LA VIE DANS LES ECHELLES. LE KHAN
nettes entourant le « fondouk », mais dans un «khan », qui contenait les appartements de tous les marchands et, la plupart du temps, ceux du Consul et de quelques religieux !. Toutes les villes de Syrie et de Palestine et Constantinople elle-même montrent encore un grand nombre de ces édifices rectangulaires, construits tantôt en briques, tantôt en pierres, fermés par une lourde porte de fer ou de bois cloûté, présentant de l’extérieur l’aspect d’une forteresse. Sur les quatre côtés d’une cour intérieure, au milieu de laquelle s’élève généralement une fontaine, règnent deux galeries d’arcades superposées : sur celle du rez-de-chaussée s’ouvraient les magasins, sur celle du premier étage les appartements des marchands. Tous les khans de Beyrouth, d’Acre et de Seyde sont sur le même modèle : seuls, ceux de Damas sont d’une architecture plus belle; construits en pierres blanches et noires juxtaposées, leurs portes principales sont ornées comme celles des mosquées et leurs cours intérieures couvertes de jolies coupoles. Les résidents français ne pouvaient se soustraire à l'obligation de loger dans le khan. Un règlement de Villeneuve ordonne que « généralement tous les négociants français résidant dans l’Echelle de Seyde seront logés dans le khan de la nation et, à cet effet, ceux qui devront venir de Marseille pour faire des établissements dans ladite Echelle seront tenus de s'informer, avant leur départ, s’il y a des appartements libres dans le khan, et en cas qu’il n’y en ait pas, il ne leur sera expédié aucun certificat de la Chambre du commerce... Aucune femme de négociant, artisan ou autre ne pourra loger dans ledit khan, à moins que ce ne soit par une permission expresse de Sa Majesté. »2 La nuit venue, on fermait le khan et, en vertu du règlement de M. de Gastines,on en portait tous les soirs la clef au Consul; les deux négociants faisant fonction d’intendants de la santé gardaient la clef du corridor qui communiquait à l’intérieur du khan. Cet édifice se fermait aussi pour plus d’une nuit, quand le fanatisme, le brigandage, les ordres d’un Pacha mal disposé envers la nation ameutaient le peuple contre les Français, ou bien quand la peste faisait son apparition dans la ville. Il ne se passe guère d’année sans que Ia correspondance des Consuls ne signale, dans une Echelle ou dans l’autre, «le retour de la contagion. » Ce n’était plus alors un siège, mais un blocus volontaire que les marchands subissaient dans le khan. Cette demeure, à la fois cloître et forteresse, dans laquelle les Français s’isolaient des indigènes et se confondaient au contraire dans une vie commune et collective, elle était bien pour l’indigène la forme matérielle, palpable de leur cohésion et de leur autonomie.
Aussi, pour affirmer la solidarité devant les Turcs autant que pour la fortifier chez les Français, les manifestations de la vie nationale sont-elles multiphées à l'intérieur comme à l'extérieur du khan. En dehors des deux ou trois pièces qui forment son
4. À Tripoli de Syrie seulement, il n’y avait pas place 2, 1735, règlement sur le département de Seyde, pour le Consul dans le khan; à Seyde, le palais qu’occupait le Consul et qu'avait fait construire Fakhreddin communiquait avec le khan.
ÉCHELLES DE SYRIE pb
appartement particulier, il en est une autre où chaque marchand se retrouve, en quelque sorte, chez lui : c’est la « salle consulaire ». Toute maison consulaire, fut-elle distincte ou non du khan, devait contenir un salon meublé à l’européenne pour les visites des Frances, un autre installé en divan pour les visites des Turcs, enfin une pièce assez grande pour recevoir tous les marchands de l’Echelle.: C’est dans cette salle, ornée avec plus ou moins de luxe selon les ressources de l’Echelle, mais où étaient pendus les portraits des Rois et les armes de Marseille, au-dessus de laquelle flottait la bannière blanche fleurdelysée, dans laquelle s’ouvrait généralement la chapelle consulaire, que l'assemblée de la nation se réunissait. Que ce mot d’assemblée n’éveille pas l’idée d’une réunion nombreuse, n1 solennelle : cinq, dix ou quinze marchands, selon l'importance de l’Echelle, discutant sous la présidence du Consul leur intérêt commun, voilà ce qu'est cette assemblée. Mais c’est la manifestation la plus habituelle, en même temps que la plus essentielle de la vie nationale. Et pourtant les marchands n’abandonnent pas toujours volontiers pour elle le soin de leurs intérêts respectifs, « La difficulté la plus grande écrit le Consul de Seyde, ? est celle de rassemblér souvent une nation qui est continuellement occupée par le grand détail de son. commerce. J’en juge par la peine qu’il y a de réunir cette nation cinq ou six fois l’année pour délibérer sur des affaires importantes, puisqu'il faut attendre des deux heures après celle qu’on a fixée et même il faut les envoyer prendre plusieurs fois. »
Les résidents français faisaient moins de difficultés pour se réunir le dimanche dans la chapelle consulaire, souvent en même temps paroisse nationale. On se figurerait à tort une église vaste, riche, ornée avec luxe et desservie avec pompe. Le curé d’Acre décrit ainsi l’état de sa chapelle : « L’autel est une vieille table de bois, qui n’a nulle solidité et dont les bords, mangés des vers, ne sont pas unis... L'église étant petite, nous n’avons ni sacristie, ni autre chose pour tenir les ornements... Nous n'avons ni dalmatique, ni tunique de quelque couleur que ce soit, ni chasuble, ni chape, ni voile de calice; point de psaultier, un encensoir de cuivre jaune, point de croix, meuble absolument nécessaire, »? Ce dénuement n’est point un fait exceptionnel. « J’ai vu de mes yeux toutes les chapelles consulaires du Levant, écrit un consul de Seyde. Celles de Palestine nous déshonorent. Jugez-en par ce rapport fidèle: le” Saint-Sacrement qui est sur l’autel de la chapelle d’Acre n’a pour tabernacle qu'une caisse, dans laquelle on avait envoyé des piastres.. Mon chapelain est couvert d’une chasuble qui tombe en pièces; l’autel est tout nu. »
C'est dans cette humble chapelle qu'aux grandes fêtes de l’année, le Consul recevait, en présence de la nation, les honneurs liturgiques réservés au représentant de Ia France. Ces honneurs lui étaient encore rendus, il y a peu de temps, dans toutes les villes d'Orient où nous avions une mission diplomatique ou un poste consulaire, pendant la messe solennelle que l’on célébrait aux six fêtes concordataires. Les dépu-
1. P, Masson, Histoire du commerce français dans le 2, 4735. Levant au xvui® siècle. 3, 9 avril 1723,