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LES CONCURRENTS ÉTRANGERS. LES ANGLAIS

XI. — Une rixe sanglante, dont Lattakieh fut le théâtre en septembre 1738, montre que la présence d’un agent consulaire n’y eût pas été inutile. Des matelots français se prirent de querelle avec l’équipage d’un vaisseau anglais. Pendant la dispute, « les Anglais ayant mal parlé du Roit », des coups de fusil furent tirés de part et d’autre; les Français eurent un homme tué, les Anglais quatre hommes blessés. |

La concurrence affectait rarement une forme aussi belliqueuse entre les Français et leurs rivaux étrangers. Nos compatriotes n’étaient pas en effet les seuls Européens résidant dans les Echelles et naviguant sur les côtes de Syrie. Mais ils étaient les premiers en nombre et en richesse, si l’on considère l’ensemble de la Syrie: ils étaient les seuls dans les Echelles méridionales de cette province. Les concurrents les plus danseréux des Français étaient les Anglais, dont le commerce avec la Turquie avait dépassé le nôtre en importance au xvrie siècle. « Ils sont, disait Duquesne ?, de tous les étrangers qui commercent en Levant ceux qui sont le mieux établis et qui peuvent nous faire le plus de tort. » Il attribuait à leur adresse, non pas à l’infériorité des charges de leur navigation, l'avantage qu'ils avaient pris sur nous : «ils entendent mieux leur commerce et frêtent leurs bâtiments à meilleur compte. » Leur habileté et leur sagesse frappe tous les Inspecteurs du Levant ou commandants de croisières, dont l’un, Camilly, citera encore en exemple à ses nationaux les Anglais, qui « si libres dans leur constitution présente, si heureux et habiles dans leur commerce, ont établi pour le peu qu'ils en font en Levant des règles que l’imprudence des particuliers ne peut enfreindre#. »

En Syrie, la concurrence anglaise était localisée dans les Echelles septentrionales, à Alexandrette, à Alep, et ne dépassait guère Tripoli. À Alexandrette, tandis que les Français n'avaient que des magasins « bâtis de terre, avec de mauvaises portes, fenêtres et serrures, dont tout le monde est surpris, dit le vice-consul Marin #, que les gens des montagnes voisines ne viennent faire de fréquentes effractions », la maison du vice-consul d'Angleterre était très vaste, et contenait, autour d’une cour, tous les magasins de la compagnie du Levant. C’est que le commerce de l'Angleterre avec Alep fut, jusque vers 1730, plus considérable que celui de la France. « Les Anglais, écrit Bonnac, ont un grand avantage sur nous dans cette Echelle, étant en possession d’y débiter jusques à 2.300 balles de leurs draps, pendant que nous n’y en débitons que 400 demi-balles environ. Cette différence vient de deux choses : l’une, que les Anglais achètent dans cette Echelle beaucoup plus de soie que nous, ce qui fait

1. Rapports au Roi, février 1739. a HO 2, Rapport présenté au retour de PInspection de 4, 1733, M. de Maillet, 1718.

ÉCHELLES DE $YRIE : il

qu’ils trouvent beaucoup plus de facilités à se défaire de leurs draps; l’autre, que leurs draperies sont de meilleure qualité que celles des Français t. »

Ils conservèrent encore au-delà de l’époque où Bonnac écrivait ces lignes le premier rang dans l’Echelle d'Alep, mais ils le perdirent pendant la seconde moitié du siècle, au fur et à mesure du progrès que fit l'exportation de nos draps aux dépens des leurs, et le chiffre de nos affaires avec la grande Echelle du Nord de la Syrie en vint à dépasser de beaucoup celui de tous nos concurrents réunis.

Leur situation était moins forte à Tripoli, mais ne laissait pas d’inquiéter quelquefois les Français, qui se refusaient à fixer un prix pour l’achat et la vente de toutes les marchandises, parce que, écrivaient-ils à la Chambre, «les indigènes vendraient et achèteraient tout aux Anglais. »? Plusieurs fois, le Pacha de Tripoli fit adjuger d'autorité les récoltes aux Anglais pour amener Ja nation française à céder sur quelque prétention *. Les capitaines anglais faisaient aussi concurrence aux nôtres pour la caravane dans ces parages:en 1757, il n’y avait pas moins de huit bâtiments anglais faisant le cabotage entre Alexandrette, Lattakieh et Tripoli #. |

À Seyde, à Saint-Jean d’Acre et à Jaïfla la concurrence anglaise était insignifiante. Les Français étaient investis du monopole presque incontesté des importations, comme des exportations. Cette situation durera jusqu’à la Révolution française. En 1777, Venture de Paradis, passant à Seyde, constatera encore : « Depuis plus de deux siècles, les Français ont formé des établissements dans cette Echelle, où ils se sont approprié tout le commerce d'entrée et de sortie et, par un privilège qui ne leur à jamais été contesté, ils achètent sans concurrence étrangère tous les cotons filés que l’on apporte dans les marchés publics. » Les Pachas et les chefs locaux cherchaient quelquefois à leur susciter des concurrents ; mais l’expédient ne réussissait pas, car les Anglais se dérobaient d'eux-mêmes à ce rôle, qu’ils savaient n’être d’aucun profit. Cest ainsi qu’un jour le Cheikh Daher affecta de protéger le vice-consul d'Angleterre, Usgate, pour déterminer nos nationaux d’Acre à une concession. Tout lavantage qu’il en retirait, dit notre Consul 5, « était de s’en servir contre nous comme d’un fantôme, pour nous faire donner plus aisément dans ses pièges » ; au point qu'Usgate s'étant enfui, il le fit rappeler, pour continuer à le flatter sous les yeux des Français. En fait, les seules entreprises à redouter, dans le département, de Seyde, contre le monopole de nos résidents, étaient celles des Pachas et autres chefs indigènes.

À l’exception des Anglais, nos commerçants ne rencontraient sur le marché de Syrie que des concurrents négligeables : c’étaient les Hollandais, qui fréquentaient peu ces parages, les Vénitiens, dont le commerce était bien déchu, les Génoïs, qui

4, Mémoire de 1720 4. 30 Avril 1737.

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