‹ Les échos du Pas de RolandChapitre 21 sur 21 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Pendant longtemps , les armées carlistes marchèrent de triomphe en triomphe.

Les généraux Zumalacarreguy , Elio , Eguia, Villaréal, Zariateguy, Urbistondo, las Torres et tant d'autres, qui se distinguèrent par leur courage et leur patriotisme, appelèrent la victoire sous les drapeaux de don Carlos.

Cabrera se couvrait de gloire dans TAra-

gôn, pendant que le roi et sa courageuse compagne partageaient les dangers de leurs fidèles partisans.

Mais un jour, la trahison vint rendre inutile tant de bravoure ; le découragement se glissa dans les rangs de Tarmce carliste. Les soldats démoralisés se dispersent ; la loi du vainqueur est imposée au vaincu ; le roi et la reine, n'ayant à choisir qu'entre la fuite ou la captivité, suivie de la mort peut-être, se décident à abandonner cette terre d'Espagne que les champions de leur cause avaient couverte de lauriers.

Le général Cabrera seul, grâce au prestige de son nom, continue quelque temps la lutte et se maintient dans les montagnes de l'Aragon; mais ce héros, malgré tout son courage , écrasé par le nombre , est refoulé avec le reste de ses troupes vers la frontière française, et, avec lui, disparais-

sent les derniers défenseurs du trône de don Carlos

La société est comme un immense musée garni de tableaux , les uns offrant Timage de la gaieté et du bonheur, les autres présentant des aspects sombres et déchirants.

Ici, une mère entourée de ses enfants les couvre de ses baisers et de ses caresses , leurs sourires la rendent bien heureuse ; et souvent, séparée d'elle par une mince cloison, une autre mère éplorée, abîmée par la douleur, inonde de ses larmes le cadavre de son fils bien-aimé.

Une famille nage dans le luxe et l'abondance; et, sous le même toit, une autre famille meurt de faim , et un père n'a que des larmes à lui donner pour la consoler.

Un homme est bercé par des rêves dorés ;

il aperçoit l'avenir à travers un mirage éblouissant; et, au seuil de sa porte, son ennemi, le visage sinistre, médite sa ruine et son déshonneur.

Mais le tableau le plus saisissant, le plus douloureux manque toujours à cette galerie.

Ce tableau, c'est celui de la pauvreté qui se cache, parce que, malheureusement, la société raille toujours sans pitié l'homme qui du sommet de la fortune est précipité dans les abîmes de la misère.

Cependant, que de privations, que de regrets amers , que de douleurs poignantes qui s'ensevelissent à l'ombre du toit domestique !

Le pauvre honteux se lamente et se désespère en silence ; il craint même le regard de ses enfants ; mais, au grand jour, il affecte le bien-être d'autrefois, il se couvre d'un habit noir, dernier vestige d'une opulence éteinte,

et son œil effaré interroge Fceil du passant : il a peur que son front ne trahisse la plaie secrète qui ronge son âme.

Et, pourtant, ce n'est pas toujours la débauche ou la prodigalité qui Ta plongé dans rabîmel... En attendant, les jours so succèdent et le malheureux doit calmer la faim qui a pris place à son foyer.

Alors , il faut recourir à des gens qui spéculent sur l'infortune. Les meubles élégants, les bijoux précieux, souvenirs des plus beaux jours de la vie, sont livrés à vil prix.

Et, un jour, le pauvre honteux, accablé par les privations et la souffrance, meurt sans qu'une main amie ait songé à soulager son infortune, qu'il a pris soin de cacher jusqu'à sa dernière heure.

Cette triste peinture s'applique à l'homme généreux que j'ai cherché à mettre en lumière dans ce livre, où le lecteur me par-

donnera d'avoir exprimé de joyeuses pensées à côté d'amères réflexions.

Ganich avait prodigué ses ressources à la cause de don Carlos ; il avait prêté pour les besoins de Tarmée carliste une somme de -quatre-vingt-dix mille francs.

L'avance d'une somme si considérable avait compromis sa position ; il ne s'en plai* gnait pas, et jamais il n'a songé à la réclamer.

Don Carlos, il est vrai, en échange de tous ses services, lui avait reconnu une pension de dix-buit cents francs; mais cette pension est restée à l'état de lettre morte.

Par suite des événements politiques qui mirent fin à la guerre soutenue par don Carlos, Ganich cessa d'être en rapport avec les partisans de cette cause ; mais les sympathies, la considération publique l'entouraient tou'» jours ; et, comme il ne confiait sa situation à

personne, chacun le croyait dans Taisance.

On se trompait étrangement, car Ganich se trouvait depuis longtemps aux prises avec la misère ; mais il cachait sa lutte à tous les regards ; il s'ingéniait à retarder l'heure de sa catastrophe •

Peu à peu sa maison se dépouillait des objets qui lui rappelaient de doux et brillants souvenirs.

Bientôt, pressé par la faim, il a dû livrer tout son patrimoine à ses créanciers. — C'est sous mes yeux qu'il a accompli ce dernier sacrifice , et, en entendant sa voix étouffée par les sanglots, en voyant la pâleur de son yisage et les larmes qui coulaient malgré lui de ses yeux, j'ai deviné son infortune. Et après lui avoir arraché l'aveu de sa ruine, j'ai cherché à lui donner du courage, en lui rappelant le nom de ceux qu'il avait aidés et sauvés autrefois.

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— Non ! s'est-il écrié, je ne veux implorer la reconnaissance de personne, je ne veux pas me prévaloir du bien que j'ai pu faire.

Et, le cœur brisé, ému jusqu'aux' larmes de voir cette grandeur d'âme rester inébranlable en face du malheur : — Vous persistez à vous taire, lui ai-je dit; eh bien! moi je parlerai.

C'est donc à vous que je m'adresse, nobles Espagnols, qui avez admiré le courage et le dévouement de cette belle âme, à vous tous anciens partisans de la cause de don Carlos; à vous aussi, hommes de cœur, pour qui la foi politique constitue une véritable religion : un parti est comme une grande famille et tous les membres d'une famille sont solidaires entre eux. Vous ne laisserez pas dans l'indigence l'homme qui a si généreusement secouru votre drapeau.

L'éducation que l'homme reçoit grave en

lui son opinion politique, et souvent son ori« gine lui indique la bannière sous laquelle il doit servir. Mais celui qui n*a ni éducation ni traditions de famille qui Tobligent, n'a d'autre foi que celle que les circonstances et l'exaltation de son caractère lui suggèrent. Élevé au milieu des bois et des montagnes, il s'enthousiasme, quel que soit le parti qui s'adresse à lui, s'il le juge honnête. Ganich a servi un prétendant à une royauté; c'eût été un prétendant à un empire que son drapeau l'aurait également ébloui.

L'homme ignorant ne connaît ni la loi salique ni les droits des princes -à une couronne. Il voit le malheur au seuil de sa porte, implorant l'hospitalité, et il lui tend la main. Aussi, je m'adresse à vous, hommes de tous les partis, qui mettez au-dessus de l'opinion politique l'honneur, le courage et le dévouement couronnés de l'auréole du malheur.

C'est à Yousque je m'adresse encore, heureux du jour qui devez à cet homme le luxe qui vous entoure, vous pour qui il a bravé tant de dangers. Naguère vous le recherchiez, il s'asseyait à votre table ; le renierezvous aujourd'hui parce qu'il est pauvre ? Non , vous prouverez tous qu'il y a dans votre cœur une place pour la reconnaissance.

Quant à vous, chers compatriotes, Bas* ques à Tâme ardente, au cœur généreux, vous tous qui admirez cet homme et qui l'appelez comme moi le héros du pays, non* seulement vous lui viendrez en aide, mais encore vous unirez tous vas efforts pour lui assurer une heureuse vieillesse, et vous le citerez partout comme le type le plus accompli de la bravoure et de l'honneur.

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