‹ Les échelles du LevantChapitre 18 sur 19 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

('ontitantiiiople ;

Les hasards de la vie maritime, quand nous quittâmes Smyrne, nous firent passer par les côtes de Grèce pour aller à Constantinople. Le vieux Lycurgue était retourné à Marseille, où l'attendait la fin de ses fatigues, et le Philippe- Auguste, élégant paquebot en fer, destiné au service du transport des blessés militaires et des dépêches dans la mer Noire, nous avait reçus à son bord. Après une série de tempêtes et de jours sombres, un magnifique soleil levant éclaira un beau matin à nos yeux le cap Matapan. Nous passions si près des côtes que nous pûmes à notre aise, devant ces rochers arides et solitaires que la gloire et les hommes ont abandonnés, nous livrer à cette rêverie douce et triste

que semble imposer toujours à l'âme la vue de tout ce qui rappelle de grandes gloires éteintes. La mer et le ciel sont seuls demeurés fidèles à ce cap Ténare, dont on pourrait dire comme du Taygète :

... virginibus bacchata Lacaenis.

La mer seule vient gémir sur ses pierres, qu'elle caresse encore de sa blanche écume, et sun bruit lointain semble un écho funèbre et perdu des chants des vierges de Laconie. .. Après avoir traversé les eaux du cap Saint- Ange et du golfe de Messénie, nous arrivâmes à Syra, la plus importante des Cyclades, l'ancienne Syros. La ville, située à l'est de l'île, ressemble à un grand triangle de craie appliqué sur des rochers gris et rouges. C'est le piédestal d'une église dont la silhouette blanche semble s'élancer dans le ciel bleu. La ville est propre, inondée de lumière, sans grand caractère d'ailleurs. Les costumes grecs y font seuls un charmant effet. Les larges fustanelles blanches, les vestes brodées, les tarbouchs rouges, tranchent à merveille sur le blanc étincelant des constructions. Ce n'est pas sans une certaine émotion classique qu'on retrouve sur des enseignes, et au coin des rues, ces lettres grecques qui sem-

blent n'avoir été inventées que pour écrire la langue d'Homère ou d'Anacréon. 'OAOZ 'EPMOV, c'est le premier mot qu'on lit au coin de la première rue de la première ville que l'on visite en arrivant en Orient. Mais ce n'est là qu'un souvenir : car, grâce au vrai Dieu, les Grecs n'en sont plus au culte de Mercure, et ils se calomnient eux-mêmes, comme nous l'avons montré plus haut, en semblant garder le patronage de ce dieu trop peu scrupuleux du commerce.

Le sol de l'île de Syra est généralement aride. Aussi la population ne se composait-elle autreibis que de quelques milliers d'individus qui, ne faisant aucune espèce de commerce, étaient confinés dans ce qu'on appelle aujourd'hui la ville haute, où ils vivaient misérablement. Durant la guerre de l'indépendance, Syra, protégée contre les entreprises de la flotte turco-égyptienne par les escadres de la France et de l'Angleterre, devint le refuge de tous les Grecs de l'Archipel qui purent fuir la vengeance turque. La ville neuve, nommée Hermopolis, réunit aujourd'hui environ 30, 000 âmes sur un point où, en 1820, il n'y avait que quelques cabanes. Des Grecs originaires de Scio forment la partie la plus activé de la population. Ils ont fondé des maisons de commerce importantes et ont des

relations très-étendues avec tout le Levant, Trieste, Marseille et Londres. Le commerce de Syra ne saurait d'ailleurs être qu'un commerce d'entrepôt et d'importation pour les besoins de la population : car l'île, l'une des plus stériles des Gyclades, n'offre que très-peu de chose en échange contre les produits étrangers. L'industrie manufacturière de Syra est presque nulle, Elle consiste presque exclusivement en fabrication de pâtes, en clouterie et en tanneries. Les constructions navales ont absorbé, dès l'origine récente d'Hermopolis, l'industrie des nouveaux habitants. Les auteurs du Dictionnaire du commerce disent qu'il y a vingt ans les chantiers de Syra lançaient déjà à la mer une centaine de navires par an. Cette proportion s'est beaucoup accrue depuis : la marine syriote emploie aujourd'hui plus de 4 ,000 marins. On lit dans le tableau général du commerce de la Grèce pour 1859, publié par le gouvernement grec, que le port de Syra est le plus important du royaume, tant pour le nombre que pour la capacité de ses navires ; il compte 023 bâtiments, dont la jauge totale est de 90,225 tonneaux.

Durant les quelques heures que je passai dans les rues de Syra, je fus, comme à Smyrne, assailli subitement par un grand géant de grec, qui se

précipita sur moi pour me marquer la reconnaissance qu'il me gardait de quelques soins donnés à sa femme à bord du Lycurgue. Ce brave homme, qui ne savait comment m'exprimer le bonheur qu'il avait à me revoir, voulut nous montrer toutes les pauvres merveilles de sa ville natale, et son excès d'amour faillit nous y retenir prisonniers du vent, qui nous laissa à peine le temps de retourner à bord.

Quand on débarque dans une ville orientale pour quelques heures seulement, sans vouloir y séjourner, il faut se hâter de voir le plus de choses possible. Les caprices de la mer Egée sont tels qu'ils ne vous permettent pas toujours de quitter le bord une seconde fois. Rentrés pour déjeuner, nous fûmes retenus prisonniers par la mer et forcés de passer la journée à contempler les moulins d'ailleurs fort curieux de Syra. Ils ressemblent à des roues hydrauliques horizontalement placées. Le vent les meut comme le ferait un courant d'eau.

Nous eûmes le regret de traverser la nuit la partie de l'Archipel qui nous séparait des Dardanelles Nous fûmes assaillis par un violent orage, et les îles poétiques de la mer Egée ne se montrèrent à nous qu'à la lueur des éclairs. Nous avouons ne pas les avoir assez bien vues pour les décrire.

Deux heures à peine séparent la ville des Dardanelles de Gallipoli. Ce détroit, l'ancien Hellespont, offre l'aspect d'un grand fleuve coulant du nord-est au sud-ouest dans une longueur d'environ 13 lieues. Sa moindre largeur est de J 800 mètres ; ses eaux profondes sont désertes quand le vent souffle dans une direction autre que la sienne; quand, au contraire, le sud-ouest ou le nord-est règne, des milliers de navires, venant dans le premier cas de l'Archipel, dans l'autre deConstantinople, encombrent à ce point le canal que de nombreuses avaries sont la conséquence des chocs des mâtures et des carènes, qui se touchent presque. Les rives de l'Hellespont sont arides et peu pittoresques.

La position de Gallipoli est charmante, comme celle des Dardanelles. C'est encore une ville orientale, qui mire sa brillante et pittoresque misère dans les eaux d'un bleu profond comme le ciel. Mais l'orage n'était pas dissipé complètement encore, et le soleil manquait au charmant tableau exposé devant nous. L'Orient ne peut pas se passer de lumière : elle seule lui donne la vie que les hommes lui refusent ; elle seule le pare et le poétise. La ville intérieure offre, comme toutes les villes turques, ce bizarre assemblage de maisons en bois situées pour ainsi dire les

unes sur les autres, donnant lieu aux plus singuliers contrastes de lignes et de couleurs. Nous parcourûmes des ruelles infectes, obscures, brisées en mille sens, qui n'offraient rien de gracieux et qui pourtant s'illuminaient parfois tout à coup, quand elles servaient de fond à de jolis groupes d'enfants ou de femmes, dont les brillants costumes scintillaient à nos yeux comme des pierreries dans la nuit. Nous arrivâmes au bord de la mer, où le flot couvrait sans cesse de son écume blanche quelques carcasses immondes, après lesquelles s'acharnaient deux ou trois chiens maigres.

La mer de Marmara offre l'aspect d'un lac immense, dont on aperçoit presque de tous côtés les rives, mais de trop loin pour en distinguer les détails. La petite mer intérieure se resserre tout à coup , et les yeux ravis s'arrêtent sur l'embouchure du Bosphore, dont la rive gauche, couverte par les palais dorés du vieux sérail, jette de longs reflets d'or dans les eaux. La rive droite s'élève en étages sous la riche verdure qui entoure Scutari jusqu'aux cimes de l'Olympe de Bithynie. Les îles des Princes, au-dessous de ce splendide paysage, se mirent dans la Propontide comme un gracieux troupeau de cygnes gigantesques.

ntinople, capitale actuelle de l'empire A bâtie sur un triangle formé par une de terre sur la côte européenne de la mer de * .armara, à l'endroit où commence le Bosphore. Sa population, en y comprenant celle des faubourgs de Galata, Péra et Scutari, s'élève à 800,000 âmes (1) environ. Placée au point de jonction des deux détroits qui unissent l'extrême Orient à l'Occident, Constantinople occupe une situation incomparable, tant au point de vue militaire qu'au point de vue commercial. Le port est une sorte de golfe très-profond et étroit, auquel sa forme allongée et arrondie a fait donner le nom de Corne-d'Or, parce qu'il reçoit en effet à leur arrivée toutes les richesses du monde. Il sépare Stamboul, la ville turque, des faubourgs de Galata et de Péra. Les plus grands vaisseaux de guerre y ont accès, et il peut contenir plus de mille navires. Le sérail est bâti à l'extrémité de la pointe qui n'est séparée de la côte asiatique, où se trouve Scutari, que par une distance d'environ 1400 mètres. Près de celle-ci on a bâti un phare auquel on donne à tort le nom de tour de Léandre, qui,

(l)Nousempruntonscechiflreala statistique publiée en 1849 par le T. R. Père Borée, qui le croit encore exact aujourd'hui.

comme on le sait, se noya un jour d'orage en allant voir Héro. Mais c'est en traversant l'Hellespont et non le Bosphore que ce malheur, diton, lui arriva. — La longueur du Bosphore est d'environ 5 lieues. Sa largeur varie de 1000 à 2000 mètres. Il existe un courant rapide qui suit la direction du nord-ouest au sud-ouest, de la mer Noire à la Propontide. La profondeur est très-grande dans toute l'étendue du canal.

La pointe du vieux sérail, qu'un incendie récent a dévoré en deux heures (1), était la première chose que l'on apercevait en entrant dans le Bosphore. Ces kiosques dorés, ouverts aux injures du temps, pleins du contraste de la richesse et de la misère, asile silencieux et triste des instruments décrépits de la volupté de Mahomet, symbolisaient à merveille ce singulier empire dont ils gardaient l'entrée. Ces palais n'étaient habités que par les vieilles femmes, tristes débris des harems du dernier sultan mort. Le vieux sérail se détachait en blanc et or sur la couleur noir des cyprès qui l'entouraient : il ressemblait à un rayon de lumière au milieu des ténèbres, à un sourire au milieu des larmes.

(1) Le 10 août 1863. On dit que beaucoup de meubles et de bijoux précieux ont été la proie des flammes.

La vue de ces maisonnettes si riantes, si coquettes encore sous leurs dorures effacées, faisait sur l'esprit du voyageur une impression de gaieté et de tristesse à la fois. Que de crimes et que de larmes recelèrent en effet ces murs ! Le symbolisme de toutes choses est ce qui frappe le plus en Orient : les hommes y ressemblent aux choses, et les choses y ressemblent anx hommes. Cette harmonie parfaite du spectacle est une des plus fécondes sources du pittoresque ; nulle part plus qu'en Orient toute chose peut être étudiée comme réalité et comme figure. Il en est d'ailleurs ainsi dans toutes les sociétés où l'individualité tend à s'effacer et à disparaître sous l'étreinte du despotisme ou de l'ignorance.

Il est d'usage, en entrant dans le Bosphore, de pousser une- exclamation toujours la même : car la pauvreté de notre langue humaine ne nous permet pas de varier beaucoup les expressions de nos sentiments. Je me garderai bien d'imposer à mes lecteurs la phrase admiratrice consacrée. Rade, port, rivière, lac, forêts de mâts, le Bosphore est tout ce que la terre offre de plus beau à l'admiration des hommes. Quel nom que celui de Gorne-d'Or pourrait être mieux approprié àcette charmante mer intérieure, source de tant de richesses pour la ville de Constantin ! Rien

ne ternit la parfaite limpidité de ces magnifiques eaux; d'innombrables courants emportent tontes les impuretés humaines qui pourraient les souiller, et tracent des milliers de directions différentes, qui, suivies parles navires à l'ancre, donnent à la forêt de mâts qui les couvre l'aspect du plus pittoresque désordre. Au milieu de cette multitude de navires, des milliers de calques circulent dans tous les sens, et se croisent à chaque instant sans jamais se rencontrer. « C'est le plus léger et le plus gracieux des bateaux : il est allongé, effilé en une ellipse très-amincie, qui se termine à la poupe et à la proue en deux pointes égales. Ces bateaux sont ornés de sculptures souvent dorées. Léger comme une plume, le caïque glisse sur l'eau avec beaucoup de légèreté et sans y peser, de manière à échapper à l'action des courants. Rien de curieux comme le manège des kaïdji dans le Bosphore. Vêtus de vêtements blancs, ils semblent voler sur l'eau ; ils rament en arrière, et à' tout instant ils sont forcés de tourner la tête. On s'asseoit au fond du bateau, et l'on sert ainsi soi-même de lest, à la condition de demeurer dans une immobilité complète. Le fond du caïque est recouvert d'un tapis sur lequel on s'accroupit. Une certaine adresse est nécessaire quand on s'embarque ou qu'on dé-

barque, pour ne pas faire chavirer l'équipage, tellement léger que la moindre tension des amarres sur lesquelles il passe, suffit souvent pour le renverser. Les accidents sont fréquents dans la Corne-d'Or. »

Dès que nous eûmes mis pied à terre, nous fûmes attirés par le vieux sérail. Les nouveaux sultans peuvent se construire de magnifiques palais modernes : jamais ils n'élèveront un édifice égalant en caractère et en beauté architecturale vraiment orientale le vieux sérail. C'était riche, joli, bizarre, plein de ruines, de mystère, d'ombre et de lumière; c'était nouveau enfin pourl'hommed'Occident, qui n'a jamais sousson ciel vu rien de pareil. On n'apercevait les appartements intérieurs qu'à la dérobée, et cela contribuait peut-être à l'impression qu'on éprouvait dans ces lieux extraordinaires. Ici, par une croisée garnie de barreaux de fer, comme celle d'une prison, on voyait un lit incrusté de turquoises; là des marbres de mille couleurs, plus loin des dorures massives; partout des lignes bizarrement entrelacées, les nuances les plus variées et pleines de contrastes. L'effet d'ensemble de ce singulier palais n'avait rien de commun avec la beauté architecturale de nos monuments grecs ou gothiques. Phidias ou Jean Goujon auraient pu

n'y rien admirer; mais, après l'avoir vu, Decamps et Marilhat en ont rêvé toute leur vie.

En sortant du vieux sérail on trouve une place immense, au fond de laquelle s'élève Sainte- Sophie. On quitte une ruine pittoresque et tentatrice, symbole de l'Orient et de Mahomet, pour entrer dans le plus beau temple du monde, que son origine chrétienne semble conserver à travers les siècles, et que Dieu garde pour des temps prochains peut-être.

La grandeur du temple chrétien semble écraserla ville turque. Une multitude de petites coupoles se superposent et se toucheul, élevées sur des murs d'une prodigieuse hauteur. Entre les arêtes de ceux-ci on voit encore les tombeaux de porphyre de trois empereurs de Byzance, faciles à reconnaître au labarum dont ils sont ornés, sorte de croix dont la branche supérieure se termine en forme de P.

Depuis 1453 l'abomination de la désolation, triste mais logique conséquence du schisme, est entrée dans le temple chrétien, dont l'islamisme garde aujourd'hui jalousement la porte. Depuis peu de temps les chrétiens peuvent entrer dans cette église profanée. Selon la mode turque, nous dûmes en entrant nous déchausser et garder nos chaussures à la main. L'aspect denotro

troupe, semblable à une procession de bottiers, nous arracha malgré nous un éclat de rire qui dut sembler peu orthodoxe aux imansdulieu. Quand on a franchi la dernière porte intérieure de Sainte-Sophie et que l'on entre dans le temple, il semble que l'admiration étreint le cœur. L'immensité du monument, l'éclat des dorures antiques et la variété infinie des plus charmants détails, le silence actuel qui rappelle de si grands et de si tristes souvenirs : tout contribue à l'effet imposant de l'aspect intérieur de Sainte-Sophie. C'est bien là l'admirable transition de l'art grec à l'art gothique. Pour beaucoup le style byzantin est le plus beau de tous, parce qu'il résume toutes les beautés des autres styles : c'est l'harmonie parfaite de la ligne horizontale et de la ligne verticale ; c'est la beauté de la terre soutenant l'inspiration céleste, l'élancement de l'âme vers Dieu.

En sortant de Sainte-Sophie, noustraversàmes une petite place, où nous admirâmes deux fontaines aux mille couleurs les plus brillantes, rehaussées de caractères arabes dorés d'un charmant effet. Des toits ondulés, d'un aspect gracieux et original, recouvrent ces fontaines. C'est d'ailleurs le genre de monuments où l'architecture orientale excelle.

En quittant cette petite place, nous nous engageâmes dans les rues étroites, mal pavées, boueuses, de Stamboul. Nous passâmes devant un hôpital français alors en construction, et, après avoir traversé la place des Janissaires, où l'on aperçoit encore le fameux serpent sans tête do Mahomet II, nous entrâmes dans les bazars.

Rien n'est à la fois curieux et bizarre comme les bazars de Stamboul. J'ose à peine en parler après Théophile Gautier, dont il faut lire la description. Les bazars forment une ville dans la ville : ils ont leurs rues, leurs carrefours, leurs fontaines; rien ne manque à la vie du Turc dans cette ville intérieure. Une faut pourtant pas s'attendre à circuler dans des rues ni droites ni planes : le même désordre pittoresque règne ici comme partout dans Stamboul. Chaque genre de commerce y a son quartier spécial. Nous commençâmes par celui des étoffes, où nous trouvâmes deux marchands en pleine querelle : la pantomime de ces visages furieux laissait supposer une énergie de langage que nous étions peut-être heureux de ne pas entendre.

Une des curiosités les plus remarquables des bazars de Stamboul est le marchand arménien Ludovic. Cet habile homme a trouvé le moyen de se faire aimer des Anglais, et surtout de leur

faire croire qu'il est leur ami désintéressé, el que sa boutique leur appartient. Nous trouvâmes là un gentleman qui avait voyagé avec nous, installé avec un sans-gêne extra-britannique. Il se mettait en colère parce qu'un café que lui avait offert Ludovic, n'arrivait pas assez promptement ; et j 'admirai la patience de l'Arménien, son habileté à cap 1er son monde. Je compris qu'il méritait sa vogue.

On rencontre beaucoup de femmes turques dans les bazars ; elles sont ordinairement accompagnées d'un eunuque noir, ou d'une vieille esclave, ou bien souvent d'un délicieux groupe d'enfants, si gracieux, si jolis sous leurs vêtements aux couleurs brillantes, qu'on ne se lasse pas de les admirer. On dirait, à voir ces femmes, qu'elles jouissent d'une liberté absolue; on sait cependant ce qu'il en est. Mais il est vrai qu'elles affectionnent surtout le bazar, parce qu'il est pour elles plein de mystères complaisants. La coquetterie des femmes de Stamboul est extrême. Le voile de mousseline blanche qui couvre en partie leur visage laisse voir toute la beauté des traits et ne cache que les défauts. Nos dames françaises n'ignorent rien à cet égard de la coquetterie musulmane, qui, plus habile pourtant, ne voile jamais les feux du rr-

gard : la gaze blanche s'arrête au-dessous des yeux noirs des Orientales, et les encadre de façonàen augmenter beaucoup l'éclat. Toutes les femmes semblent belles à Constantinople, grâce àla perfidie du voile; mais si leur visage séduit, leur démarche repousse, et ce n'est pas de l'une d'elles assurément que le poëte aurait pu dire :

Incessu patuit dea..,.

L'heure s'avançait, et, après cette première journée, nous regagnâmes le bord, charmés de cette ville que tout le monde dit affreuse, et que nous trouvâmes pleine de charmes. Il est vrai que nous avons la bizarrerie d'aimer les maisons tombant en ruine, non alignées, les rues tortueuses et mal pavées, à la condition d'y trouver beaucoup de lumière et d'ombre. Ajoutez à cela que cette singulière ville sert de cadre à la population la plus miroitante, la plus bariolée qu'il soit possible de rêver. Les tableaux de genre se succèdent sans se répéter, et c'est là assurément une exposition qui vaut bien celle du palais de l'Industrie.

Trois grands ponts traversent la Corne-d'Or et font communiquer Stamboul, la Ville turque, avec la rive chrétienne. Galata étale au soleil

dans une boue infecte ses rues étroites et ses cabanes de bons. Péra s'élève sur la hauteur et est exclusivement habitée par des chrétiens : c'est la ville européenne, où sont réunis les palais des ambassadeurs et les maisons des négociants de toutes les nations. Les rues de Péra offrent toutes les ombres des rues de Stamboul et non les lumières ; le pittoresque y fait presque complètement défaut. La foule qui s'agite dans lagrande rue de Péra est la plus mêlée du monde ; les habits noirs y sont trop nombreux pour qu'on puisse s'y croire encore en Orient. C'est dans le faubourg franc qu'est concentré tout le commerce de Gonstantinople , qui est bien loin d'ailleurs d'être aussi étendu qu'on pourrait le supposer d'après sa position et sa population. Les auteurs du Dictionnaire du commerce , publié sous la direction de M. Guillaumin, attribuent ce fâcheux état aux mauvaises institutions des Turcs et à la désorganisation de l'empire ottoman. La Turquie tire de l'étranger presque tous ses objets de consommation, de sorte que les exportations sont bien loin de balancer les importations. Elles ne consistent guère qu'en soie, tapis, laines, cuirs, poil de chèvre, potasse, cire, noix de galle, lingots et diamants. Le commerce appartient

presque exclusivement à des maisons grecques, anglaises, françaises et arméniennes. Les Juifs jouent le rôle de courtiers et s'enrichissent comme partout. L'insouciance turque a laissé subsister la plus grande liberté commerciale en Orient ; cette heureuse condition a pu seule contrebalancer la tyrannie, la corruption et le défaut de sûreté pour les personnes et les propriétés, qui régnent partout dans les provinces, et qui ont changé les villes en villages et les palais en chaumières. « Mais, disent les auteurs déjà cités, la décadence et la ruine eussent été bien plus complètes sans la liberté du commerce; si elle n'eût pas toujours existé, dès longtemps il n'y aurait plus ni richesse ni industrie dans l'empire turc. »

A l'extrémité de la grande rue de Péra s'étend, dans un espace immense, le grand champ des morts. Les cimetières turcs n'ont pas l'air funèbre des cimetières chrétiens : les vivants n'y oublient pas ceux qui ne sont plus, et il semble que ceux-ci doivent moins souffrir de leur solitude au milieu d'un monde si bruyant, dans d'aussi pittoresques résidences. Mais il est vrai de dire que les cimetières musulmans sont souvent sales, profanés par la négligence ou les plaisirs coupables des vivants. C'est sur les

tombes que se concluent toutes les affaires, que se donnent tous les rendez-vous. Les morts vivent ainsi dans la confidence constante de ceux qu'ils ont quitté; le sépulcre n'y est pas, comme en Europe, mis en coupe réglée, et la terre garde toujours l'empreinte de chacun de ses enfants. On voit ainsi les cimetières turcs s'étendre sur d'immenses espaces, envelopper partout les demeures des vivants, et la ville tend à devenir chaque jour une nécropole de plus en plus grande. Image, on peut dire encore symbole de l'islamisme, qui, en glorifiant, en éternisant la chair, étouffe la vie dans la mort. La poésie des sens enveloppe la vie et la mort en Orient, et c'est encore un souvenir sensuel qui fait du sépulcre l'institution la plus poétique de l'islamisme, Y immobile saxum de sa singulière civilisation. Pourquoi craindraient-ils la mort ces hommes pour lesquels elle ne garde aucun mystère, aucun doute ? C'est avec douceur qu'ils foulent ces lieux charmants, dont la poussière doit à peine les recouvrir sous des bosquets de roses, à l'ombre majestueuse de ces admirables cyprès inconnus à l'Occident. Le croyant ne se lève de temps en temps de cette couche, où il ne cesse pas d'habiter avec ceux qui l'ont aimé, que pour aller s'enivrer des délices promises par

Mahomet. Un ne rencontre au champ des morts ni larmes ni signes de deuil, ou du moins les larmes sculptés que l'on rencontre parfois sur les tombes des femmes, des enfants ou des adolescents, y sont dorées; et les inscriptions qui les recouvrent, plaintives élégies ou imprécations contre la dure mort, Yimpitoyable mort, gravées engracieusesarabesques, deviennent un élément du pittoresque, et non un appel à de sombres pensées. On trouve au champ des morts des allées solitaires comme des groupes bruyants. Parfois, derrière un tronc d'arbre immense, on entend de joyeux éclats de rire, et tout à coup des femmes, enveloppées dans leurs longs féredjés unicolores, s'enfuient, semblables aux fantômes de ceux qui dorment. Parfois aussi, sur un point désert, une troupe de chiens s'acharne sur un membre humain qu'elle est parvenue à arracher au sépulcre.

Jusqu'à l'an dernier le cimetière catholique, situé près de la grande caserne de Péra, avait été assimilé à ces asiles musulmans, dont l'aspect pittoresque et la poésie matérielle font un douloureux contraste avec les graves pensées qu'inspire toujours le spectacle de la mort. Le voisinage était peu convenable pour le cimetière

catholique, qui vient d'être transféré dans un

champ de sépulture assez voisin, réservé à nos officiers pendant la guerre d'Orient. Dans une lettre récente que nous avons eu l'honneur de recevoir, le T. R. Père Bore s'exprime ainsi : « Des murs y ont été construits, et les tombes ont été alignées et ornées de fleurs et d'arbres plantés comme dans nos cimetières de France. Le gouvernement de S. M. l'Empereur a agi grandement en cette circonstance; il a fourni plus de soixante mille francs, et y fait même construire une habitation pour le chapelain et une chapelle funéraire. »

Le jour que nous visitâmes le champ des morts, le temps pluvieux avait éloigné les promeneurs. Le café célèbre de ce lieu était presque désert ; un magnifique chat angora y formait l'exclusive clientèle de l'établissement. De la terrasse du grand champ des morts, un admirable panorama se déroule sous les yeux : tout le Bosphore, Scutari, Stamboul, lespalais du sultan, la mer de Marmara, etc; on peut en dire toutes les merveilles, et demeurer toujours audessous de la vérité. En rentrant, nous traversâmes le petit champ des morts. Sous des arbres séculaires que le printemps commençait à teuiller, s'étalaient des marchands de lait caillé et de sucreries, dont les Turcs sont très-friands.

Rien n'était amusant comme de voir d'énormes Turcs, à la barbe blanche patriarcale, avaler gloutonnement, comme de vrais enfants, toutes ces bonnes choses.

L'échelle de Top-Hané est le point où l'on prend ordinairement les caïques qui doivent vous ramener à bord. La mosquée qui s'élève sur la place de ce nom, est une des plus jolies de Constantinople par la pureté de son style. Les minarets en sont cités comme des modèles. La place, avec sa fontaine et le parc d'artillerie, est charmante, et c'est là une des sources du pittoresque de Constantinople de rencontrer, à côté de rues infectes et hideuses, les places les plus propres, les monuments les plus élégants.

Au-dessus des quartiers francs, la tour de Galata s'élève à une très-grande hauteur. Sur la plate-forme de la tour on trouve un café fort fréquenté des étrangers, qui aiment à y venir contempler le panorama de Constantinople. Il m'est impossible de qualifier l'impression que fait la vue de cette immense ville, de cette forêt de navires, de ce Bosphore, et de cette mer qui, semblable à un lac d'azur, vient baigner les pieds des palais et des mosquées , dont les grandes ombres dorées se reflètent dans l'eau.

C'est du haut de la tour de Galata qu'on signale les incendies si fréquents de Gonstantinople du côté franc. Dans Stamboul, la tour de Solimanieh est affectée au même usasse. La construction de la tour de Galata est due aux Génois, comme presque toutes les ruines du moyen âge, selon la tradition populaire. D'innombrables pigeons habitent seuls maintenant ce vieux monument, qui leur serait même exclusivement abandonné sans le cafedji qui a eu l'heureuse idée d'en faire une sorte d'Olympe turc, où, en guise de nectar, il verse un moka délicieux aux amateurs des horizons splendides.

On croit quitter le ciel pour l'enfer quand on sort de ce charmant café olympien. On suit de hautes murailles en ruine, noires d'humidité, qui projettent dans d'anciens fossés infects une ombre triste. Quelques vaches maigres y paissaient une herbe rare, à côté de chiens affamés qui dévoraient les derniers lambeaux de dépouilles immondes. Les chiens remplissent là une fonction civile dont étrangers et indigènes leur sont trop reconnaissants pour qu'on ose les déranger,- Tout le monde a entendu parler de l'innombrable quantité de chiens qui encombre les rues de Gonstantinople : eux seuls sont

chargés des soins de balayage et d'enlèvement des immondices de toutes sortes; ils constituent donc, au point de vue de la salubrité publique, un des rouages essentiels de l'administration municipale turque. Mahomet prévoyait bien l'incurie et la malpropreté future des enfants de l'Islam, quand il leur défendit de toucher aux chiens. Eux seuls empêchent la plupart des villes musulmanes de se transformer lentement en un cloaque ou charnier fatal à la vie humaine. Il faut au musulman, ou la vie nomade qui lui permet de fuir les foyers d'infection et de mort qu'il crée partout, ou la vie en commun avec la race canine indéfiniment multipliée. Au grand scandale des croyants , nos soldais français tuèrent beaucoup de chiens qui encombraient les abords des casernes, des hôpitaux, des campements ; mais il ne parut pas que le nombre en fût diminué sensiblement. Les chiens se sentent bien chez eux à Constantinople : il n'est pas rare de voir au milieu d'une rue, dans un trou formé par l'enlèvement de quelques pavés, une chienne allaiter ses petits. La foule passe sans cesse; les chevaux et les ânes ont bien soin d'éviter d'eux-mêmes l'intéressante famille dont rien ne saurait troubler le kief oriental.

On raconte pourtant que le grand conseil des Turcs s'alarma un jour de voir le nombre des chiens dépassser celui des croyants, et il fut décidé qu'un certain nombre de ces animaux serait sacrifié. Mais le difficile était de leur donner la mort sans désobéir au Prophète. Longues et fréquentes furent les délibérations du divan, et la question allait être déclarée insoluble, quand l'un des patriarches de l'Islam s'exprima à peu près en ces termes : « 0 fils puissants de Mahomet , lumières du monde , qui avez exterminé tous les chrétiens de la terre et qui avez seulement alors consenti à vous reposer dans Stamboul, êtes-vous destinés à périr à votre tour sous la dent des chiens du Prophète? Ne rougissez- vous pas de voir dans les îles voisines de Stamboul (1) toute une population chrétienne refuser la loi de Mahomet? Le grand Prophète n'a permis qu'une telle injure lui soit faite depuis longtemps, que pour faire de ces Grecs les instruments de votre salut. Transportez les chiens de Stamboul dans ces îles : ils y dévoreront les Grecs, ils se dévoreront ensuite entre eux, et le dernier survivant y mourra de faim. La loi sera ainsi ac-

( 1) Les îles des Princes, à l'entrée de la nier de Marmara.

complu1 : vous n'aurez pas louché aux animaux sur lesquels s'étend la sollicitude du Prophète, les chrétiens des îles n'existeront plus, et l'Islam comptera une gloire de plus avec une victoire qui ne lui aura rien coûté. »

Le lendemain, en effet, d'innombrables filets furent tendus à la nuit tombante dans Stamboul : chiens et croyants y tombèrent en foule. On dégagea ceux-ci; on garda ceux-là, dont on chargea plusieurs navires, qui allèrent les débarquer dans les îles des Princes. Mais, hélas! le vœu du divan ne fut pas réalisé. Les chiens de Stamboul, habitués aux saveurs des immondices musulmanes, ne furent pas alléchés par la chair chrétienne. Un grand nombre fut assommé par les Grecs, une autre partie mourut de faim, et le reste revint à la nage à Stamboul. L'histoire ne dit pas si le divan essaya d'un moyen plus ingénieux et plus pratique de diminuer la population canine de Stamboul. Aujourd'hui il est certain que les chiens ont pardonné à leurs amis les Turcs ce grand attentat : ils vivent avec eux dans la meilleure intelligence, et partagent leur haine contre les infidèles. Un chien turc s'éloigne toujours instinctivement d'un chrétien qu'il rencontre, en lui lançant un regard farouche accompagné

d'un grognement sourd. Il est même dangereux de circuler la nuit sans lanterne allumée dans les rues de Constantinople ; plus d'un matelot ivre a payé de sa vie cette infraction aux règlements de la police turque. Les chiens, qui connaissent sans doute l'arrêté qui ordonne de porter la nuit à la main une lanterne allumée, laissent passer tous ceux qui s'y soumettent et attaquent les autres. Chaque quartier de Constantinople a ses chiens particuliers, qui n'oseraient jamais en franchir les limites sous peine d'être dévorés. Il est curieux de voir le chien du paysan s'arrêter à la porte de la ville, comme le chien libre ne pas dépasser la borne au delà de laquelle la terre lui serait inhospitalière. Le chien appartient donc à la vie turque comme accessoire indispensable. Il est le constant repoussoir ou l'ornement de tous les tableaux ; on ne s'imagine pas plus une rue ou une place de Constantinople sans chiens, que le désert sans chameaux ou une rue de Paris sans portraits photographiques. Le sol y est jonché de chiens comme de boue, de poussière ou d'immondices. Ce spectacle constant inspirait un profond dégoût à nos officiers français durant la guerre d'Orient; il était alors de mode de se dire désenchanté à Constantinople,

et il fallait presque du courage pour soutenir le contraire. On entendait raconter par tout le monde l'histoire d'un riche Anglais, qui chaque année venait admirer pendant quelques jours le Bosphore, la Corne-d'Or et la vue générale de Gonstantinople sans vouloir débarquer de son yacht. Que devenait le charme qui s'attachait jadis aux récits ou aux peintures des poètes ou des artistes, qui seuls nous parlaient de l'Orient et nous en faisaient rêver comme d'une contrée pleine de merveilles! Que de gens disaient n'avoir vu que de la boue et des chiens dans ces rues et ces bazars, où la lumière semble se jouer et les plus brillantes couleurs se grouper à plaisir sous les yeux de l'artiste! Les yeux des hommes du Nord ne savaient pas voir la lumière du Midi. Stamboul fourmille de ces ravissants détails qu'un œil d'artiste peut seul voir : ces cabanes en planches mal jointes et vermoulues, ces tentes déchirées et pendantes, ces vignes grimpantes au milieu des fenêtres grillées, le contraste constant du voisinage des cabanes et des mosquées splendides : tout est une source de pittoresque. Il ne faut pas baisser les yeux en Orient, si l'on ne veut voir ni chiens ni ordures. Mais l'homme n'est pas parvenu à détruire l'œuvre du Gréa-

teur, et le ciel y est comme un immense voile d'azur qui semble s'appuyer sur les blancs minarets des mosquées, et envelopper tout ce qui s'élève au-dessus du sol. On ne peut pas nier pourtant que le pittoresque turc fatigue promptement, comme tout ce qui est exagéré.

Nous étions en plein rhamadan, et nous ne pouvions sans peine voir passer ces faces hâves et affamées des croyants, qui pour manger et fumer attendent le coup de canon sacré. Ils se dédommagent largement, il est vrai, la nuit de leurs macérations, sous prétexte que Mahomet n'a parlé que des jours de ce temps consacré; dans les nuits du rhamadan, Stamboul, à la lueur des plus fantastiques illuminations , au milieu des folies et des vociférations musulmanes, ressemble plus à un coin de l'enfer qu'à toute autre chose. Aussi, dès que le jour baissait, avions-nous hâte de regagner le bord. Nous aimions à voir le soleil se coucher derrière la forêt d'aiguilles que forment les minarets de Stamboul, enveloppés dans un [léger nuage d'or. Il y a dans l'air en Orient quelque chose qui pousse à la contemplation ; on n'y sent pas le besoin, comme en Occident, d'analyser ses sentiments. L'esprit le plus actif se surprend à se laisser emporter malgré lui dans

une rêverie sans fin, à ne pas penser. La nuit venait ensuite, et, appuyé sur les bastingages du Philippe-Auguste, nous laissions nos oreilles entendre les bruits lointains et confus de fête qui nous venaient de Stamboul, nos yeux admirer les minarets en feu dont les balcons illuminés ressemblaient à des lustres suspendus au firmament , et nous respirions cette fraîche senteur maritime que la brise du soir nous apportait du Bosphore. Ces diverses sensations se mêlaient en une harmonie délicieuse, dont nous savourions les charmes sans vouloir en analyser les détails. Qui n'a connu dans sa vie une de ces heures charmantes où l'âme semble s'élancer au-dessus des tristesses du temps présent, pour contempler Dieu lui-même dans la beauté de ses œuvres ? c'est comme une vision consolatrice du bonheur céleste. Mais ces moments ne doivent pas durer dans la vie, et c'est un devoir même de s'arracher à leurs dangereuses séductions. Malheur à l'homme s'il permet jamais à la partie inférieure de son être de prendre part un seul instant à cette grande émotion ! L'extase devient alors de la léthargie : et c'est ainsi que les populations orientales s'abîment dans le mysticisme sensuel, quand la foi chrétienne ne leur apprend pas à échapper

aux séductions d'un monde trop beau. Notre ami Paul Reynier a lui aussi connu la contemplation orientale ; mais il ne nous fut pas permis de la goûter avec lui. Nous retrouvons dans une lettre adressée à l'un de ses amis la relation suivante d'une excursion à Scutari, que nous nous garderons de décrire après lui :

« Je débarquai à Scutari, dit-il; j'étais au seuil du Bosphore; mais la vue m'en était masquée, il fallait monter sur la hauteur pour en jouir. Comment découvrir ma route? Je vois un champ des morts qui descend le long de la colline : je m'y engage, je le remonte, j'arrive à de vastes flancs de coteaux avec quelques champs en culture, le tout désert à faire impression. Je ne rencontre pendant une heure qu'un homme à mine de brigand endormi au pied d'un mur, ses longs pistolets dans sa ceinture, et un laboureur qui me regarda passer bravement dans ses jeunes blés sans bouger et sans mot dire. Enfin j'arrive au faîte. Ici nouvel embarras : des murailles coupent en tous sens le terrain. Ce sont des fortifications et des enceintes de propriétés particulières. Après bien des tours et des détours, je me réjouis d'avoir trouvé une issue : j'y cours, et en arrivant j'aperçois... un spectacle inconnu môme de l'imagination. C'était le Bosphore. Pendant un quart d'heure j'ai profité du bénéfice de la solitude pour crier comme un fou : Oh que c'est beau ! que c'est beau! J'avais les larmes aux yeux, et je ne pouvais me

lasser de répéter mon cri d'admiration. Vous décrire ce que j'ai vu, cela ne se peut pas. Les tableaux dont Dieu est le peintre et qui sont faits avec une plaine d'azur à nos pieds, une voûte d'azur sur notre tête et le soleil entre les deux, ne se reproduisent pas. Figurez-vous seulement, au pied de la hauteur sur laquelle j'étais, une mer qui se resserre comme un fleuve, mais comme un tleuve d'une eau colorée, d'un bleu éclatant, toute bordée de palais dont les fenêtres avancent en relief sur l'eau comme des balcons. Tout le long de ce canal, des monticules sur lesquels se déroulent des jardins, des tapis de verdure et surtout d'épaisses lignes onduleuses de cyprès. Au loin, un délicieux tournant de rive qui donne à ce paysage, inachevé pour l'œil, quelque chose de rêveur. A l'autre entrée, la rade de Constantinople , les trois villes qui la composent dessinant à l'entour leur haut et vaste amphithéâtre, à mes pieds Scutari, et, vis-à-vis, la pointe du sérail. Après une demi-heure de contemplation ineffable, dans laquelle je n'ai regretté que vous, je suis redescendu en déclamant à haute voix tous les vers qui me passaient par la tête. J'ai repris mon caïque, j'ai longé les charmantes côtes, je suis rentré dans la rade, où, comme tout exprès pour me faire fête, a éclaté la musique militaire d'un bâtiment français qui venait d'arriver chargé de troupes.

Une charmante promenade , que ne manquent pas de faire les étrangers, est celle des Eaux-Douces d'Europe. Nous y fûmes un jour. La matinée était splendide. Les coupoles dorées

de Sainte-Sophie et des mosquées de Stamboul étincelaient au soleil comme des pierreries dans un écrin d'argent. Les calques sillonnaient la Corne-d'Or, et les cafetans des femmes turques ressemblaient aux bleuets et aux coquelicots des prairies. Comme un lac couvert de navires se rétrécissant sans cesse et se courbant en forme de corne, la Corne-d'Or se termine par la plus jolie rivière du monde, toute bordée de grands arbres, de troncs desséchés, de caranques aux ombres mystérieuses, entrecoupée de ponts de bois que' le temps et non l'homme ont rendus rustiques. Sur cette rivière se croisent mille caïques dorés, pleins de femmes turques, arméniennes, grecques, juives, françaises, aux couleurs éclatantes et uniformes. Sur les rives enchantées se presse une foule multicolore : des femmes suivies d'eunuques dans des arabas et des talikas dorés marchent an procession; des familles entières sont accroupies sur l'herbe, et par la variété de leurs costumes ressemblent de loin à des groupes de fleurs sur le gazon vert. Voyez ici cette escouade de musiciens ambulants, faisant retentir les airs de leur musique bizarre et monotone ; là une troupe de bohémiens se livre à ses pittoresques mais peu graves ébats. Nous aurions voulu crayonner

tous les groupes, tous les arbres, tous les caïques, tous les détails de cet étrange spectacle ; nous étions souvent obligé de démasquer nos points de vue à coups de bâton. C'est un procédé fort efficace, mais qui finit par devenir fatigant. Les Eaux-Douces d'Europe sont les Champs-Elysées de Constantinople. C'est là qu'on rencontre en certains jours toute la population oisive. L'Européen ne se lasse pas de contempler cet étrange tableau vivant, dont la couleur et non la ligne fait presque exclusivement le charme. Le Turc n'a pas cette beauté plastique qui fait admirer l'Arabe. Les femmes sont peu attrayantes à Constantinople, et l'on peut dire que leurs voiles sont plus poétiques qu'elles-mêmes. Elles jouissent aux Eaux Douces d'une liberté qui leur fait aimer ce lieu. Elles y passent des journées entières, et j'ai entendu dire qu'il n'était pas rare l'été de les y voir encore très-avant clans la nuit. C'est chose reçue, et le chef du ménage, qui ne suit jamais ses femmes, ne s'en alarme pas. La belle moitié de la population turque passe son temps, accroupie en rond sur le gazon, à deviser de choses peu édifiantes ou à contempler des danses bohémiennes dont nos lectrices n'ont pas à craindre que je leur fasse la description.

Les Eaux-Douces d'Asie sont placées sur la rive opposée du Bosphore. C'est aussi un des lieux de promenade les plus fréquentés. On ne peut s'y rendre qu'en calque, en remontant le Bosphore, et cela seul constitue le plus grand charme de la promenade. La vallée ombreuse des Eaux-Douces est solitaire et poétique. La foule y est moindre qu'aux Eaux d'Europe et peu aristocratique. La côte d'Europe sur le Bosphore est aussi pittoresque que celle d'Asie. Rochers, bois, villages et palais se mirant dans les eaux charment constamment le regard. On n'y rencontre pas sans émotion le palais de l'ambassade de France et le collège catholique de Bébek. Les RR. PP. Lazaristes, sous la direction du R. P. Bore, visiteur de l'ordre, ont fondé à Bébek un important établissement d'instruction supérieure, où cent pensionnaires environ reçoivent une éducation complète. Les cours sont faits en français, et l'enseignement religieux est le même pour tous. Le rayonnement catholique atteint directement des Grecs et des arméniens schismatiques, et même des musulmans, qui y apprennent librement à estimer, à vénérer et à aimer les saints prêtres qui se dévouent à eux, et qui sont aussi les plus précieux instruments de la réconciliation future des sectes orientales.

L'établissement des Lazaristes a créé dans ce coin du Bosphore une vie charmante. Mille caïques se croisent souvent sur le quai d'une grande place ombragée par un platane séculaire. Les maisons de mille couleurs du village se détachent en couleurs vives sur le vert des bois et servent d'avenue au collège placé au sommet de la falaise et du village dont il semble la couronne. La vue dont on y jouit est splendide. Non loin de là, et comme transplanté de la vie catholique à la vie orientale, on peut visiter encore à Yéni-Keni, un palais inachevé, bâti par un certain Arménien, ancien fermier des douanes de Constantinople, arrêté au milieu de ses rêves de grandeur par une confiscation au profit de l'État. On dit que ce personnage consacrait tout ce qu'il volait au Grand- Turc à l'édification de ce charmant palais, à la décoration duquel il avait convié des artistes éminents de l'Occident. Tout le monde blâmait le sultan de n'avoir pas laissé au voleur achever son œuvre; il aurait aujourd'hui un palais merveilleux de plus, tandis que l'arrestation prématurée du coupable n'a rien fait renLrer dans ses caisses et ne lui a donné que des murs dégradés et détruits chaque jour par les injures de l'air.

Les îles des Princes forment dans le golfe asiatique le plus rapproché de Constantinople une des plus belles parures de la mer de Marmara. Habité par des Grecs, ce petit archipel n'est guère fréquenté par les Turcs. C'est la promenade préférée des chrétiens, qui s'y sentent sur une terre sympathique. Au moment de la guerre de Crimée, la France avait établi un hôpital dans Tune de ces îles. Nous eûmes le regret de ne pouvoir y débarquer : nous ne visitâmes que Principi, l'ile la plus importante du groupe. Le calme habituel de la mer a permis d'établir un long débarcadère, très-avancé à cause de la très-faible profondeur des eaux. On arrive à travers une sorte de café-rue. Les maisons, la plupart en bois, sont bâties sur une falaise : les rues sont propres, larges et aérées. On aperçoit des rideaux aux fenêtres, des ménagères en besogne sous l'œil de la maîtresse de maison dans les intérieurs. On se sent en pays civilisé. L'aspect de calme, d'aisance, que présente cette petite ville grecque, fait du bien et repose du tumulte de Constantinople. Un grand nombre de familles grecques de cette ville ont dans les îles des Princes des résidences d'été, qui font du petit archipel le rendez-vous aristocratique de la société chrétienne. Nous passâmes

la soirée dans un grand café où se réunit la fashion de Péra ; un orchestre y jouait des airs de danse, mais on ne dansait pas. Des groupes se promenaient dans un jardin éclairé à la manière des bals publics parisiens. Sur cette poétique falaise, dont les mille feux mélangeaient dans la mer leurs reflets à ceux de Stamboul, sous ce ciel oriental, nous eussions pu pourtant nous croire aux environs de Paris, si, faut-il le dire, la distinction, la réserve, la tenue des habitués du café de Principi ne nous avaient averti que nous étions à huit cents lieues d'Asnières et de Mabille. Nous passâmes la nuit à Principi, et dès le lever du soleil nous voulûmes visiter ce singulier café éclairé par d'autres feux que ceux des lanternes vénitiennes. Au sommet de la falaise, nous vîmes un plancher s'avancer vers la mer, soutenu par des tiges de sapin dont les pieds baignaient dans les eaux. Une majestueuse solitude régnait dans ce lieu, dont le calme faisait contraste avec l'animation que nous y avions remarquée la veille. Les bruits de Constantinople, dont les coupoles se levaient seules au-dessus de la brune, n'arrivaient pas jusqu'à nous : un silence solennel régnait sur ces verts coteaux, dont les grandes ombres se prolongeaient dans la mer, qui semblait encore en-

dormie. Quelques rares habitants fumaient leurs longs chibouques sous les premiers rayons du soleil, qui se dégageait à peine des montagnes asiatiques, au milieu desquelles l'Olympe de Bithynie s'élevait au loin. Nous quittâmes à regret Principi, et nous ne nous repentîmes pas d'avoir préféré ses brises parfumées au spectacle du jour anniversaire du Beiram à StambouLLes Turcs avaient été ce jour-là en grande rumeur ; toutes les mosquées et les édifices publics illuminés nous avaient montré Constanlinople enveloppée dans une ceinture de feu. Le matin il y avait eu à Stamboul une cérémonie, dit-on, fort curieuse, une grande réception du sultan, où avaient figuré tous les fonctionnaires turcs en grand costume. Nous avions préféré le calme poétique de Principi à tout ce fracas, et voilà pourquoi nous ne saurions en rien dire. Tant d'autres l'ont fait d'ailleurs, que nous ne regrettons pas notre silence. Nous avouons n'avoir jamais eu de goût pour le tapage turc, et dans ces jours où Mahomet se réjouit, nous demeurions à bord ou recherchions les rues les plus désertes de Péra. Nous aimions à aller demander à la sainte maison des Lazaristes le calme et le recueillement chrétien, qu'on ne saurait trouver ailleurs à Constantinople.

café est toujours accompagné du chibouk ou du chiche, c'est-à-dire de la pipe ou du narguilé, qu'on reçoit et qu'on rend avec le même rit. Le chiche est plus habituel en Syrie, en Egypte le chibouk est plus en honneur; c'est, quand il est beau, une pipe longue de quatre à cinq pieds, au tuyau en bois de jasmin, avec un bouquin d'ambre qui vaut parfois de mille à quinze cents piastres. Ce qui se fait en grand, comme je vous l'ai dépeint, chez le bey ou le pacha, se fait en peli t chez le peuple. Une fois le café pris, on parle d'affaires; ce serait une inconvenance d'y toucher avant. On vous porte quelquefois plusieurs cafés comme plusieurs chibouhs, et alors c'est signe qu'on veut vous retenir plus longtemps : c'est honneur ou amitié. Voilà pour ce que j'appellerai le café officiel. — Quant au café intime, dont on fait usage plusieurs fois par jour, il est accompagné toujours du même auxiliaire (le tabac) et a pour effet le kief.

« Le kief! comment vous expliquer ce mot dans la langue qui ne sait pas même traduire le fcvr-nierite italien. C'est plusque le far-niente qui consiste à ne rien faire; le kief consiste à jouir des délices du nonêtre. L'un dépouille l'âme de son activité, l'autre lui fait oublier même qu'elle est. A côté du kief, la flânerie est tout ce qu'il y a de plus occupé. La flânerie, c'est l'oisiveté qui ne peut pas se soumettre à être inoccupée et ^ui tire la pensée de tout et de rien. Le kief, c'est l'absence de toute pensée. Demandez à tout homme d'Orient, plongé dans les vapeurs du tabac et les émanations enivrantes du café : A quoi penses-tu ? tous feront la réponse que fit l'un d'eux ainsi interrogé :« Pas si bête de penser ! je fais kief. »\Jn cerveau oriental a cette propriété que son propriétaire peut, quand il veut, y faire le vide complet.

« Ainsi le café, dans son vrai pays, présenté gravement, gravement reçu, gravement dégusté, rendu gravement, ne

parler ici de lui, et nous nous taisons; mais nous ne manquerons pas de payer un juste tribut de vénération et de regret à une mémoire qui nous est chère, à celle du P. Gamba, ancien supérieur de Saint-Benoît. La mort devait enlever trop tôt ce saint missionnaire à la reconnaissance des catholiques de Galata et de Péra; mais, au moins, Dieu l'a-t-il laissé durant toute la durée de la guerre d'Orient à cette moisson d âmes qu'il fit si riche dans les rangs de notre armée. Que de cœurs généreux ont battu contre le sien ! car il aimait à tenir embrassés ceux qu'il ramenait à Dieu, et qu'il savait pour la plupart ne devoir plus revenir ; que de larmes ont mouillé l'humble prie -Dieu où il fit tomber le pardon sur tant de fronts, qui bientôt devaient trouver dans une mort glorieuse une résurrection céleste plus glorieuse encore ! Nos braves guerriers, que la curiosité ou plutôt la grâce attirait à Saint-Benoît, ne résistaient pas au rayonnement de l'âme du P. Gamba : ils s'agenouillaient, ils pleuraient, et ils étaient sauvés. Ceux qui, loin de leur pays, de leurs familles désolées, si près de la mort, ne connurent pas les consolations religieuses, fureni. bien à plaindre; leur fin fut pleine d'amertume : car Dieu seul peut consoler celui qui, loin de toutes les affections du monde,

privé de toutes ses espérances, attend sur la terre nue une mort solitaire.

L'hôpital français àPéra a été fondé au siècle dernier par des négociants de Marseille. Il contient, dit M. Moustier, soixante lits dans des conditions de salubrité très-satisfaisantes. Ils sont réservés par préférence à nos compatriotes, mais à leur défaut on y admet des malades indigènes. Le gouvernement français accorde annuellement à cet établissement une subvention de six mille francs ; le surplus des dépenses, ici comme à la Providence, est couvert au moyen de l'indemnité fournie par les malades qui se font soigner dans des chambres particulières, et la pension que payent quelques-uns des élèves les plus riches parmi deux cents externes qui fréquentent la classe; enfin à l'aide des quêtes à domicile. L'audace des bonnes sœurs à cet égard est presque égale à leur zèle. Les Turcs eux-mêmes ne savent pas résister à leurs pieuses sollicitations, et, dernièrement encore, le sultan leur a fait don d'un terrain d'une valeur de six mille francs, qui tenait à leur hôpital.

Les sœurs de Saint- Vincent desservent encore à Poucaldi, sur la route de Therapia, l'hôpital de la Paix, qui servit d'ambulance à l'armée

Je ne puis parler sans émotion de cet établissement de Saint-Benoît, dont les dalles ont été usées par des pieds français : on se sentait chez soit en franchissant ce seuil béni. C'était la patrie qu'on retrouvait, et, plus encore, la patrie et l'Eglise ensemble clans ce pays infidèle où tout contriste le cœur chrétien. La maison de Saint-Benoît, que les PP. Lazaristes ont voulu placer au sein de ce quartier de Galata occupé par les grecs et les arméniens et par la partie la plus pauvre de la population chrétienne, est le centre des missions catholiques dans le Levant. Là furent réunies à leur début toutes les œuvres catholiques. Avant la fondation du collège de Bébek dont nous avons parlé et l'arrivée des frères des Écoles chrétiennes, à qui a été confié le soin de répandre l'instruction élémentaire, la maison de Saint-Benoît renfermait la seule école catholique de Constantinople. Mais on n'y trouve plus maintenant que l'antique chapelle et le couvent des PP., d'où part la direction de toutes leurs œuvres dans cette partie de l'Orient. Les sœurs de Saint-Vincent de Paul, sous la direction de la vénérable sœur Lesueur, qui occupe son poste depuis 1 840, époque de leur arrivée, ont fondé leur établissement de Notre-Dame de la Providence à côté de la maison de Saint-Benoît.

« Cette maison, dit M. de Moustier dans un très-intéressant article sur la charité catholique à Constantinople publié dans la Revue d 'Économie chrétienne , renferme un orphelinat où deux cents enfants pauvres de races et de religions diverses , sont entretenues gratuitement. Quatre cents externes fréquentent la classe , l'ouvroir et la salle d'asile ; la plupart ne payent point de rétribution ; quelques-unes seulement, appartenant à des familles riches, contribuent à l'entretien des orphelines. L'instruction religieuse est la même pour tous; les cours sont faits en français. Notre- Dame de la Providence abrite aussi cinquante orphelins. On y trouve encore un dispensaire, où, de tous les quartiers, les pauvres infirmes viennent chercher des conseils, des soins et des médicaments. »

Dans une de nos visites fréquentes à Saint-Benoît, nous eûmes l'honneur et le bonheur à la fois de faire la connaissance du P. Bore, dont il est inutile de rappeler la grande mission en Orient. L'éminent missionnaire qui, pour prêcher Jésus et sa croix à de pauvres enfants barbares, à des infidèles, à des chrétiens inconnus, a quitté toutes les joies et toutes les gloires intellectuelles du monde, ne nous pardonnerait pas de

d'or et où repose la cafetière de cuivre au long manche; les fingenes (petites tasses de porcelaine) et leurs soucoupes en forme de cocotiers de vermeil émaillé. Chaque kawadji prend une des tasses, la met dans son cocotier, et va vers chacun des hôtes, en commençant par les plus honorés, le salue par une inclinaison de la tète et lui offre son fingent , auquel il fait décrire avec grâce un arc de cercle de sa ceinture à la main de l'étranger. Celui-ci le reçoit de la main gauche, et de la droite fait au maître de la maison le salut de remercîment, qui consiste à courber légèrement ses doigts et à en effleurer en trois temps sa poitrine, ses lèvres et son front un peu latéralement : c'est le salut de la plus haute et de la plus respectueuse cérémonie; suivant la qualité des personnes chez qur l'on est, les deux derniers temps ou le dernier seul suffisent. Ce café — c'est le vrai Café — a été apporté de Moka par caravanes, et il n'a

pas subi les aspersions d'eau salée qu'il reçoii par la voie ordinaire, dans les barques non pontées de la mer Rouge ; il a été pilé et non moulu. (Je vous réserve pour tout à l'heure la description de celte opération qui offre un trait curieux). Enfin le liquide et le marc y sont mélangés, et si le frottement des Européens n'a pas altéré chez voire hôte le rit du pays, il est sans sucre : c'est du café, tout du café, rien que du café, chose inconnue en Europe.

Vous devez le déguster lentement et le boire par très-petites gorgées, ou, pour mieux dire , goutte à goutte, et cela pour trois raisons : d'abord il est très-chaud ; ensuite la tasse, qui est grosse comme un œuf de pigeon, en contient fort peu, et troisièmement ainsi le veut la politesse. A mesure que quelqu'un a vidé son fingeht, un kawadji s'avance vers lui, et la cérémonie du salut est à répéter en rendant la tasse; si l'on vous présente le plateau, vous devez y déposer séparément tasse et cocotier.. Le

française. Les Sœurs dans la limite de leurs ressources y soignent les malades que ne reçoivent pas les hôpitaux spéciaux des diverses nations. Elles y élèvent aussi une centaine d'enfants trouvés.

Mais là ne s'arrête pas leur zèle, qui va chercher les criminels dans les bagnes et les cachots et soigner toutes les misères à domicile, au grand étonnement des Turcs, dont elles ont forcé l'admiration.

« En résumé, dit M. de Mouslier, vingt prêtres lazaristes employés aux missions et à l'éducation de la jeunesse, trente frères des Écoles chrétiennes, cinquante sœurs de Saint-Vincent de Paul, cent cinquante laïques s'occupant régulièrement d'œuvres charitables ; tel est le personnel qui répand, au nom de la foi catholique, l'instruction, des consolations, des secours de toute sorte, au sein de cette population à laquelle le plus souvent aucun lien de sympathie humaine ne le rattache, et dont au contraire d'anciennes et profondes divisions semblaient le tenir séparé. »

C'est du petit couvent de Saint-Benoît qu'est partie l'étincelle qui a allumé dans toute la population catholique de Constantinople un zèle tel que M. de Moustier, mieux placé que per-

sonne pour l'observer, a pu dire qu'il y a peu de villes en Europe où il soit fait autant de bien.

« Ce zèle charitable, dit le même auteur, que nous nous plaisons à citer, est d'autant plus honorable pour ceux de nos compatriotes et de nos coreligionnaires qui prennent part à ces bonnes œuvres, que les hommes de loisir sont rares à Péra. On n'y compte guère plus de deux mille Français, et si on ajoute à ce nombre un nombre double d'Autrichiens, d'Espagnols, d'Italiens, la population catholique étrangère n'y dépasse pas 5 ou 6,000 têtes. »

Là comme partout la société de Saint-Vincent de Paul est le foyer où viennent s'allumer les plus généreux dévouements laïques. Une cinquantaine d'hommes se réunissent en conférence à l'archevêché de Péra pour faire le bien, et ne demeurent étrangers à aucune misère physique ou morale. A côté de la société de Saint-Vincent de Paul, les dames de charité, au nombre de cent environ, vont chercher des souffrances spéciales, et, unissant leurs efforts aux membres de la conférence, prêtent un concours efficace aux PP. Lazaristes, aux frères et aux sœurs de Gonstantinople. Qui peut dire les fruits que portera un tel zèle? Dieu a ses secrets; mais au moins peut-on affirmer que tant de sang français

ne peut pas avoir coulé inutilement en Orient, comme tant de charité, tant de dévouement ne peuvent s'y dépenser en vain chaque jour. Les PP. Lazaristes n'ont pas limité leur action à l'instruction , à la prédication et au soulagement des misères physiques et morales ; ils ont essayé à former aux travaux des champs cette population chrétienne d'Orient qui doit trouver dans la culture des plus belles terres du monde, aujourd'hui incultes, un des principaux éléments de son avenir moral et politique. L'intéressant essai agricole du tchiflik Saint- Vincent mérite toute notre protection. Depuis vingt ans que les révérends Pères ont établi leur orphelinat agricole, 4,000 hectares de terre ont été mis en valeur et un centre de population s'est créé. Nous ne saurions trop engager nos lecteurs à lire, dans le travail de M. le comte de Moustier dont nous avons parlé, les intéressants détails qu'il donne sur cette précieuse ondation delà charité catholique.

Nous quittâmes l'hôpital français avec le regret de n'avoir pu revoir le P. Gamba avant de nous embarquer. Le temps était magnifique

et la Gorne-d'Or semblait s'être parée de ses charmes les plus brillants pour notre départ. Nous allions remonter le Bosphore. On croit rêver en voyant se dérouler devant les yeux cette série de magiques tableaux. A l'entrée du Bosphore, les palais de Top-hané d'un côté et la gracieuse tour blanche de Léandre avec Scutari de l'autre, forment le cadre du premier tableau, dont le fond est dessiné par les méandres gracieux du Bosphore. Les palais du sultan, les maisons aux mille couleurs des villages turcs, se reflètent comme d'innombrables arcsen-ciel dans les eaux limpides du détroit, et s'harmonisent admirablement de ton avec les masses sombres des grands arbres qui croissent sur ces rives enchantées. Les côtes n'ont rien de commun avec celles de la Grèce et de la Syrie. La végétation la plus riche ombrage ces palais suspendus sur des falaises, ces pittoresques cabanes qui se mirent dans les eaux. Le printemps nuançait de mille couleurs ces riches coteaux. Le rouge, le blanc et le vert donnaient lieu à des contrastes d'un imprévu charmant. Les eaux du Bosphore prennent les nuances les plus variées. L'azur du ciel s'y mêle au vert des bois, au blanc, au rouge des palais et des villages. Des milliers de navires sillonnent ces eaux

calmes, et les caïques ressemblent à des flèches lancées sur elles. On voit des myriades d'oiseaux voler par groupes avec une rapidité extrême, et sans jamais se reposer sur les eaux qu'ils touchent presque de leurs ailes. Remontant et redescendant sans cesse le cours du Bosphore, ces oiseaux passent auprès des Turcs pour être des âmes en peine, et ils portent même ce nom. C'est une sorte de mouette sacrée que la superstition musulmane entoure de respect.

Nous passâmes devant Thérapia, Buyuk-Déré; nous saluâmes en passant le drapeau de la France, qui flottait sur le palais de notre ambassadeur, et la frégate de la Belle-Poule, mouillée dans le Bosphore. Nous brisâmes notre vergue de grande hune à l'un de ces navires qui encombrent le canal, et nous arrivâmes dans la mer Noire. Dans un dernier regard jeté sur la terre turque, nous admirâmes un cimetière aux" grands cyprès sombres et aux roches de formes fantastiques, que surmonte un donjon en ruine dont les blanches murailles se relèvent en relief sur le vert des bois : c'est un cimetière qu'on voit toujours quand on arrive en Orient ou qu'on le quitte ; c'est la mort pour le présent et la mort pour l'avenir. Cette amère pensée

voilait de deuil pour nous le souvenir de ces lieux merveilleux que nous venionsile quitter. Elle n'était pourtant pas sans consolation. Depuis quatre siècles, il est vrai, la nature prodigue ne cesse pas de verser ses richesses sur ce qui fut l'empire d'Orient ; et l'islamisme, qui ne voit rien de ces dons divins, ne cesse de vivre de la mort. Mais il a aujourd'hui dévoré les derniers débris de sa victime, et il est condamné à mourir lui-même sur cette terre chrétienne dont il a épuisé la séve„La mer Noire se déroula devant nous comme un lac immense qu'en vingt-neuf heures nous devions franchir. Nous quittions la terre turque pour la terre russe, dont nous ne tardâmes pas à entendre les mugissements belliqueux. C'était aussi un cimetière qui devait y frapper nos yeux; mais où, semence féconde, le sang généreux qui s'y enfouissait doit un jour produire de nobles fruits. Il y a de la Turquie à la Russie la différence de la mort à la léthargie : celle-ci conserve l'espérance. Les Russes, au milieu de leur barbarie, que cache à peine clans certaines classes un vernis doré, ont conservé la foi en Jésus-Christ : c'est elle qui les sauvera quand l'heure du schisme aura passé, et que le réveil au catholicisme et à la liberté sonnera pour eux.

Mais je m'arrête pour ne pas m'engager sur un terrain qui ne m'est pas ouvert. Voilà bien longtemps d'ailleurs que dure ce récit, et je ne saurais abuser davantage de la bienveillance qui m'a accompagnéjusqu'ici. Puissent ces simples souvenirs d'un temps déjà loin inspirera mes lecteurs le désir de voir ce beau pays que j'ai eu tant de douleur à quitter ! La vieille terre des croisés se plaint des délaissements de l'Occident, et Sion ne cesse pas de pleurer de voir les hérétiques accourir seuls à elle et ses enfants l'oublier. Honneur aux pèlerins qui, chaque année, vont baiser les pas du Sauveur! Sion a pu sur eux laisser couler ses larmes, et elle a été consolée.

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