‹ Les échelles de Syrie et de PalestineChapitre 74 sur 135 · ABUS ET NÉGLIGENCES À RÉFORMER · texte numérisé non relu

ABUS ET NÉGLIGENCES À RÉFORMER

de 1751, auprès d'elle l’Intendant, qui fut quelque vingt ans M. de La Tour, à Paris le Bureau du commerce, où le député de Marseille fut M. de Rostagny pendant vingt ans aussi, apportèrent un soin incessant et judicieux aux multiples attributions d'administration, de contrôle, d’enquête et de direction qui leur étaient dévolues par cet ancien régime du Levant, dont tous Les rouages continuèrent ainsi à fonctionner jusqu’en 1792, avec un rendement exemplaire.

Tel est resté et restera le mécanisme administratif, dont l’état précaire des affaires en Orient vint activer le mouvement normal et que nous allons voir s’appliquer, d’abord à recueillir et trier les éléments d’une vue d’ensemble sur la situation des Echelles, ensuite à refondre et rajuster les règlements qui les régissaient.

IT. — Non seulement l’appauvrissement de la Turquie, les entraves mises à la navigation par la guerre maritime, le contre-coup de la guerre sur les opérations commerciales dans certaines provinces, un peu partout les avanies incessantes, avaient grevé les Echelles de dettes, mais les dangers qu’elles avaient courus avaient réagi sur leur situation intérieure. À la faveur des incursions successives de Daher et d'Ali-bey, des mouvements continuels de troupes rebelles ou fidèles, les abus, l’indiscipline, le désordre s'étaient introduits ou avaient reparu, notamment dans les Echelles de Syrie et de Palestine. « Le commerce du Levant était à cette époque affecté de plusieurs vices : il était surchargé de droits; la nation française avait perdu une partie de son crédit; la mauvaise foi, qui s’introduisait, éloignait la confiance; il régnait la plus grande désunion dans la plupart des Echelles; des abus de toutes sortes - avaient pris la place du bon ordre; les lois, les ordonnances et les règlements étaient éludés et sans exécution; les troubles qui s'étaient élevés dans plusieurs parties de l'Empire Ottoman, et encore plus l’inconduite de quelques particuliers, avaient donné lieu à des avanies et à des emprunts, et, pour les acquitter, les différents corps de nation avaient surpris des autorisations pour imposer le commerce. » Ainsi s'exprime le préambule de l'instruction confidentielle relative à une Ordonnance royale qui sera rendue en 1781. Le besoin se faisait sentir de mettre un terme à l’abus des dépenses inutiles ou exagérées que, soit les Consuls, soit les nations, faisaient supporter aux Echelles, en les glissant dans des comptes déjà enflés par les sacrifices qu’elles avaient cru devoir faire à leur sécurité, Indubitablement y avait-il « du coulage », à en juger par le passage suivant d’un mémoire rédigé pour le secrétaire d'Etat de la Marine : © II suffit d'examiner les comptes des Echelles. On sera révolté de l'emploi qui a été fait jusqu’à présent du produit des différentes impositions. On ose passer dans des comptes 3.000 livres pour l'établissement d’un mât de pavillon, 5.500 livres pour des

1. Instruction relative à l’Ordonnance Royale de 1781. Préambule,

réjJouissances faites à l’occasion de la naissance d’une princesse ottomane, près de 600 livres pour deux fauteuils d’apparat pour M. le Consul et Mme la Consulesse, des sommes énormes pour des fêtes et pour des coups de canon, le traitement des maladies vénériennes, des ports de lettres, la réparation des habitations des négociants, l’eutretien de la charrette et du palfrenier d’un Consul, des gratifications à des janissaires pour avoir joué à l’escarpolette! Voilà jusqu’à quelle indécence les abus ont été portés. » Même au siècle où Fragonard peignait les hasards heureux de l’escarpolette, les bureaux d’un Ministère répugnaient à suivre Consuls et nations du Levant dans de telles fantaisies comptables. D'autant que l’inobservance des règlements, en cette matière comme en d’autres, altérait les rapports des Consuls avec leurs nations et favorisait entre eux les récriminations.

Les Echelles de Syrie n’avaient pas été à l’abri de ces abus et désordres intérieurs auxquels des documents, qui visent l’ensemble du Levant, attribuent une part aussi srande, dans le malaise des Echelles, qu'aux effets de la guerre et des insurrections. Pour n’en citer qu’un exemple, un conflit des plus graves avait éclaté à Tripoh de Syrie entre la nation et le Consul, Cousinéry. Les Ministres, le duc de Praslin puis l'abbé Terray, s'étaient longtemps tenus en garde contre les accusations portées sur lui par les nationaux. Les raisons de leur réserve étaient d’abord la prévention contre cet esprit d’intrigue et de fermentation dont Tripoli avait donné maint exemple: ; ensuite, la crainte d’affaiblir la discipline dans un moment particulièrement critique. « Il est essentiel, écrivit Praslin, de réprimer des désordres capables d'introduire. la confusion et le dérangement dans les Echelles. et de ne pas souffrir que des sujets mal avisés ajoutent d'eux-mêmes aux inconvénients que le commerce éprouve en Levant ceux de leur mauvaise conduite ?. » Pourtant, en 1771, le comte de Boynes dut reconnaître que «les choses en étaient venues au point d'exiger un exemple, après avoir tenté inutilement des moyens plus doux® » : il manda Cousinéry en France pour v rendre compte de sa conduite. Mais le Consul, au lieu d’obéir à cet ordre, s’était d'abord enfui dans le Liban, puis était revenu à Tripoli : le Ministre ordonna alors au bailli de Suffren de se rendre à Tripoli pour l’y embarquer de force. Cette opération fut accomplie, dit son successeur 4, « sans peine et sans esclandre. A la première invitation de M. de Suffren de venir dîner à bord de sa frégate, Cousinéry s’y rendit comme un agneau. » Sa soumission, par laquelle il espérait désarmer le Ministre, ne lui épargna pas un séjour de.quelque temps au Château d’If. Le fait d’un Consul coupable n’est pas absolument nouveau, quoique très rare : celui d’un Consul indocile

1. « Les avis que j’ai depuis assez longtemps de cette Echelle décèlent plutôt la fermentation habituelle que quelques intrigants cherchent à y entretenir que la confiance qu’on peut prendre à leurs rapports». (Praslin à la Chambre, 6 août 1770). « Je crois devoir vous recommander à cette occasion de vous tenir en garde contre les relations de ceux que les dernières tracasseries survenues

à Tripoli de Syrie ont fait renvoyer de cetie Echelle, parce qu’elles sont suspectes » (L’Abbé Terray, mars 1771). ;

Page 1