‹ Les échelles du LevantChapitre 3 sur 19 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La mode n'est plus aux préfaces, et cette foisellen'apas tort. Un livre doit contenir en lui-même toutes les preuves de sa raison d'être, et l'auteur, s'il a bien rempli la mission dont il s'est cru chargé, n'a besoin ni d'excuse ni d'explication. Le lecteur s'inquiète peu des questions personnelles, et s'il achète le livre, c'est qu'il approuve l'auteur de l'avoir écrit. Cher lecteur, au moment donc où ces pages m'échappent, pour aller s'effacer dans la nuit, ou, si Dieu le permet, vous faire quelque bien, je ne viens réclamer de vous ni indulgence ni pitié. J'ai voulu offrir à notre littérature catholique une humble

petite fleur cueillie sur cette terre d'Orient, toute formée de reliques trop oubliées et profanées. Si ce souvenir vous arrive sans parfum, n'en accusez que moi, et n'allez pas croire que ce beau pays ne produit plus que des fleurs fanées.

Ne jugez pas de l'original par l'inhabileté du peintre. J'ai écrit ce livre, bien moins pour vous faire connaître l'Orient, mille fois décrit déjà, que pour vous le faire aimer. Nouveau Pierre l'Hermite, puissé-je vous inspirer l'ardeur d'un autre âge ! Ne croyez pas que le beau temps des croisades soit passé : le sang français vient d'arroser encore la terre d'Orient; mais, comme jadis, Byzance a fait oublier Jérusalem, et les intérêts passagers de la politique de ce monde ont seuls immolé les nouveaux chevaliers chrétiens. N'est-ce pas une preuve que le temps des croisades sanglantes est passé; que l'amour seul doit remplacer la force, et le missionnaire le soldat ? Que si Dieu ne vous a pas donné

cette sublime mission, allez du moins par votre présence montrer aux populations chrétiennes égarées par le schisme, comme aux ennemis de la croix, que les hommes de l'Occident n'ont pas oublié le tombeau du Christ, foyer de la lumière du monde. La facilité, la commodité et le prix relativement peu élevé des transports maritimes, en diminuant, sinon en détruisant les mérites du pèlerinage, en ont fait presque un devoir pour un grand nombre de catholiques, et précisément pour vous peut-être, cher lecteur. Étrange paradoxe, allez-vous dire. Ne vous hâtez pas de juger ainsi, et pensez-y. Peut-être trouverez-vous avec moi que cette croisade pacifique que je prêche est la meilleure de toutes et contient le 'secret de la régénération de l'Orient. Devons-nous demeurer spectateurs indifférents devant le grand mouvement de la civilisation moderne, et les communications rapides qui suppriment les distances ne doivent-elles servir qu'à la

politique, au commerce ou à l'erreur? Dieu ne permet de telles choses que parce qu'elles doivent servir à la diffusion de sa lumière, et le grand devoir des catholiques est non-seulement de ne pas demeurer étrangers à cette agitation du monde, à ce mouvement incessant des corps et des intelligences, mais de chercher à en prendre la direction pour la faire servir à la gloire de Dieu et à l' avènement de son règne sur la terre.

L'action et la parole se doivent un mutuel appui. Que ceux que Dieu fit forts agissent, que les faibles parlentetécrivent et stimulent les forts ; toute voix juste peut trouver sa place dans ce grand concert, comme la plus petite fleur dans le plus beau bouquet. Ne cessons pas de parler de ce qui doit être connu, ne cessons pas de louer ce qui doit être aimé. Qu'importe que ces lignes ne durent qu'un jour, si d'autres doivent répéter demain ce qu'elles disent aujourd'hui? Les mêmes pensées

doivent prendre sans cesse des formes nouvelles pour attirer l'attention de la foule indifférente et se fixer dans son souvenir. Puissent ces pages inspirer le désir du départ à leurs lecteurs, et être oubliées ellesmêmes pour de plus intéressants récils qu'elles auront provoqués ! Que ne peuventelles encore réveiller une voix pour toujours éteinte, et qui eût admirablement bien mieux parlé que nous de toutes ces grandes choses! Nous eûmes pour compagnon de voyage en Orient un poëte charmant, un catholique accompli, que nous aimions trop à écouter pour ne pas regretter de l'entendre encore. Paul Reynier avait aussi formé le projet de raconter ce voyage que nous avons fait en partie ensemble ; mais cette voix était digne d'entrer dans les concerts angéliques, et Dieu s'est hâté de l'appeler à lui. Le nom de Paul Reynier est peut-être nouveau pour beaucoup de nos lecteurs; mais quand notre petit livre ne servirait qu'à le faire connaître, nous

croirions avoir rempli une assez belle mission. Les belles âmes ne quittent jamais la terre complètement; leur souvenir est plein encore de rayonnement. Elles ont passé en faisant le bien, et ellescontinuent à le faire même quand elles ne sont plus. Au commencement de l'année 1856, un convoi de modeste apparence se dirigeait à travers Paris vers la gare de Lyon. Le siècle indifférent et réaliste se découvrit à peine devant ce cercueil, autour duquel quelques jeunes gens pleuraient un grand cœur, de grandes espérances évanouies, et plus encore, un saint. La jeunesse marseillaise vint saluer, à leur arrivée sur les rives de la Méditerranée, les dépouilles de celui qui fut sa gloire, et qui passa sa courte vie à aimer et à chanter pour ceux qu'il aimait. Paul Reynier fut un parfait modèle d'amitié chrétienne ; il se plaisait à confier au cœur de ses amis ses inspirations poétiques, qu'il y a laissées gravées en traits ineffaçables.

Mais il chantait surtout pour Dieu et pour la Vierge Marie, et il a emporté au ciel ses plus beaux accents. Sans chercher pour lui une gloîre.à laquelle il tenait si peu, sa famille et ses amis ont cru remplir un devoir sacré en offrant à notre chère littérature catholique le bouquet de prières ardentes et de méditations dont le poëte n'a pas eu le temps de choisir et de réunir luimême les fleurs précieuses.

M. l'abbé Bayle a recueilli une partie de ces notes éparses dans un charmant volume (1), qu'il a offert à tous ceux qui ont aimé et qui aimeront Paul Reynier. La notice biographique qu'il lui a consacrée, comme introduction nécessaire à ses poésies, est un chef-d'œuvre de sentiment et de grâce littéraire.

Cette vie si courte et si pleine que le poëte a passée

les yeux,

Dans une extase sainte, attachés sur les deux, Et les doigts posés sur sa lyre,

(1) Poésies de Paul Reynier. Notre Bibliothèque a acquis ces poésies, qui feront un charmant volume.

apparaît à travers le récit de son ami comme un splendide et lointain paysage, que le cristal rapproche et fait admirer en s'effaçant lui-même. Aussi ne saurait-on pas plus séparer la notice biographique des poésies que le poëte de ses œuvres ; et quand on a appris à aimer le poëte, on se plaît à donner son affection au panégyriste, comme le marin s'attache à l'instrument qui lui montre à l'horizon la terre qu'il regrette ou qu'il désire.

Dans la même année les poésies de Paul Reynier ont eu deux éditions, et déplus, un recueil d'hymnes pieux a été tiré de la deuxième édition. Les journaux et les revues s'occupèrent un instant de cette voix si jeune et déjà muette, qui savait animer la forme antique d'une inspiration chrétienne si brillante et si pure. Quelle eût été la destinée du poëte, s'il lui eût été donné de poursuivre plus longtemps, ici-bas, l'idéal qu'il voit aujourd'hui face à face ? s'il avait pu, dans la maturité de son talent

chrétien, épurer encore dans son œuvre certaines lignes de la beauté antique, dangereuse pour des âmes moins pures que la sienne, et dont son ineffable candeur lui voilait les imperfections ? Dieu seul le sait. Mais les choses parfaites ne sont que pour les parfaits, et la perfection est une fleur qui ne germe qu'au ciel. C'est là que notre poëte voit son rêve éternellement réalisé, où la poésie n'a d'accent, la musique n'a de son que pour louer et bénir l'Auteur de toute beauté.

J'invite tous ceux dont l'amour de la souveraine beauté fait battre le cœur, à lire les vers inspirés du poëte dans le recueil que la main de l'amitié en a formé. Quelque affaibli que soit l'écho écrit de sa parole, elle conserve encore le privilège qu'avait à un si haut degré toute sa personne, de charmer et d'attirer à lui les cœurs. Ses vers le font aimer comme le faisaient aimer son regard si plein de pureté, de tendresse et de majesté, son pâle

et régulier visage, entouré de blonds cheveux bouclés, et ce je ne sais quoi d'angélique dont la vue faisait du bien.

Paul Reynier avait recueilli dans ses nombreux voyages des notes précieuses qui lui eussent servi de matériaux pour un charmant récit. Mais Dieu n'a pas cru nécessaire qu'il l'écrivît. L'affectueuse confiance de sa famille m'a permis de lire ces chères pages trop incomplètes pour une publication intégrale, mais dont plusieurs méritaient de voirie jour. J'ai été heureux le plus souvent que j'ai pu, de donner mon texte pour cadre à ces gracieux tableaux. Paul Reynier avait même commencé son récit, auquel il avait l'intention de donner la forme de lettres adressées à Mme la marquise de... Nous possédons la première de ces lettres, mais cette lettre elle-même est incomplète ; nous n'avons pu en retrouver la première page. Nous ne saurions trouver un plus précieux frontispice de notre œuvre. Nous

aimons à penser que le lecteur, charmé par ces trop courtes pages de notre ami, nous sera reconnaissant de les avoir ravies à un complet oubli.

Notre poétique voyageur se présente

à sa noble interlocutrice comme « le

plus humble voyageur qui , les pieds sur sbs chenets , pendant que sa main gracieuse lui présente le thé, ami des causeries, laisse aller sa parole au courant de sa pensée, et, suivant ou remontant les flots capricieux de ses réminiscences, la mène par lignes brisées sur la trace de ses pas. Pas d'ordre apparent et de symétrie géométrique, tant mieux.

Est-ce qu'on décrit avec un compas la route qu'on suit dans ses excursions de touriste ? Laissez-vous conduire à droite et à gauche, interrompez le narrateur pour le surprendre à son tour au charme de votre voix, à la mélodie de votre piano ; revenez le prendre à l'imprévu, et, par-

tant avec lui du premier point venu, recommencez vos détours et vos écarts.

Faites cela quelque temps, avec cette mobile mais constante fidélité, et vous serez tout étonné un jour de vous être peu à peu assimilé ses impressions, c'est-à-dire la meilleure partie de sa science. Ce que l'étude n'aurait jamais pu faire, la conversation l'a fait : ces couleurs, dont l'esprit du voyageur s'était imprégné sous des cieux que vous n'avez pas vus, ont si bien déteint sur votre esprit qu'elles vous sont devenues familières , et comme acquises par une expérience semblable à la sienne. « Pour résumer ce double rôle du livre et des conversations, je comparerai le premier au tableau d'histoire, dans lequel on groupe certains détails de ciel, de pays, de costumes, d'action, qui représentent à eux seuls toute une contrée, toute une nation, tout un grand fait.

Je comparerai les conversations avec leurs récits par pages détachées, fugitifs, quittés

et repris, à ces mille dessins qui chargent l'album du touriste et qui, parcourus l'un après l'autre, même sans suite et au hasard, donnentdes lieux qu'il a visités un calque plus vivant et plus vrai qu'aucun tableau synthétique ne pourrait le faire. « Ah ! la causerie, ce n'est pas la grave et sèche muse qui dit : « Prenez ce livre et «lisez, Corne dite librum. » — Pardon, Madame, de ce latin parasite, mais n'oubliez pas que c'est une muse et la plus pédante de toutes qui parle. — « Dévorez « cette histoire romaine, et puis vous sauce rez tout sur Rome; cette histoire de « France, et puis vous saurez tout sur la « France. Je suis infaillible, parce que « j'ai nom Clio. » La causerie, c'est une amie vive, légère, enjouée, qui vous raconte sans affectation ce qu'elle a vu sans parti pris; qui, si elle vante la végétation d'une vallée, en a une fleur dans la main; si elle vous dépeint les parfums de la lande aromatique qu'elle a traversée,

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