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CHAPITRE VI

I. — Dans la crise la plus terrible qu’elles eussent jamais traversée, les nations de Seyde et d’Acre s'étaient trouvées plus faibles, plus dénuées de ressources qu’à aucune époque de leur histoire. La Porte, aux prises avec les Austro-Russes, était désarmée contre Djezzar. La France, en pleine révolution, s’effaçait devant l’Europe et perdait son prestige en Orient : elle était devenue pour la Turquie une alliée nominale, qu'il n’y avait plus besoin de ménager. « Si nous ne sommes pas médiateurs de cette paix, écrivait Choiseul-Gouffier au sujet de la paix de Jassy (1792), c'en est fait pour un demi-siècle de notre considération à Constantinople et dans l'Europe entière. » M. de Montmorin, Ministre des Affaires Etrangères, convenait, en lui répondant, de l’effacement temporaire de la France : «Les circonstances ne nous laissent pas les maîtres de jouer le rôle qui conviendrait à une puissance telle que la France; nous sommes entraînés par notre situation intérieure, » Mais ce qui avait aussi encouragé l’arrogance et secondé les violences de Djezzar, c'étaient l'indiscipline, les discordes intestines des nations d’Acre et de Seyde.

Le contre-coup de la Révolution française s’était promptement fait sentir dans les Echelles de Syrie et de Palestine. À partir de 1789, il apparut clairement à tous que le régime intérieur des Echelles du Levant était condamné et que son abolition était une question de jours. L'Assemblée nationale avait proclamé des principes absolument opposés à ceux sur lesquels ce régime reposait. Dans sa délibération du 12 juin 1790 la Chambre du commerce avait décidé de poser aux résidents des Echelles un certain nombre de questions au sujet des réformes projetées. On conçoit combien cette enquête, cet appel aux opinions, aux sentiments personnels de chacun, dut favoriser l’éclosion de l'esprit d'indépendance dans les Echelles. D’autant plus qu’il n’y avait pour le moment qu’une réforme qui parût certaine et imminente : l'abolition des Consuls. En évitant de les consulter sur la réforme des Echelles, la Chambre semblait indiquer l'intention de les supprimer. $e sentant menacés, ils ne se firent pas défaut d'envoyer eux aussi des mémoires à Marseille, et ce fut alors

1. L. Pingaud, Choiseul- Gouffrer ; la France en Orient sous Louis XVI.

un véritable procès qui s’ouvrit devant la Chambre et l’Assemblée entre les nationaux et leurs Consuls.

Les résidents des Echelles de Syrie réclament, d’un avis unanime, la suppression des Consuls. «La nation est, disent-ils, la seule utile au pays et la seule considérée: »;les indigènes, qui ne se sont jamais opposés à la retraite d’un Consul, sont beaucoup plus intéressés à la présence des résidents, et c’est seulement la crainte inspirée par Djezzar qui les a empêchés de se révolter, quand il a expulsé les Français. N'est-ce pas entre les consulats de M. de Taulès et de M. Arasy que la nation de Seyde a vécu en paix avec Djezzar, et n'est-ce pas « au retour des Consuls que l’on peut fixer la date de l’avilissement où elle est tombée depuis? » Faiblesses envers le Pacha, faux rapports à l'Ambassadeur et à la Cour : telle est en deux mots leur conduite. Dirigée par ses députés, la nation serait-elle dans la situation où elle est? « Eclairée. sur ses véritables intérêts, elle les aurait discutés avec courage. Connaissant ses droits, elle les aurait soutenus avec fermeté. Craignant peu des fureurs imaginaires, elle les aurait méprisées. Mais si le Pacha avait empiété sur le moindre de ses droits, elle aurait au moins fait connaître son état et demandé des prompts secours. » Les négociants concluent par une proposition formelle de laisser la nation se gouverner elle-même, sans autre chef que ses députés. Sans formuler de proposition aussi nette, un capitaine marchand, qui adresse lui aussi un mémoire à la Chambre ?, se plaint de l’incompétence des Consuls, nés la plupart dans l’intérieur du Royaume, ayant passé leur jeunesse dans l’état militaire et ne connaissant quelquefois de la France que la capitale, rien de l'étranger en général et du Levant en particulier. « Du choix que le Ministre fait des sujets qui doivent occuper les postes consulaires procède le désordre qu’éprouve le commerce ainsi que les obstacles qui s'élèvent à son extension. Le mépris qu'ils ont pour un état contre lequel 1l existe en France des préjugés parmi les militaires ou la noblesse, fait qu'ils regardent tous leur correspondance politique comme leur principal devoir. »

IT. — A la première nouvelle que l’Assemblée allait supprimer les Consuls, beaucoup de commerçants qui connaissaient la Turquie lui firent parvenir pourtant leurs protestations. Plusieurs mémoires signés de négociants de Marseille et portant la date de 1790 s’attachent à prouver que les Consuls ne sont pas onéreux au commerce en proportion de leur utilité, qu'ils sont absolument nécessaires, qu’il est essentiel de ne pas leur enlever l’autorité que leur confient les Ordonnances, etc. L'Ambassadeur protesta un des premiers contre ce projet dangereux *. « Je ne doute

1. Mémoire des négociants de Seyde du 10 décembre depuis treize ans navigue dans les mers du Levant ».

1790, Tripoli de Syrie. 3. A la Chambre du Commerce, le 25 novembre 1790, 2, « Observations d’un Capitaine marchand qui

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