VALEURS
QUAN- TITÉS.
fr.
kil.
fr.
kil.
Blés. . . .
Blés. . . .
Coton. . .
Coton. . .
Huile . . .
Huile . . .
Laines . .
Laines. . .
Maïs. . . .
Maïs. . .
Orge.. . .
Orge. . .
Savon. .
Savon. .
Sésames.
Sésames.
Tabacs .
Tabacs .
Arlic div
Arlic. div Totaux.
Totaux.
ehandises de provenance turque représentent à peu près les vingt-trois centièmes de la totalité des entrées. La marine grecque a Je monopole presque exclusif de ce trafic. La Grèce demande aussi chaque année à la côte d'Asie des céréales, des bestiaux, des bois de construction, des peaux brutes, de l'huile, des viandes salées, des fruits, des tissus de laine.
Dans le tableau des exportations, la Turquie n'occupe plus que le second rang : l'Angleterre, par sa prodigieuse consommation de raisins de Corinthe, est le plus grand débouché des produits de la Grèce. Sauf cet article spécial, ce sont encore les Échelles, que nous pourrions appeler la Grèce turque, qui absorbent la plus grande quantité des produits helléniques. Ce sont surtout des fruits frais, des vins, des peaux apprêtées, des fromages, du tabac, du miel, des figues et de l'huile. Ce chiffre de 4,017,461 drachmes, qui représente Ja valeur numérique de l'exportation grecque en Turquie, constitue les seize centièmes de la totalité des sorties du royaume. Le chiffre .des importations est .de 10,256,316. C'est donc une rente de 6 millions 238,855 drachmes que paye environ chaque année la Grèce à la Turquie. Mais si l'on réfléchit que tout ce mouvement maritime et commercial
est entre les mains des Grecs, en Turquie, et notamment à Smyrne et à Constantinople qui figurent pour la plus grande part dans les chiffres cidessus énoncés, on voit en défluitive que la Grèce n'y perd rien et s'approprie presque toute la valeur créée.
A propos d'ailleurs de cette différence en moins du chiffre des exportations avec celui des importations, on lit les judicieuses re^marques suivantes dans le tableau général officiel du commerce grec dont nous avons extrait nos renseignements. « Il y eut une époque où les partisans de la balance du commerce prétendaient qu'une nation marcherait â sa ruine si dans ses échanges avec les autres peuples, elle importait plus de valeur qu'elle n'en exportait; car ils soutenaient que l'excédant des entrées sur les sorties se soldait en numéraire. De là toutes ces dispositions qui prohibaient la sortie du numéraire, tous ces règlements prohibitifs qui avaient pour but d'augmenter les exportations et de diminuer les importations autant que possible, et la tendance à donner à l'appui de la balance du commerce de fausses indications.
Mais aujourd'hui, grâce aux principes popularisés de la véritable science économique, on
n'attache aucune importance à la balance du commerce, et l'on voit avec indifférence dans presque tous les États, toute augmentation dans les entrées sur les sorties.
Les nations, outre le bénéfice qu'elles retirent de l'échange de leurs produits, ont encore d'autres ressources, dont il est difficile de calculer exactement l'étendue. G'estainsi qu'en Grèce, par exemple, la marine marchande d'abord, puis les riches co nationaux établis hors du pays, les étrangers, les jeunes gens qui de divers pays viennent étudier à Athènes, et les Grecs qui reviennent de l'étranger après s'être créé une certaine fortune, introduisent annuellement de grandes sommes d'argent. Cependant ce qui pour nous est d'une plus grande importance c'est le profit qui résulte de l'échange de nos produits à l'étranger.
Supposons qu'un propriétaire envoie à Londres, pour son propre compte, cent mille livres de raisin de Corinthe évalués à l'exportation trente mille drachmes, selon les prix du pays, et que cette denrée y soit vendue pour trentecinq mille drachmes, avec lesquelles, au lieu de les faire venir en argent ou en or, il y a fait acheter des cotonnades et autres marchandises qui en arrivant en Grèce peuvent se vendre pour quarante mille drachmes, dans ce cas,
peut-on douter que le propriétaire, et par conséquent le pays même, n'ait gagné par là dix mille drachmes, sans que pour cela on ait exporté un seul centime en numéraire ? Il en est de même de toutes les opérations commerciales qui se font tous les jours : les négociants achètent des produits indigènes; ils les font vendre à l'étranger avec bénéfice, et, au lieu d'un retour en espèces, ils s'en font envoyer l'équivalent en marchandises, qui en arrivant dans le pays augmentent encore de valeur. »
Telle est l'explication que l'on peut donner de l'augmentation de la richesse publique en Grèce constatée ces dernières années par les tableaux officiels, dont nous donnerons ici un résumé. Il suffit de jeter les yeux sur ces chiffres pour se convaincre que le passé de la Grèce est un sûr garant de son avenir.
Agriculteurs*
Il y en avait au début de la Révolution :
En 1821. En 1854.
Dans le Péloponèse .... 36,860 64,290
Dans la Terre ferme. . . . 29,850 34,460
Dans les Iles 7,710 10,570
Totaux . . . 74,420 111,320
Terres productives à semailles.
En 1821. En 1851.
Dans le Péloponèse (slremmes). 1,474,100 2,580,700
Dans la Terre ferme. — 750,200 911,500
Dans les lies. — 107, i00 158.000
TOTAUX (slremmes) (1). 2,338,000 3,050,800
Production de céréales.
Eu 1821. En 1851.
Dans le Péloponèse. (billots). 3,000,000 5,500,0(10
Dans la Terre ferme. — 1,680.000 2,980,000
Dans les Iles. — 420,000 G70,t)00
Totaux (killots) (2). 5,100,000 9,150,000
Couples de bœufs.
En 1821. En 1854,
Dans le Péloponèse 10,000 22,000
Dans la Terre ferme 8,800 13,000
Dans les lies 2,300 3,100
Totaux (Couples). . 21,800 38,700
Ces chiffres démontrent surabondamment que, depuis sa naissance, la Grèce â fait des pro-
(l1 La stremme correspond à mille nièires carrés. (2) Le killot correspond à 4 kilos 1/2 pour huit doublesdécalitres.
grès agricoles comparables à ceux des pays lés plus civilisés.
Pour ce qui regarde l'instruction publique, en 1830, après l'arrivée du président, il existait 39 écoles publiques ; savoir :
Dans le Péloponèse, 19 écoles publiq. ayant 76o étudiants. Dans les lies, 18 — — 1,073 — Dans la Terre ferme, 2 — — 80 — et autres établissements du gouvernement, — 1G0 —
Totaux. 39 écoles. 2,078 étudiants.
Dans l'année 1855, il existait dans tout le royaume de Grèce 88 gymnases et écoles grecques, ayant 183 professeurs et instituteurs. Les étudiants dans ces 88 écoles, ainsi que dans les écoles polytechnique, militaire, ecclésiastique et d'agriculture, étaient de 6,018, ce qui, en proportion de La population de la Grèce, donne un étudiant d'instruction moyenne sur 200 habitants, tandis qu'en France, d'après le relevé officiel fait en 1842 par le ministre de l'instruction publique, M. Yillemain, un étudiant de moyenne instruction correspondait à 493 habitants.
Il est aussi à remarquer que, dans la statistique susmentionnée de l'instruction publique.
en Grèce, ne sont pas comprises les écoles particulières, ni les étudiants qui les fréquentent, non plus l'Université avec ses étudiants. Ainsi, tout compris, il existe en Grèce aujourd'hui
679 professeurs et instituteurs occupés a instruire
39,981 étudiants et 4,649 étudiantes.
Les diverses autres professions se composent aujourd'hui en Grèce de
6,280 commerçants, 26,312 marins, 25,542 industriels, 11,149 ouvriers,
274 médecins,
252 avocats.
Ce qui précède suffit au moins à démontrer qu'entre les Grecs et les Turcs les rôles sont maintenant changés. Ceux-ci ont vécu comme des parasites durant de longs siècles du sang et de la sueur des Grecs, sans leur rien rendre et ens'épuisant eux-mêmes sur leurs victimes. Les
Grecs de nos jours, au contraire, s'enrichissent en créant la richesse dans les pays qu'ils exploitent. Toute la vie maritime et commerciale dos Echelles leur appartient en partie, et si, dans un avenir plus ou moins éloigné, le roi des Hellènes règne sur ces belles contrées de l'Asie Mineure quenous venons de par:ourir, jamais conquête n'aura été plus légitime, jamais bien mieux acquis ou plutôt plus noblement recouvré.
Si maintenant nous abordons le côté moral de la question, nous rencontrons d'abord une vieille réputation de fourberie que nous croyons sans base solide ; disons au moins que ce souvenir du Bas-Empire est bien vieux, et que dans tous les cas il serait injuste de faire peser sur toute la race grecque le souvenir séculaire du ressentiment des croisés. Constantinople ne fut jamais la Grèce et n'a pas été arrosé du sanghellénique comme le Péloponèse, l'Archipel, l'Asie Mineure. Ceux qui préférèrent verser leur sang plutôt que d'obéir ne tarent jamais des fourbes. Rappelons-nous cette belle parole de Chateaubriand : « Le mépris n'est plus permis là où se trouve tant d'amour de la liberté et de la patrie; quand on est perfide et corrompu, on n'est pas si brave. »
t)ans la pratique commerciale séculaire les
faits donnent un éclatant démenti à l'accusation dont il est question.
Il est de tradition à Marseille que les marins provençaux d'autrefois n'écrivaient jamais aucun traité de commerce dans les Échelles du Levant. Tout se payait ainsi, et des sommes d'argent, petites ou grosses, s'envoyaient d'un point à un autre sans que jamais aucun acte eût servi de garantie contre une mauvaise foi possible, mais alors inconnue. Un tel état de choses faisait honneur à tous, et j'ai la douleur d'affirmer, parce que je le tiens de vieux marins qui purent voir le bon temps jadis, que les premiers trompeurs furentles trafiquants de l'Occident et les premiers trompés furent les Levantins. Le progresses idées modernes a amené ce changement : on ne jure plus de nos jours sur l'Évangile d'être fidèle à ses engagements et de ne pas", tromper, et l'on oublie de confier à la grâce divine le navire qui part; une feuille de papier a remplacé dans la conscience des hommes le [regard de Dieu, et l'antique bonne foi a disparu; qui faut-il accuser? et s'il faut désigner un coupable, le Grec l'est-il plus que le Franc?
Pour être parfaitement exact, il faut dire que le premier coupable qui porta atteinte à la su-
reté des relations financières en Orient fut un Turc. Jusqu'à l'arrivée du pacha Djezzar à Saint- Jean d'Acre, les transports d'argent se faisaient comme nous venons de ledire, par voie maritime, ou souvent aussi par voie déterre. Des cavaliers tartares faisaient ce service, et la bonne foi des négociants levantins était telle que le cavalier, en arrivant à destination, se bornait à jeter à terre pêle-mêle les groups ( sommes d'argent ) dont il était chargé. De simples étiquettes indiquaient les destinataires qui, à l'arrivée de chaque courrier, allaient chercher eux-mêmes au milieu d'un monceau de petits sacs d'or et d'argent, celui qui lui appartenait. Le même courrier rapportait d'ordinaire et de la même façon les impôts et les tributs de la côte asiatique à Gonstantinople. Un jour on entendit dire que le cavalier tartare avait été tué et dépouillé par des voleurs. Le même fait se reproduisit malgré les recherches et les sévérités apparentes de Djezzar pacha, qui plus tard fut reconnu pour l'auteur de ces lâches attentats. Quand on sonde en Orient un peu profondément une plaie sociale, on est toujours sûr d'avance d'y trouver le Turc.
On a fait grand bruit encore, il y a quelques années, de l'antipathie des Grecs pour la France,
et l'étrange succès d'un livre dont l'ingratitude de l'auteur eût dû faire contester la portée, ne contribua pas peu à répandre cette erreur. Si les Hellènes ont semblé, au moment de la guerre de Crimée, tenir vis-à-vis de la France une conduite douteuse et ont paru se rapprocher de la Russie , ayons égard aux intérêts mal compris d'un peuple né d'hier à la vie politique. Un Hellène distingué et placé de façon à juger impartialement la situation me disait récemment qu'on ne comprit en aucune façon à cette époque la tentative de soulèvement des Grecs. On crut y voir un complot russe, et c'était un pur élan de la nation, qui crut sans arrière-pensée pouvoir profiter des embarras de la Turquie en ce moment pour recouvrer les terres grecques de la Macédoine qu'une politique méfiante laissa malheureusement jadis entre les mains des Turcs. Le moment était aussi mal choisi que possible; la conduite des Grecs put et dut être jugée comme un acte d'hostilité contre la France et l'Angleterre et une intervention en faveur de la Russie. Mais si j'en crois la personne très-digne de foi et très-bien renseignée que je cite, le mouvement qui étonna l'Occident à cette époque n'avait de racine que dans un patriotisme populaire, dont
l'impéritie politique égalait l'ardeur. Il n'attendait rien de la Russie et ne s'adressait qu'à la Turquie dont il ne comprit pas suffisamment la solidarité avec les alliés. Que les intrigues russes y aient poussé, cela n'est pas douteux; mais sans le mobile dont je parle, elles fussent demeurées stériles. Qui d'ailleurs est plus digne d'indulgence que ce petit peuple tiraillé en tant de sens contraires par de puissants sauveurs, qui, la France exceptée, n'ont pas cessé de convoiter et de jalouser cette jeune liberté qu'ils regrettent d'avoir fondée. La France seule, en dépit du parti qui à Athènes ne voulait vivre que par elle, n'a jamais cessé de conseiller aux Grecs de vivre d'eux-mêmes et de se méfier des influences étrangères. Comment ne pouvait-elle pas être aimée, elle qui seule donnait un concours généreux LUn poëte populaire, dont les chants « sont redits dans tous les villages et sur tous les chemins de Grèce par les aveugles qui mendient, par les klephtes qui chassent, par les pâtres nonchalants qui rêvent, » M. Rhangabô, a tracé un poétique tableau des tiraillements douloureux de sa pairie. Il existe dans une de ses pièces, les Noces de Koutrouli, un chœur célèbre, celui des influences, où le poëte prête un ingénieux langage
à l'Angleterre, à la France et à la Russie, promet tour à tour leur appui à un Grec ambitieux. C'est d'abord l'influence russe qui parle : « 0 toi (1) qui as mis un pied tremblant sur l'échelle du pouvoir, je te tends la main. Ne eherche pas d'autres secours. Géant couché sur les glaces, ma puissance embrasse le levant elle couchant, l'astre populaire est un diamant de ma couronne, mon pas fait craquer les glaciers de l'Oural, et mon souille fait naître les tempêtes hyperboréennes. L'hiver aux sourcils neigeux veille aux portes de mon empire et en ferme l'accès; les portes laissèrent un jour passer les braves de l'Occident, mais elles se refermèrent sur eux et ils restèrent ensevelis sous un linceul immense. 0 mortel épris de la gloire, à genoux! adore et chante Hosannal Baise le talon de ma sandale! tends ton dos courbé, afin que le knout, aux angles crochus, y découpe ^d'étroites lanières! à ce prix je te donnerai la puissance, tu seras le pasteur des peuples, tu posséderas Témeraude et le saphir asiatiques, des ruisseaux d'or jailliront autour de toi. »
(1) Traduction tirée de laiîer«e ées Deux-Mondes. ier octobre 1863.
Vient ensuite l'influence anglaise. « L'Océan écumeux, dit-elle, porte la terreur de mon nom jusqu'aux limites de l'onde. Partout où la tempête déploie sur mer ses ailes humides, mon étendard flotte et resplendit comme un météore. Le Léviathan, monstre terrible, est mon serviteur; il couve le iéu dans son sein et vomit la fumée:; il dompte pour moi les flots pressés contre ses flancs nerveux, j'ai mes villes fortes jusque sur les confins du .monde; ,1e canon proclame de sa voix d'airain mes lois protectrices. La panthère .indienne rampe à mes pieds. J'ai asservi la matière et impriméà la nature le sceau de mon intelligence. La liberté est. à moi, elle siège à mes côtés. Heureux mortel! soumets avec reconnaissance ites épaules à un joug protecteur; tu seras esclave, je serd libre; tu seras le pygmée, moi le .géant, et si tu refuses les avantages de mon protectorat, je cours sur toi, boxeur invincible, et, les poings fermés, je^t'enseignerai une sage soumission. »
L'influence française parle la dernière, et son langage est l'expression des sympathies du poëte et de ceux qui redisent ses chants : « Semblable, s'écrie-t-elle, au papillon qui vole de fleur en fleur, et qui aspire le parfum, des uns, la rosée .des autres, je m'élance vers tout ce
qui est noble, grand et généreux. Je suis parfois aussi le coq ami des batailles : alors, debout sur les promontoires, je bats des ailes, j'annonce l'aurore aux peuples endormis, je leur chante l'hymne du réveil. A ma voix les nations tressaillent et ressentent le frisson de la liberté. Donne-moi ta foi, je te donnerai en retour la torche qui dissipe les ténèbres de la superstition, une religion d'espérance et non de crainte, une philosophie souriante, le fil d'Ariane enfin qui conduit à la liberté. »
Telle est la vérité pratique poétiquement et populairement exprimée parun grand poëte contemporain, aimé de ses compatriotes.-G'était une joie pour notre oreille sympathique, il y a quelques jours à peine, d'entendre les mêmes choses exprimées par un des négociants grecs les plus distingués de Marseille. Il est un fait d'ailleurs qui vaut à lui seul tous ces arguments. Est-ce dans les collèges anglais ou russes qu'il fallait chercher et qu'il faut chercher encore les fils des plus nobles et des plus riches •familles grecques? C'est avec les Zizinia, les Rodokauski, les Robi, les Schillizzi, les Wlasto, etc., que j'ai appris, au lycée de Marseille, les premiers éléments des lettres humaines, et c'est avec plaisir que je me rappelle nos sympathies
d'enfants pour ces jeunes étrangers, que nous aimions comme des frères et dont nous n'enviâmes jamais les éclatants succès scolaires.
Comme leurs frères du continent européen et des îles, les Grecs de l'Asie Mineure ont conservé à la France une sympathie fidèle. Un jour que nous nous promenions avec quelques officiers français dans un bazar de Smyrne, un homme s'élança de l'antre qui lui servait de boutique et, se précipitant sur nous, nous couvrit de ses embrassemenls. Après nous être dégagés avec peine de ses étreintes, nous apprîmes de notre assaillant, qu'il avait fait avec nous le voyage de Beyrouth. Gomment pouvait-il laisser passer indifférent des officiers français dont il avait été le compagnon de voyage ! Ce pauvre marchand grec avait été en effet un des passagers de quatrième classe du Lycurgue, et nous n'avions pas gardé de lui un souvenir aussi fidèle que le sien. Nous dûmes le suivre dans sa maison, fumer le tchibouk de l'amitié, boire la tasse de café consacrée, et, ce qui nous fut plus agréable encore, écouter ses enthousiastes marques de sympathie pour notre patrie. C'est du côté de la France que les Grecs de l'Ionie, comme les montagnards de Liban, cherchent sans cesse le rayon libérateur : ils savent d'ins-
tinct et d'expérience que seule la France, parce qu'elle est catholique, se bat pour une idée et sait toujours placer ses intérêts au-dessous de ses devoirs.
Tout ce qui précède nous semble prouver suffisamment et de façon à convaincre les plus incrédules que les immenses progrès, tant matériels que moraux, qu'ont faits les Grecs depuis l'époque glorieuse où ils ont secoué le joug des Turcs, dépassentceux qu'ont faits, toute proportion gardée, les nations les plus civilisées dans le même espace de temps. Ces progrès sont, en effet, sans exemple dans les annales des peuples, si l'on considère que les Grecs sortaient d'un joug quia duré plus de quatre siècles, et d'une révolution destructive qui a duré plus de dix ans. A son arrivée en Grèce, le Président trouva presque un désert, les terres sans culture, les villes et les villages en ruine, l'anarchie et le désordre partout. Un peu plus de trente ans, au milieu de difficultés sans nombre, ont suffi aux Grecs pour qu'ils se fassent noblement leur place dans le monde, et pour compter parmi les nations. Bien des choses restent à faire encore assurément, mais quelle est la nation qui sans déchirement ait cherché sa voie? L'enfantement de la Grèce est-il comparable à ceux de l'Angle
terre et de la France modernes ! Admirons donc sans réserve ce petit peuple affranchi d'hier, et qui, malgré les entraves apportées à son essor par une diplomatie défiante et jalouse, a su mériter sa délivrance et couvrir de son jeune drapeau toutes les mers, en attirant à lui les richesses du monde. Les Grecs sont dans l'Archipel et en Asie Mineure ce que les Maronites sont en Syrie; ils constituent l'unique élément actif, intelligent, vraiment vivant de la population. Leurs longues souffrances ne les ont pas rendus indignes de l'avenir, qui sur la terre qu'ils vivifient n'appartient qu'à eux. Si la Turquie d'Europe doit appartenir un jour à ses véritables habitants, les Bulgares et les Slaves Serbes, Bosniens et Monténégrins, l'Asie Mineure et l'Archipel doivent tout attendre de la race grecque.
Mais que notre sympathie pour la jeune Grèce nous permette en finissant de lui donnerdes conseils, après lui avoir prodigué de sincères éloges. Dussions-nous réveiller la plus cuisante de ses blessures, nous lui répéterons ce que d'autres amis plus autorisés que nous lui ont déjà dit et lui diront encore: Il ne peutêtre douteux pour aucun spectateur impartial que l'avenir del'Orient ne soit entre les mains de la race hellénique ; mais si la Providence donne à certains hommes
comme à certaines nations de grandes missions, elle ne les impose jamais. La liberté est la source de l'amour, et Dieu veut que tous les ouvriers qu'il appelle à sa vigne conservent le mérite de leur travail par la liberté complète qu'ils ont de lui refuser leur concours. Les Grecs peuvent donc ne pas accepter la sublime mission de civiliser l'Orient. Mais à cet égard nulle incertitude : la générosité du jeune peuple égale son ambition et ses agitations mêmes témoignent de son impatience d'entrer dans la voie que lui trace la Providence et dont mille entraves lui embarrassent l'entrée. Mais il ne suffît pas de s'engager dans la voie, il faut savoir ne pas s'écarter de sa vraie direction, et c'est ici que nos inquiétudes commencent. Deux choses en effet frappent maintenant en Grèce les yeux amis : l'état du schisme et une recherche de la richesse trop exclusive de la part de la classe la plus intelligente de la nation. C'est l'influence russe donnant la main à l'influence anglaise. Le schisme grec a fait ses preuves dans l'histoire ; il a appris aux patriarches de Constantinople à ne pas être des martyrs, et il a fait des Grecs de Byzance les serviteurs humbles et trop utiles de îa puissance turque. En Russie, il a produit ce prodigieux isolement au milieu des nations civili-
sées d'un pays immense, qui gémit sous un joug d'autant plus lourd qu'il a la prétention d'être divin. Ignorance, ou fanatisme stérile, immobilité dans un monde religieux comme figé par la glace; asservissement en bas, despotisme en haut, tels ont été les fruits du schisme d'Orient, dans l'histoire et dans le présent. Par sa séparation du tronc seul vivificateur, le schisme grec ne portera plus de fruit de vie et d'amour parmi les peuples. Il est une lampe éteinte, qu'un retour sincère à l'unité catholique seul peut rallumer. Le danger de l'absorption religieuse et politique est nul du côté de l'Occident, et le pape ne sera jamais le tyran des Grecs. En pourrait-on dire autant du czar? La façon dont celui-ci traite ses sujets Ruthènes, Polonais, Lithuaniens, permet aux Grecs d'apprécier la conduite future de la Russie à l'endroit de toutes les nationalités qui pourront venir s'engloutir dans son sein. Or, après la désolation de la Turquie, la Grèce schismatique, si elle n'est pas absorbée par la Russie, entrera immédiatement en lutte contre l'envahissement moscovite, dont le flot ne cessera jamais de la battre? La Grèce, isolée de l'Occident par sa politique et sa religion, serait sans force devant un pareil danger. Mieux vaudrait pour elle encore conserver le voisinage delà
Turquie, qui, barrière protectrice, ludéi'end contre l'ardeur des embrassements de la Russie. L'indifférence religieuse absolue ou l'imitation de l'Angleterre dans sa recherche exclusive de la richesse matérielle, seraicnt-elle pour la Grèce des voies plus sûres'/ l'égoïsme britannique, que nulle pensée religieuse supérieure ne comprime ni ne dirige, a-t-il fait aimer l'Angleterre dans le monde? Partout où les Anglo- Saxons se sont établis, ils ont opprimé ou détruit les races indigènes, pour s'enrichir. Le monde a été mis en coupe réglée, les plus habiles exploitations ont accumulé dans une petite île du monde les richesses de l'univers. Est-ce ainsi que la mission de la Grèce en Orient doit être comprise? encore faut-il posséder déjà une puissance matérielle énorme pour pouvoir jouer un rôle semblable à celui de l'Angleterre. Si celle-ci était restée catholique, est-il bien sûr qu'elle eût compris de même sa grande mission. Elle l'a faussée assurément, et si le monde n'est pas déjà presque entièrement chrétien, peut-on douter que l'Angleterre n'en doive rendre un jour compte à Dieu? Quel usage a-t-ellc fait des admirables dons de la Providence? et quel fruit a porté son apostolat? Elle est redoutée dans toutes les
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mers du monde ; partout l'or remplit ses cof fres, et la fabrication de bibles stériles a enrichi des milliers d'imprimeurs; mais, comme la Russie, l'Angleterre n'est aimée nulle part, parce qu'elle n'aime pas elle-même. Partout elle est défiante et jalouse. Oubliera-t-elle vis-àvis de la Grèce riche et prospère ses vieilles craintes de rivalité maritime. Trop de raisons matérielles et l'étroitesse de vue qui caractérisent le protestantisme, imposent .d'ailleurs à l'Angleterre le dévouement à l'islam. Elle n'aime plus assez Jésus:Dieu pour ne pas le sacrifier à Mahomet, quand ce qu'elle croira être ses intérêts l'exigera. La Russie ni l'Angleterre ne seront donc jamais pour la Grèce des alliées fidèles ni de sûres conseillères. La France seule peut tenir aux Hellènes un langage désintéressé, parce que seule elle a le bonheur de posséder une religion de dévouement et de sacrifice, qui promet à sa mission d'autres récompenses que celles du monde. Nos diplomates parfois peuvent oublier que la France est la fille aînée de l'Église; mais ils ne cessent point d'être inspires, même à leur insu, par cette religion divine qui seule sait donner aux peuples la paix et l'amour. L'Église et la France, voilà les véritables alliées de la Grèce future, qui seules peu-
vent lui ouvrir les portes de l'avenir. Puisse la Grèce éviter un isolement fatal, par un retour sincère à l'union catholique, qui seule peut lui donner l'empire des cœurs. Puisse-t-elle aussi imiter la France, en n'oubliant jamais que les richesses de ce monde ne sont que des instruments de la grandeur morale des nations et des moyens que la Providence prodigue pour atteindre un but plus élevé.
Le schisme ne peut pas seulement, en résumé, conduire la Grèce à un dangereux isolement, mais à l'absorption russe ou à la satiété égoïste dans la jouissance matérielle, comme l'Angleterre protestante. Le catholicisme seul, en lui donnant l'apostolat de l'Orient, peut asseoir son trône sur des bases éternelles.
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