U LES ECHOS
aveuglément ceux qui ne pensent paseomme eux en toutes choses.
C'était Tépoque où l'Espagne ne pouvait encore, malgré le testament d'un roi, s'incliner devant un sceptre tombé en quenouille.
La guerre civile avait éclaté chea nos voisins ; le sang coulait à flots , un drapeau avait été arboré , et ce drapeau marchait déjà triomphant, lorsque les grands personnages bannis de l'Espagne , qui avaient épousé la cause de don Carlos, résolurent de venir partager ses dangers et sa gloire.
Mais le passage de la frontière était difficile ; il fallait trouver un homme qui, au péril de sa vie, sût frayer le chemin de leur patrie à ces nobles seigneurs.
Les échos du Pas de Roland retentissaient encore du trait d'héroïsme de Ganich, et, au sein des familles basques, chacun aimait à répéter ce nom si cher au pays. La presse, en 1834, avait même signalé à Tadmiration générale cet homme magnanime. Pouvaiton trouver un guide plus sûr et plus dévoué?
Cependant, que d'obstacles à surmonter l — La frontière était peuplée de soldats et de douaniers, et, pour tromper leur vigi-^ lance, il fallait avoir recours à des travestissements. Vous auriez vu des généraux, des marquis, des chambellans déguisés en bergers, en moines, en muletiers ou en saltimbanques. C'était une contrebande d'un nouveau genre à diriger au delà de la frontière.
Tout à coup, les obstacles disparaissent, les Pyrénées s'abaissent. Quel est l'homme au pouvoir magique qui a opéré ce prodige?
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Demandez-le à toufi ces grands seigneurs qui, durant ces jours critiques, reoïplissaieDt la blanche et modeste habitation que nous avons dépeinte. De même que les vêtements 4e ses hôtes, cette rustique maison avait subi une métamorphose complète. Hier, c'était la villa du premier chambellan. Aujourd'hui, c'est rhôtel du grand chancelier.
Et demain, ce sera le palais du ministre •de Hacienda, dont Ganich conserve un pré- -cieux souvenir {!).
Oui, la maison de Ganich était devenue le rendez vous général des chefs de Tarmée -carliste , et , pour recevoir dignement ces nobles étrangers, le luxe avait remplacé la «implicite dans cette modeste demeure. Les murs blanchis à la chaux étaient cachés sous
(i) Des bons sur le Trésor espagnol pour une valeur de ^0,000 francs.
âe riches tentares, les lîts étaient recouvert» de tissus soyeux, le rustique plancher istvaît disparu sous de moelleux tapis, et des meubles somptaeux décoraient chaque appartement. Tous auriez ru, dans ce château improvisé, toutes les cheminées flamber, une table toujours dressée, sur laquelle s'étalaient les mets les plus délicats et les vins les plus exquis.
Ganîch avait tout généreusement Kvré à la merci de ses noMes hôtes, et bien sonvent , le ministre de Hacienda, ayant fa bourse trop légère pour payer ses munîtions et ses soldats, tirait à vue sur sa cassette.
Cet homme ne sacrifiait pas seulement safortune pour la cause du Prétendant, il exposait aussi sa Kborté, souvent même sa vie pour le service de cette cause.
Une nuit, accompagné de ses domestiques, il conduisait «n eoBvot de mules char-
gées de sacs d'argent, pour une valeur de quatre cent mille francs, expédiés de Bayonne et destinés à l'armée carliste. Le ciel était noir , la route déserte et silencieuse ; on n'entendait que le pas cadencé des montures.
Soudain, minuit sonne à l'horloge du village d'Âruns; la haie qui borde la route s'entr'ouvre brusquement, des ombres barrent le passage à la caravane, et une voix, vibrante s'écrie : — L'argent que vous portez, ou la vie 1
A cette injonction menaçante, Ganich bondit, et, brandissant son makila (1) : — C'est avec Ganich que vous avez affaire ; osez approcher, misérables I
Deux coups de feu répondent à ce défi ; une mule s'abat et renverse avec elle son
(1) Makila : bâton basque garni de fer.
conducteur. Les autres s'arrêtent effarées, et leurs guides se croient perdus.
— Lâches assassins ! s'écrie Ganich d'une voix de tonnerre ; et il s'élance comme un tigre sur les bandits.
Après une lutte acharnée, les voleurs sont terrassés, et notre Basque intrépide, déchirant sa ceinture, les garrotte vigoureusement avec l'aide de ses compagnons, que le courage du maître avait rassurés.
Ces rôdeurs de nuit faisaient partie d'une tribu de Bohémiens campés dans le voisinage .
Les Bohémiens, race proscrite, ennemie de toute civilisation, se rencontrent dans les contrées les plus désertes du pays basque.
Leur taille élancée, leurs yeux noirs et leur teint olivâtre rappellent le type des races orientales. Cependant, nul ne sait d'où ils viennent. Voleurs, dissolus, féroces, ils ont tous les vices de l'état sauvage sans aucune
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des qualités généreuses qui distinguent le Câfre ou rindien. Hs voyagent par bandes ^ laissant à peine reposer leurs tentes, et tî- Tant de pillage et de rapines. Leur naissance et leur mort sont enveloppées de mystère»
Personne ne peut indiquer la tombe d'un Bohémien.
Les assaillants garrottés demandent grâce ^ et Ganich, les prenant en pitié, se contente de leur dire : —Je vous pardonne ; mais, si je vous rencontre une autre fois sur mon passage, malheur à vous f
Le jour commençait à poindre, lorsque le convoi arriva au camp des carlistes. L'occasion était belle pour réclamer les fonds avancés au ministre de Hacienda ; mais Ganich n'eut pas même la pensée d'adresser cette réclamation, et il remit intégralement au ministre le dépôt qui avait été confié à son honneur et à sa loyauté.
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L*horame qnî se rfévone à une cause agit presque tou^urs arec Tamère- pensée d'obtenir la récompense de ses serrices, quand Theure du triomphe aura sonné ; ce sentiment est assez naturel, et un dévouement qui a un pareil mobile ne doit surprendre personne. Mais le dévouement sans calcul, sans arrière-pensée, est vraiment digne d'admiration. Dans ce cas, c'est le cœur qui fait agir, et ceux qui n'ont d'autre guide que les nobles inspirations du cœur sont des hommes rares que l'on doit signaler.
Savez-vous où Ton trouve tous ces beaux dévouements , sans calcul , sans arrièrepensée? C'est souvent parmi ces gens obscurs et modestes comme les lieux qu'ils habitent.
Ces gens sont dépourvus de toute instruction, ils ne savent même pas lire dans ces livres où se trouvent rassemblés tous les
beaux exemples de morale et de vertu. Qui peut donc leur inspirer de si nobles sentiments? — C'est, surtout, la foi religieuse , flamme sacrée toujours brûlante dans leur cœur.