LE PRÊTRE
Oui, la foi religieuse est profondément gravée dans le cœur du Basque. C'est à Dieu que le Basque rapporte toutes les actions de sa vie.
Où puise-t-il cette ferme croyance en Dieu? Est-ce dans les pompes de la religion, dans le luxe des églises, qui éblouissent le plus souvent l'homme de la campagne et lui donnent une plus haute idée de la majesté divine ?
Non... Voyez une église basque : elle est simple comme dans les temps primitifs du christianisme; c'est un bâtiment plus ou moins grand, selon l'importance de la population. Au-dessus s'élève un modeste clocher en forme de pyramide, au centre duquel la cloche se détache dans une niche à jour ; la toiture est cou verte en tuiles rouges; les murs sont simplement blanchis à la chaux ; à Feutrée on voit un petit péristyle carré au-dessus duquel se trouvent l'école du village et la salle de la mairie. A l'intérieur, un autel principal et deux petits autels latéraux où ne brille aucun ornement; des dorures clairsemées, des tableaux étrangers aux pinceaux de Raphaël et de Michel-Ange. Dans le chœur est placé le banc de M. le maire, qui chante parfois au lutrin, à l'exemple du roi Charlemagne. Dans la nef, chaque famille a son tapis noir, pieux souvenir de ceux qui ne
sont plus. Sur ce funèbre tapis, chaque Basquaise prie à genoux, ou bien accroupie à la façon orientale.
Les hommes se garderaient bien de s'approcher des femmes : ils ont leurs places réservées dans des galeries étagées autour de Tenceinte.
Chaque Basque a le chapelet entre les mains, et il lui fait subir, durant le cours des offices, un grand nombre d'évolutions, en baisant de temps à autre ses deux pouces placés en croix. Et, si vous pouviez découvrir sa poitrine, vous y verriez un scapulaire, précieux talisman avec lequel il brave tous Içs dangers.
A la fin de la messe, chaque fidèle, aux galeries, salue respectueusement son voisin.
Seriez-vous entre deux de vos ennenais que vous devriez incliner la tête devant eux.
Une messe entendue avec recueillement de-
vrait toujours faire oublier les rancunes et donner la paix du cœur.
Le Basque puise sa foi religieuse dans les beaux exemples que les ministres de la religion sont les premiers à donner.
Le prêtre est Tami, la providence de tout le monde. Toutes les fois qu'il y a des consolations à répandre, une infortune à secourir, un malade abattu à encourager, le prêtre est là.
Quelle belle mission que la sienne I et mes yeux se remplissent de larmes au souvenir de toutes les émotions qui m'ont saisi. De combien de scènes navrantes n'ai-je pas été témoin I ... . Des moribonds, le visage livide . et faisant horreur par la nature même de leur mal, gisaient dans leur lit de torture et d'agonie. J'ai vu le prêtre collant ses lèvres sur celles de ces malheureux, pour mieux les consoler et recueillir
leurs dernières prières, leurs dernières recommandations.
Ne croyez pas que sa main paraisse quand il donne ; il profite toujours de Tobscurité et de la solitude pour faire le bien.
Un malbeur tombe sur une famille ; une mère pleure son enfant ; elle-même est tout à coup enlevée à ses plus chères affections.
Le prêtre est là ^vec ceux qui pleurent, et ses paroles, pleines d'espérance et de consolation, viennent seules interrompre ce morne silence, inséparable des grandes afflictions.
J'aime, je vénère le prêtre par-dessus tout; je Fai trop souvent vu dans Texercice de son pieux ministère pour ne pas être rempli d'admiration pour lui.
Mais pourquoi nos campagnes, malgré le zèle incessant, les bonnes et affectueuses consolations de tous ces hommes voués au
bien et à la charité, pourquoi nos campagnes souffrent-elles et se dépeuplentelles?
Le monde apparaît peut-être à ces dignes apôtres sous des couleurs trop sombres, et, dans leur sollicitude à combattre le mal, ne s'exposent-ils pas à faire naître un écueil en cherchant à en supprimer un autre?
Pourquoi, les dimanches et les jours de fête, cette séparation complète entre les hommes et les femmes?
Les femmes, assises devant leur porte, s'ennuient, et, pour se distraire, elles passent en revue la chronique locale, où la charité est peu ménagée. Voulez-vous savoir tout le mal qui se dit du prochain? — Allez à elles.
D'autres, pour charmer leurs loisirs, empruntent au jeu ses émotions et souvent ses
dangers. Les diseuses de bonne aventure même sont quelquefois consultées.
D'autres encore, fatiguées de se promener en groupes monotones, prennent furtivement des chemins de traverse.
D^autres, enfin, organisent des chœurs, où Ton chante, non pas les gracieuses mélodies de la montagne, mais bien des hymnes religieuses, chants très-respectables, j'en conviens , mais bien peu récréatifs pour elles.
Alors, on trouve que tout est triste, même les causeries aux dépens du prochain, et on songe à quitter les lieux qui nous ont vues naître, on se fait bonne d'enfants, servante d*hôtel.... Heureuses encore, celles dont le pied ne glisse pas sur la pente des séductions!... On part, et souvent on dit pour toujours adieu à son village, car la transfuge
tombe alors entre les bras d'un mari qu'elle
n'a pas trouvé, croyez-moi, en chantant les psaumes de la Pénitence.
Quant aux jeunes garçons condamnés à l'isolement, que vont-ils faire? Il n'y a pa& tous les jours pastorale ni possibilité de jouer à la paume. Qu'arrive-t-il alors? Les
* cabarets se remplissent. On prend des cartes, et on se livre à des libations de tout
. genre.
Bientôt, le jeune Basque se sent mal à l'aise ; l'ennui, le découragement et la paresse s'emparent de son existence. Et, comme il faut travailler pour vivre, et que personne ne veut d'un ouvrier vicieux, adonné au cabaret, on part aussi, on se fait balayeur de rues, brosseur... et puis on disparaît pour ne plus revenir.
Ah I si vous eussiez connu Ganich au temps de ses jeunes années ! Les plus jolies filles du pays avaient pour lui leurs plus gracieux
sourires. C'était Tâme des plaisirs, c'était lui qui marchait en tête des groupes joyeux, lorsque la flûte et le tambourin faisaient entendre leurs sons rustiques sur la place du village. Alors, la jeune fille ne craignait pas de s'amuser au grand jour, sous le regard d'une mère vigilante et en présence d'un frère courageux, comme tous les Basques, protecteur naturel de sa vertu.
Alors, les cabarets étaient déserts, Iês * jeunes gens trouvaient ailleurs des distractions qui convenaient à leur âge ; et le soir, de bonne heure, tout le monde Tentrait au logis, le cœur content et satisfait des ébats innocents auxquels on s'était livré.
On se plaisait alors chez soi, on y travaillait avec goût, et les plaisirs du dimanche étaient toujours une douce compensation des fatigues de la semaine.
4l4 • LES ÉCHOS
Certes, en ce temps-là, on ne songeait pas à aller chercher une autre patrie dans les contrées lointaines !
Prêtres que je vénère, vos cérémonies du soir sont bien édifiantes et prêtent au recueillement. Cette nef éclairée à demi par une lueur vacillante, ce silence majestueux, interrompu seulement par ces chants harmonieux qui parlent à l'âme, et par ces paroles de consolation que vous savez si bien trouver pour vos fidèles, tout cela est vraiment d'une poésie touchante et ferait aimer Dieu, si ce sentiment n'était pas inné chez l'homme.
Mais la nuit est sombre.... la distance à parcourir est souvent bien grande.... le sentier est glissant, Tobscurité fait peur.... on tremble d'être seule.... "*
Que de mères en pleurs, que de filles qui se cachent, que de pères honteux qui s'ex-
palrient, parce qu'on n'aura pas prévu les dangers de la nuit !
Ah ! de grâce, faites que ma fille, à ces heures dangereuses, reste au logis pour prier avec moi. Notre prière, dite en famille, sera plus agréable à Dieu.
Du temps de notre héros, on aimait à prier autour du foyer domestique, et la foi religieuse, ainsi que la vertu, se conservait pure et sans tache.