait adressé à Versailles sur le même sujet. La négociation toutefois n'eut pas de suite, parce que l'Ambassadeur ne la jugeait plus opportune. « Les Consuls et marchands, dit-il, sont à la vérité un peu plus modérés que les religieux; mais ils ne manquent guère, à l’arrivée d’un nouvel Ambassadeur, de lui proposer sur de très médiocres sujets le renouvellement des Capitulations comme une chose nécessaire et facile... Il ne faut pas croire qu’un Ambassadeur, quelque habile qu’il puisse être, en vienne à bout sans des présents considérables. » Les titres exceptionnels que Villeneuve avait à la gratitude de la Porte lui permirent, une vingtaine d'années plus tard, de réussir sans en passer par là. Les Capitulations de 1740 confirmèrent et précisèrent nos privilèges commerciaux, augmentèrent la sécurité des Français et « définirent avec une si heureuse précision le régime attribué à nos nationaux, que le besoin de les renouveler ne se fit plus sentir. »? La Chambre du commerce ne se méprit pas sur les conséquences d’un tel acte et en manifesta sa satisfaction. « Je suis ravi, lui répond Villeneuve *, que vous soyez satisfaits des avantages que j'ai tâché de procurer au commerce par le traité de renouvellement de nos Capitulations. »

Notre crédit et celui de nos Ambassadeurs auprès de la Porte, pendant ces heureuses années, se traduisaient aussi par une prompte et éclatante réparation des abus de pouvoir de certains Gouverneurs ottomans au détriment de nos marchands. En 1740, un Ture de la secte d’Ali ayant accusé un négociant français de Seyde d’avoir maudit Mahomet, le Pacha de la ville prit prétexte de cette calomnie pour exciter la populace contre nos nationaux et leur extorquer 2.000 piastres. Avant que Villeneuve eût formulé sa réclamation, le Grand-Vizir, informé de son côté, déposa le Pacha coupable, lui fit restituer les 2.000 piastres et expédia au nouveau Gouverneur et aux Cadis de Seyde et d’Acre un commandement tel que ces officiers sussent, en le recevant, «combien Sa Hautesse avait à cœur d’entretenir l’amitié qui est depuis si longtemps et qu’il prie Dieu de conserver et d’augmenter entre l'Empereur de France et sa Sublime Porte. »

Plus tard, quand l'alliance franco-autrichienne eut refroidi nos rapports avec le Grand Seigneur et que Vergennes dut employer ses talents à empêcher un rapprochement de la Turquie avec l’Angleterre et la Prusse, le sort et les intérêts de nos nationaux des Echelles furent une des préoccupations maîtresses de cet Ambassadeur et de

1. En effet, Péleran, Consul à Alep, écrivait en 1716: un nouvel Ambassadeur à la Porte (c'était Bonnac), et « Il y a très longtemps que j’ai représenté que les Gapi- que les Turcs ont de grandes raisons de ménager les amis tulations que nous avons avec le Grand-Seigneur sont qui leur restent, il me semble que ce serait un temps fort défectueuses et qu’il serait nécessaire de les renou- favorable pour obtenir ce renouvellement », veler pour y ajouter ce qu’il y manque et en retrancher 2. À. Vandal, op. cit. ce qu'il y a de vicieux. Aujourd’hui que le Roi envoie 3. 12 octobre 1740,

son chef, le duc de Choiseul. En 1761, la Porte, enhardie par les victoires de nos ennemis, a menacé la France d’une rupture, si la Cour de Versailles n'obtient pas de l'Ordre de Malte la restitution de la Galère-Capitane, enlevée par des corsaires maltais. Qu’adviendrait-il des marchands français qui résident dans les Echelles, si les relations venaient à être rompues entre notre pays et la Turquie? Telle est la question que se posent aussitôt Choiseul et Vergennes, dans l'hypothèse d’une rupture. « Le Roi ne pouvant plus protéger ses sujets, soit religieux, soit marchands, l’effet des Capitulations étant suspendu, je ne vois pas trop, écrit Vergennes, quelle autre puissance voudrait ou pourrait se charger de leur protection. Mais si les Turcs ne les contraignaient pas dans le premier moment à partir, je crois. qu'avec de la sagesse, de la circonspection et de la discrétion, ils pourraient se soutenir par euxmêmes, d'autant plus qu’il ne me semble pas que l'orage pût être de durée. » L'orage fut évité: mais on voit que, dans une conjoncture aussi grave que l’accession de la Turquie à l'alliance de Londres et de Berlin, l'intérêt du commerce et des Echelles n’était pas oublié.

IV. — Pénétrons maintenant dans la vie des nations qui se meuvent sous l'administration des Maurepas, des Choiïseul, sous la protection des Bonnac et des Villeneuve. Quels étaient, au xvrrre siècle, dans les Echelles de Syrie et de Palestine, la vie des diverses personnes qui composaient une nation, les rapports de ces personnes entre elles et ceux de la nation avec les indigènes?

La nation française se composait de deux éléments principaux : des résidents français, régisseurs, facteurs et artisans; des clients de la France, religieux et protégés. Les conditions d’existence des Français, qu’elles soient prescrites par leurs règlements ou imposées par l’état social du pays où ils vivent, découlent toutes d’un double principe : les Français ne doivent Jamais se présenter aux Turcs qu’en corps de nation, en communauté ; la nation doit avoir, autant que le permettent les exigences du commerce, une existence séparée de celle des Turcs. Cherchons-en l’application d’abord dans les actes de la vie qui sont étrangers au commerce, ensuite dans l'exploitation même du commerce.

La réunion des individus en nation « prend une forme matérielle et visible »!1 dans le domicile commun qui en abrite tous les membres. Ces sortes de groupements ne Sont pas pour nous surprendre dans des villes orientales, où les étrangers continuent souvent de nos jours à se rassembler par nationalités, races et même professions. Mais nulle part le caractère exclusif et commun à la fois du domicile des Français ne se manifestait plus aux yeux que dans les Echelles de Syrie et de Palestine. Ce n’était pas, comme en Egypte, dans un quartier distinct ou « contrée » qu’ils habitaient, ni, comme à Tunis, Alger et Tripoli de Barbarie, dans une agglomération de maison-

{. À, Vandal, op. citat.

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