‹ Les échelles du LevantChapitre 4 sur 19 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

en a les pieds encore verts et odorants : ses doigts font jouer sous vos yeux le kaléidoscope où les mille facettes de ses souvenirs lumineux pétillent, voltigent, viennent, s'en vont et reviennent sans cesse. Vive donc la causerie !

« Où vous mènera la mienne, Madame la marquise, puisque je suis le voyageur heureux chargé d'être votre initiateur? Nous pourrions gravir ensemble les pentes des grands monts nacrés de neiges, hérissées de l'écume pétrifiée des glaciers blancs et bleus, et suivre sous les flèches des sapins, sous les grands mélèzes, les buissons de noisetiers qui serpentent au penchant des abîmes ; nous pourrions nous risquer sur les glissants talus des versants à pic pour dérober à leurs pelouses les rubis éparsde fraises sauvages; puis, arrivés aux sites adoucis d'en bas, nous embarquer sur le bateau des lacs et en longer les rives, en suivre les tournants, en doubler les promontoires découpés. Descendrons-nous le

Rhin entre ses rangées de châteaux, et. . . ? Me voilà, Madame, lancé en pleine énumération, cette agréable figure de rhétorique qui fait si bien dans un livre. Mais, comme je ne fais pas un livre, je vous l'épargne, et c'est une nouvelle preuve en faveur de mon "argumentation précédente.

« Il est donc convenu que nous visiterons des pays moins vulgaires et plus à la mode tout à la fois. C'est en Orient que nous allons.

«Ah ! l'Orient, cette partie du monde qui, se fâchant de n'être point connue, s'est mise à faire un tel bruit qu'elle a attiré tous les yeux sur elle I l'Orient, qui sort du domainedes mille et une nuits pour entrer dans celui de l'histoire... pardon, je veux dire de la conversation ! l'Orient, qui... l'Orient que... l'Orient enfin...

« Parce que tous les libraires de Paris ont tenu à honneur d'avoir à leurs devantures des livres à titre oriental, parce que ceux qui font de la couleur locale par mé-

lier trempent maintenant leurs palettes d'indigo et de safran soi-disant oriental, parce que tous les journaux ont quotidiennement un en-tête d'article ainsi conçu : « Nouvelles d'Orient, » on croit connaître l'Orient en France. Cela rappelle l'homme de la fable antique qui s'imaginait qu'en achetant une bibliothèque, il acquerrait spontanément la science contenue dans tous ses volumes.

« Il serait bon et intéressant peut-être de nous y mettre enfin, de ne plus nous contenter de traditions usées ou de suppositions d'emprunt sur des pays devenus pour nous d'une importance telle, que chaque vibration de leur destinée retentit au cœur de la nôtre. Les personnes qui les ont habités, j'entends dans des conditions suffisantes de durée et de milieu d'existence, s'étonnent, en revenant parmi nous, des ignorances magistrales et des absurdités sereines qui prononcent sur ces questions et y ont force de loi ; les vérités qu'ils

rapportent avec eux ne trouvent que des incrédules chez ce public accoutumé à d'autres idées toutes faites et enracinées profondément. Ceux qui ont vu et qui savent sont des diseurs d'étrangetés et ont contre eux les rieurs qui ne savent ni n'ont vu.

« Vous ne tombez pas dans ce travers, chère marquise, et vous seriez bien étonnée au contraire que dans un monde si étranger au nôtre jusqu'ici, tout ne fût pas étrange pour nous, étrange et étranger étant de vieux synonymes de mots qui sont restés des synonymes de pensées.

Vous comprenez très-bien que poser des prémisses françaises et en tirer une conclusion turque, c'est faire un très-mauvais syllogisme, et qu'il n'y a pas d'inductions à établir entre des choses en apparence semblables, mais soumises à des influences si diverses. Vous voulez donc que je vienne tous les huit jours vous sucrer votre thé avec un peu d'Orient vrai.

« Comme vous devez vous être déjà aperçue que je suis un Turc assez européanisé, vous ne serez pas surprise que j'ouvre ici une parenthèse consacrée à l'éloge du thé. Je l'ai appelé ami des causeries, et si j'avais suivi l'impulsion de ma plume, j'aurais dit plus vivement, le thé causeur; mais j'ai craint qu'on ne me reprochât ce tout petit néologisme comme un idiotisme d'étranger; heureux tant d'auteurs qui, à l'abri de cette crainte, ont le droit de changer à leur gré la langue qu'ils sont censés bien connaître !... Je soutiens donc que le thé fait causer, et c'est en quoi il l'emporte sur son compétiteur le café, plus agréable au goût... Jugez du rôle et des effets de l'un et de l'autre. Voyez-vous sur ce divan large et bas ces hommes accroupis sur leurs jambes entrelacées, ou bien assis sur un de leurs pieds et laissant pendre l'autre avec mollesse? Les kawadji s'avancent vers eux gravement : l'un porte un plateau recouvert d'un petit lapis brodé

mène qu'à deux choses graves : les affaires ou le kief ; mais les peuples qui prennent du café ne causent pas.

« Même chez nous, où, grâce aux soins prévenants de l'épicier, tant d'éléments plus européens y sont introduits, plus le café prédomine, moins il y a de conversation; témoin, par exemple, Marseille et lesenfan Is de la Cannebière, ces adorateurs du café par excellence, qui, avec tout leur esprit naturel, sont obligés de venir apprendre à Paris, la ville du thé, la différence qu'il y a entre parler et causer. Mais à peine le breuvage causeur a-t-il touché leurs lèvres (autrement qu'à l'état de remède où ils le prennent chez eux), le sens de la conversation leur est donné, et souvent avec plus d'éclat qu'aux autres. Pour civiliser l'Orient, faites-lui prendre du thé.

« Faites-le-lui prendre comme on le prend dans un salon parisien, rien que cela : c'est tout bonnement le bouleverser de fond en comble. La tasse de thé exige

la main aimable qui vous l'offre, les jolis doigts qui en parfument le sucre plus que le sucre ne parfume sa liqueur, tous ces charmants riens avec lesquels on la propose et on la reçoit, que l'on échange en souriant, pendant qu'on se mesure l'un à l'autre le soupçon de lait dont on veut qu'elle soit blanchie. Je ne sais quel parfum s'exhale qui n'a pas, comme l'action du café, le double inconvénient de trop exciter d'abord et de plonger ensuite dans l'atonie. Les vapeurs de la tabagie n'ont pas le droit de s'y mêler, ou du moins, si le relâchement des mœurs de salon y introduit quelque licence, elle se borne à permettre la légère cigarette, qu'on fait plutôt pour la faire que pour la fumer. Je comprends que les poètes aiment pour s'inspirer cette boisson qui manquait à Virgile et qu adorait Voltaire. Prenez-la pour vous échauffer avant d'écrire ; mais prenez du thé pour vous animer doucement avant de causer.

« Vous voyez, Madame, que j'abuse un peu de nos conventions de libre conversation, et que je me livre à tous les écarts qui me viennent ; mais vous remarquerez du moins qu'en passant, je vous ai déjà touché un détail de mœurs orientales et qui n'est pas, je vous assure, le moins important. Ainsi, croyez-moi, arriveront à l'imprévu, dans nos entretiens futurs et plus spécialement orientaux, mille choses que nous n'aurons pas cherchées et qui se présenteront d'elles-mêmes. Laissons courir les pressés. Empchi gonddam yakouldebban, Celui qui marche devant avale les mouches, dit un proverbe arabe qu'avec un peu de bonne volonté parisienne on pourrait traduire : Les pressés sont des gobe-mouches. Nous converserons donc à l'avenant. Tantôt je vous raconterai une histoire, tantôt je vous dépeindrai un site. Le souvenir qui me viendra, je vous le donnerai ; et les lacunes laissées dans le tissu de mes réminiscences, les impressions nou-

velles d'un prochain voyage les combleront. Car je ne suis Turc que par droit de voyage, et non par droit de naissance. Vous n'aurez pas à vous effaroucher, quand je viendrai chez vous, ni de ma longue robe de katteb, ni de mon turban, ni de mon tarbouch, ni de ma blanche takhié que je découvre en me décoiffant sur l'occiput de ma tête rasée. Je sais prendre et quitter ces ajustements. Je ne me croirais pas obligé de venir chez vous avec des babouches pour les quitter à votre seuil, et de croiser mes jambes sur vos tapis au lieu de m' asseoir sur vos fauteuils moelleux. Né entre la Manche et la Méditerranée, je suis, vous le voyez; un Oriental des plus occidentaux; mais transplanté de bonne heure sur les bords du Nil, en venant et y retournant tour à tour, je suis aussi, vous en conviendrez, un Occidental des plus orientaux.

« Cela me permettra de changer de ton, et tout en employant le plus ordinairement celui de la langue dans laquelle

nous nous entretenons, d'emprunter quelquefois celui des pays dont nous parlerons. Vous voudrez savoir sans doute avant tout ce que signifie ce nom sous lequel je me présente iïAbou-Maktoub. Cela veut dire : Père de la lettre, et c'est pour moi une occasion de désigner à votre attention cette formule, très-usitée chez les Orientaux pour désigner la personne qui fait habituellement une chose ou qui possède une qualité à un degré élevé. Ainsi l'homme qui a laissé pousser toute sa barbe, et chez qui elle est d'une exubérance remarquable, est appelé le Père de la barbe. Ainsi vous seriez appelée, charmante lectrice, la mère de la grâce et de la beauté.

« Abou-Maktoub. »

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