‹ Les échelles de Syrie et de PalestineChapitre 69 sur 135 · SITUATION CRITIQUE DE LA TURQUIE ET DES ÉCHELLES · texte numérisé non relu

SITUATION CRITIQUE DE LA TURQUIE ET DES ÉCHELLES

X.— A la fin de cette année 1773, la situation de la Turquie paraît désespérée. Le général russe Roumiantzoff tient l’armée du Grand-Vizir bloquée dans Choumla. Le comte Orloff et les corsaires grecs parcourent l’Archipel avec leurs vaisseaux, arrétant les navires, pillant les biens des Musulmans. En Perse, Kerim-Khan reprend la guerre contre la Turquie. Toute la Palestine, la Syrie centrale et méridionale sont au pouvoir du Cheikh Daher, dont le parti vient de se grossir des Druses: Baruth est entre les mains des Russes; Osman, isolé et vaincu, est réduit à Damas. Sans doute les Turcs ont-ils fait, en Syrie, une intéressante recrue dans la personne de Djezzar, qui a abandonné Daher dans les quinze jours de son accord avec Jui : mais nul ne peut alors prévoir encore la fortune qui attend ce chef de bande. L'Egypte, continue en fait à échapper, sous Abou-Dahab, à la souveraineté de la Porte. Les hommes d’état européens étaient convaincus que c'était le commencement d’une complète dissolution de la Turquie. « Il semble que ce colosse de puissance n’est plus destiné à reprendre une assiette stable », écrit alors Saint-Priest 1, De toutes parts vient au Gouvernement royal l’avis de prendre ses dispositions en vue d’un démembrement éventuel de l’Empire Ottoman. Saint-Priest attire l’attention du Roi sur la Crète et sur l'Egypte; le baron de Tott voit dans l'Egypte la part que la France doit se réserver.

La situation des Echelles de Syrie et de Palestine à la même époque n’était pas plus calme que celle de la Turquie. La prise de Baruth et la défaite d’'Osman étaient, plutôt favorables à la sécurité de Seyde, d’Acre et de Jaffa. « Le pays est tranquille aujourd’hui depuis Jaffa jusqu’à Baruth, écrit Taulès en décembre 1773 ?, et les peuples comptent tellement sur cette apparence de calme qu'ils vont en foule repeupler Seyde. » Mais les mêmes événements jetèrent au contraire l’alarme dans les Echelles du Nord de la Syrie, que la guerre avait jusqu'alors épargnées. Aussi le Ministre de Boynes informa-t-il les négociants de Tripoli qu’une frégate, détachée d’un armement faisant voile pour le Levant, se tiendrait à portée pour favoriser leur départ. Enfin, pour qu'aucune Echelle ne fût soustraite aux tribulations générales, la peste s’abattit en 1772 sur la Perse, sur Bagdad et sur Bassora, où elle n’avait pas sévi depuis quarante ans. À Bagdad, s’il faut en croire le Consul d’Alep, 300.000 personnes furent enterrées en 1773, parmi lesquelles l’'Evêque de Babylone, son clergé et ses domestiques; à Bassora, 80.000 personnes succombèrent. Les relations d'Alep avec l’Asie orientale furent naturellement interrompues : le commerce languit. Les Kurdes et les Turkmènes, profitant du moment où Alep était dégarnie de troupes, redoublèrent d’audace et dévalisèrent impunément les caravanes.

Un dernier fléau affectait enfin toute la côte, depuis Alexandrette jusqu’à Jaffa :

4, Mémoire sur son Ambassade, 3. Avril 4774.

2, 7décem bre 1773.

c'étaient les corsaires, la plupart de race grecque ou slave balkanique, mais battant pavillon russe. La présence de ces forbans dans l’Archipel et sur les côtes de Syrie avait d’abord déterminé un accroissement considérable du commerce français. La terreur qu'ils inspiraient aux Tures fit tomber entre les mains des Français tout le cabotage. Saint-Priest expose, dans un mémoire d’ensemble sur son Ambassade 1, qu’à la suite des désastres des Turcs, les Anglais, les Hollandais, les Italiens n’osèrent plus de quelque temps engager d’affaires avec eux : les Français au contraire, sur le conseil de leur Ambassadeur, acceptèrent leurs commissions, et, grâce à cette audace, «le pavillon français devint la seule ressource des Turcs pour leur cabotage, l’importation des marchandises étrangères et l’exportation de celles du Levant. » Mais bientôt les corsaires n’observèrent plus à l’égard des Français aucun ménagement : il fallut se défendre contre eux comme contre des pirates. Les Consuls ne cessèrent de réclamer l'envoi de bâtiments de guerre « pour en imposer aux armements mal intentionnés, car parmi ces Russes, dit l’un d’eux, il y en a dont les équipages ne sont composés que de Grecs de l’Archipel, de Dulciniotes, de Mainiotes et autres nations ramassées 2. » Le Ministre de Boynes et son successeur, Sartine, envoyèrent fréquemment des escadres croiser dans les mers du Levant. Les commandants de ces forces navales, MM. de Glandevès, de Tressemanes, de Meyrargues, de Suffren, accueillaient les réclamations des capitaines français contre les corsaires ou les armements réguliers de la Russie et les transmettaient à l’Amirauté russe. Si le dommage subi était grave, la réclamation faisait l’objet d’une communication diplomatique du cabinet de Versailles à celui de Pétersbourg. Mais l'indemnité accordée était dérisoire, la répression n'existait pas, en sorte que les corsaires continuaient leurs pirateries. ur.

Une autre cause réagit contre l’impulsion donnée par la guerre au commerce français : ce fut la ruine matérielle de la Syrie et de la Palestine. « La paix, écrira Saint-Priest ?, quelques années plus tard, a fait connaître toutes les pertes de l’Empire Ottoman : la dépopulation des provinces, l'abandon de la culture, l'épuisement du trésor public et des facultés des particuliers ont, comme de raison, diminué les consommations. Le commerce des étrangers dans le Levant s’en est ressenti et celui des Français plus que les autres. » Il n’y avait pas dans tout l’Empire de province à laquelle ce jugement s’appliquât mieux qu’à la Syrie et à la Palestine. Aussi Saint-Priest l’avait-il formulé sur leur compte avant de l’étendre à l’ensemble de la Turquie : « La rébellion du Cheikh Daher a fait grand tort aux Echelles de Syrie, écrivait-1l en 1773 : ce sont proprement les seules qui aient souffert 4. »

Cependant le traité de Kaïnardji venait de rétablir la paix entre la Russie et l'Empire Ottoman (juillet 1774). L'opposition des convoitises éveillées par sa situation le sauvait, Quant aux Echelles, elles pouvaient espérer de la paix la fin de la course sur mer et la répression définitive des révoltes qui avaient désolé la Syrie.

4. 1784. 3. Mémoire d’ensemble sur son Ambassade 1784, 2, Le Consul de Tripoli, Chailan, 1773, 4, Mémoire sur son Ambassade pour l’année 1773,

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