CHAPITRE III
Peintures décoratives. — Plafonds. — Fresques. — Panneaux. — Tableaux et Portraits.
Au XVIIe siècle, Aix vit s’épanouir à l’intérieur de ses beaux hôtels parlementaires, une véritable floraison de peintures décoratives. Les grands dignitaires du Parlement, riches et fastueux, mettaient leur amour-propre à rivaliser de luxe, dans la décoration des demeures restaurées ou édifiées à cette époque. Quelques-uns mêmes, eurent la passion des fresques murales et des plafonds peints; particulièrement le célèbre artiste, collectionneur et mécène Boyer d’Eguilles, qui disait-on, ne pouvait voir une surface unie dans les appartements de son célèbre hôtel d’Aix ou de son château d’Eguilles, sans la rêver à bref délai, couverte de peintures. On peut croire que ce fut lui qui développa le goût de ce genre de décoration à Aix; mais la fatalité veut que son hôtel, qui fut plus que tous autres surchargé de ces compositions, soit devenu le local d’une usine, dont l’industrie en provoque et en hâte la presque complète destruction. Nous commencerons, à la recherche des œuvres peintes existant encore à Aix, nos visites dans nos vieilles demeures, par une promenade mélancolique, dans ce vrai cimetière d’art qu’est le malheureux hôtel d’Eguilles de nos jours.
Quand on a traversé la cour encombrée, de tas de charbon, de caisses, de moellons, de paille et que l'on entre dans ce qui fut autrefois la salle de réception de l’hôtel d'Eguilles, on se trouve au milieu de nombreux cadres de bois paillassonés, ou gisent étendus des vermicelles de modèle et de couleur variés ; pour les maintenir frais, ou pour les sécher plus vite, de vastes tuyaux de vapeur rampent sur le sol, donnant à l’atmosphère de la salle une lourde et chaude humidité. On lève la tète sur la foi des souvenirs et l’on se rend compte qu’il devait y avoir là-haut des choses intéressantes, encadrées dans des moulures qui demeurent encore en assez bon état ; mais il est impossible de rien distinguer de
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précis; il ne reste rien1 du superbe plafond de Sébastien Barras, le remarquable artiste dont nous parlerons à notre dernier chapitre. Et pourtant, ce n’était pas une oeuvre de petite importance, si nous en croyons ce que nous raconte de Pointel de Chennevières dans son étude sur l’hôtel où nous sommes; c’était une répétition d’après les souvenirs de l’artiste et pour flatter le goût de son bienfaiteur, du fameux plafond du Palais Barberini, où Pierre de Cortone s’était fait aider par Puget, pour l’exécution de quelques figures2. Nous devrions donc avoir sous nos yeux : « Le triomphe de la Divine Providence ou la vertu triomphant des vices ». Si nous quittons cette grande salle pour entrer dans les autres, toujours au rez-de-chaussée, et si nous continuons notre promenade à travers les anciennes pièces d’apparat du premier étage, nous éprouverons la même tristesse. Il ne reste plus rien, ni du beau plafond que Daret peignit en 1668, ni de la chambre de l’Abbé, peut-être peinte par Boyer d’Eguilles lui-même; à peine retrouverons-nous quelques vestiges de ces peintures dans une alcôve qui sert de magasin, et dans ce qui fut la chambre d’honneur; mais dans quel état! Nous ne pourrons plus rien montrer à nos lecteurs des belles choses qui étaient dans cet hôtel; il faut qu’ils nous fassent crédit quand nous leur dirons que ces ensembles devaient être superbes et grandioses et que nous pourrons les reconstituer par la pensée, en allant contempler ailleurs, les oeuvres des mêmes Maîtres, ayant eu un sort meilleur. Continuons notre promenade par une visite à l’ancien hôtel de Venel. Il est bien déchu lui aussi de sa splendeur; on n’y trouve d’intéressant que son plafond et ses cheminées, mais combien ces vestiges d’un somptueux passé paraissent déplacés maintenant ; ils dominent, d’une hauteur de plus de cinq mètres, les ébats des marmots que surveillent les bonnes sœurs, actuellement installées sous ces lambris enfumés, qui furent faits pour égayer des yeux plus artistes et moins innocents. Nous ne pourrons même pas faire reproduire quelques parties de ces grandes compositions mythologiques qui représentent Jupiter et les Titans.
Deux beaux plafonds, qui datent de la même époque, se trouvent dans les grands appartements du premier étage de cet autre sacrifié qu’est l’hôtel de Maliverny; ils sont évidemment de Daret et représentent aussi des sujets mythologiques, assez bien conservés. Souhaitons que leur actuel propriétaire M. Tavernier revienne à leur égard à de meilleurs sentiments et qu’il songe, que possédant ces beaux et rares spécimens de ce genre décoratif du XVIIe siècle, il serait déplorable de laisser s’effriter et s’écailler ces œuvres importantes.
Après ces peintures de Daret, allons voir au Pavillon de Lanfant3, la remarquable fresque que Jean-Baptiste Vanloo brossa en quinze jours, au plafond du salon du premier étage, de la demeure estivale de l’ancien Conseiller de Lanfant. J’ai en effet trouvé dans un petit livre plein d’intérêt, déniché tout dernièrement dans une vieille bibliothèque et qui porte pour titre : Réflexions critiques sur les différentes écoles de peinture par Monsieur le Marquis d' Argens ; la phrase suivante que je copie textuellement, page 107 : « Vanloo a « eu ainsi que Tintoret un génie vaste et propre à exécuter promptement les plus grandes « compositions. Il peignit auprès d’Aix dans la maison de campagne de M. Lanfant un fort « beau Plat-fond (sic) dans quinze jours. Jamais peintre n’a eu plus de feu que lui et c’était « ce qui avait prévenu en sa faveur Monsieur le Prince de Carignan qui étant accoutumé « de voir en Italie tant de belles choses fut cependant frappé d’en voir produire d'en très u peu de tems (sic) à Vanloo qui méritait l’estime des connaisseurs, etc... » Il est certain qu’il fallut une belle sûreté de main et une rapidité de conception et d’exécution singulière,
1 A vrai dire, il en reste encore quelques fragments à Rome après avoir quitté Marseille, emportés à la démolition, dans une campagne près 3 Vallon des Pinchinats aux portes d'Aix.
de Château l’Arc. 4 Le petit-fils du collectionneur Boyer d’Eguilles
3 Particulièrement deux tritons. Puget séjournait qui fut Chambellan de Frédéric II de Prusse.
Pl. VII
Pavillon de Lanfant
L’Assemblée des Dieux (Plafond peint en i5 jours par J. -B. Vanloo)
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pour mener à bien, en si peu de temps l’œuvre que nous avons maintenant sous les yeux; elle est encore en bon état et nous espérons que nous conserverons longtemps, cette assemblée de Dieux.
L'important plafond du salon du rez-de-chaussée de l’Hôtel Grimaldi Régusse
Hôtel d’Estienne de Saint-Jean. — Gypseries dorées et plafond par Jean Daret
où nous nous dirigeons en quittant les frais ombrages des Pinchinats, pour admirer, dans Aix même, une des plus grandes œuvres décoratives de cette époque de S. Barras; ce plafond a malheureusement très poussé au noir, et de ce fait, est impossible à reproduire II en est de même pour celui, fort bien exécuté, du joli boudoir attenant à cette salle d’apparat et attribué à Jean Daret. J’ai hâte maintenant de conduire mes lecteurs à l’Hôtel de Chateaurenard, rue Gaston de Saporta, pour leur faire admirer le célèbre escalier peint par Jean Daret pour le Baron d’Aymard d’Albi son heureux propriétaire
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en 1654. Nous n’en reproduirons pas la description complète et dithyrambique par de Haitze, le contemporain et le grand admirateur de l'admirable Monsieur Daret (comme il le dit à plusieurs reprises dans son ouvrage, quand il parle de cet artiste). Voici ce qu’en dit, beaucoup plus récemment et avec une compétence incontestée, l’érudit et regretté Numa Coste : « Cet ouvrage « a souffert en quelques-unes « de ses parties pour des cau- « ses différentes. La peinture « a été poussée au noir, ou « bien elle a été dégradée « et restaurée sans habileté « avec des placards de cou- « leursopaques. Surd’autres « points, l’humidité a altéré « la peinture. Enfin la partie « centrale du plafond com- « posée d’un panneau en bois est assez fortement voilée. L’escalier est éclairé au Midi par “ deux fenêtres qui occupent un des quatre côtés. Les autres sont formés par des murs « pleins. Dans la composition, le plafond est supporté par une colonnade dorique partant du « sol et se terminant aux voussures. Autour de l’escalier règne une balustrade fictive « reproduisant exactement celle qui existe sur le premier côté, l’artiste a représenté dans « une niche, la statue de Marc-Aurèle ou d’Auguste faisant face à celle de Salomon qui « se trouve sur le côté opposé. A côté de Marc-Aurèle, soulevant un rideau rouge,
« apparaît le serviteur de l’ancien maitre de céans, dont le portrait était disait-on très
« ressemblant. Une perpective fuyante au milieu de laquelle se balance une cage de « perroquet, occupe le troisième côté. Dans les voussures que leur éclairage défectueux
« n’a pas permis de reproduire en entier, des grisailles nous montrant les quatre bustes
« de Pallas, Mercure, Apollon et Louis XIV, se détachant sur des œils-de-bœuf, laissant « voir une portion du ciel bleu. Ces bustes sont fianqués d’autres grisailles représentant « les figures, assises ou accroupies, des arts libéraux. La grammaire, la rhétorique, « l’arithmétique, la géométrie, la musique, l’astrologie, la logique, la peinture et la « sculpture entourées de petits génies. La peinture est occupée à peindre le blason du « propriétaire d’Aymar d’Albi, baron de Chateurenard. Parmi les accessoires de la mytho- « logique figure un cadenas à cercle, qu’un génie ouvre avec une clef et dont les lettres « reproduisent le nom d’Aymar superposé à celui de Daret. A l’angle diagonalement opposé « l’arithmétique montre du doigt sur un tableau de numération la date de l’ouvrage : i65q.
« Le centre du plafond représente le dessous d’une balustrade soutenue par des modil- « Ions et des cariatides d’enfants, encadrant la figure aérienne de la Vertu triomphante :
« sous les traits de Pallas. Elle tient dans sa main gauche la verge des sciences et sur « une banderolle qui flotte autour d’elle on peut lire : Virtus immortalis ».
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On s’explique aisément que ce travail ait fait l’admiration des contemporains de Daret et que Romanelli ait déclaré que son auteur pouvait se présenter dans le monde sans craindre son pareil. Louis XIV qui logea dans cet hôtel en 1660, lors de son voyage en Provence, en fut si satisfait qu’il convia son auteur à venir travailler pour lui à la décoration de la Chapelle du Château de Vincennes. Ce grand roi avait déjà eu sous les yeux les choses d’art les plus belles et passe à juste titre pour avoir été un fin connaisseur et un homme de bon goût. Ce n’était donc pas un mince honneur pour le peintre Jean Daret, que d’avoir été remarqué par son souverain; il en profita pour se gratifier, sa vie durant, du titre de : Peintre de sa Majesté , bien qu’il n’ait jamais fait partie de l’Académie des Beaux-Arts de Paris. Nous donnons ces nombreux détails à nos lecteurs sur cet escalier célèbre, car on peut dire que c’est le type par excellence de ce genre de décoration au XVIIe siècle; qu’il est encore assez bien conservé et qu’il représente un labeur des plus considérables.
Daret peignit à la même époque quantité d’ouvrages du même genre et de plus ou moins grande importance. D’après de Pointel, il existait dans une maison de la rue Manuel un petit cabinet, d’une décoration fort agréable, peint par cet artiste. On y voyait représentée une balustrade sur laquelle des amours jouaient et d’où ils répandaient des fleurs; ce gracieux cabinet, existe-t-il encore de nos jours? Je n’ai pas encore pu le retrouver; par contre
j’ai eu, dernièrement, le plaisir de découvrir un autre ravissant boudoir à plafond en coupole ronde, décoré par le pinceau du même maître, c’est celui qui se trouve au rez-de-chaussée de l’Hôtel d’Estienne de St-Jean, rue Gaston de Soporta. Ce boudoir est d’une richesse extraordinaire dans son exiguité ; le plafond en est soutenu par des cariatides d’enfant en gypserie avec guirlandes de fruits et de fleurs, qui ont conservé une vieille et superbe dorure. La fresque de Daret, absolument intacte, aurait l’air d’avoir été peinte de nos jours, tant elle est fraîche de couleur. si la facture et le dessin particulier,
Musée d'Aix. — Portrait de Madame D’Albert par J-B. Van-I.oo
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Musée d’Aix. — L’éducation de l’amour par Carie Van-Loo
n’en désignait clairement l’époque et l’auteur sans erreur possible. Daret y a peint un ciel printanier dans lequel s’ébattent des amours, l’un d’eux qui forme le motif central emporte triomphalement une corbeille de fleurs. A côté de ce ravissant boudoir se trouve une petite pièce carrée également décorée de peintures fort intéressantes1.
Nous avons passé en revue les peintures murales existant encore à Aix. Il devait y en avoir bien plus, mais elles furent détruites par le temps ou des badigeons les recouvrirent à des époques ultérieures. D’autres, peintes sur des cadres marouflés, dans les murs et les plafonds, ont été enlevées et vendues ou brûlées sous la Révolution; de ce nombre il faut compter les deux plafonds de la chambre et celui de la salle à manger du célèbre Hôtel de la Belle du Canet, rue Verrerie: cette importante décoration du XVIIe siècle, dont nous reparlerons au chapitre suivant, fut complètement détruite vers i83o. Un des plafonds de Daret fut acheté en fort mauvais état par le baron de Meyronnet St-Marc qui le fit restaurer et placer dans le grand salon de son hôtel du Cours Mirabeau; Il y est encore et représente Céphale et Procris2. Le conservateur du musée, M. H. Pontier, possède une toile bien dégradée malheureusement, représentant Diane et Endymion qui pourrait avoir été un plafond de Daret, soit rue Verrerie, soit au pavillon de Vendôme (cage d’escalier).
Il est lamentable de constater des actes de vandalisme tels que ceux qui se passèrent rue Verrerie ; d’une adorable demeure, assez mal placée du reste dans une petite rue, mais qui à l’époque était des plus belles de la ville, il ne reste qu’un squelette froid et triste à faire pleurer.
Signalons, encore à nos lecteurs, les peintures murales du XVIIe siècle, œuvres
1 Un autre plafond du même maître se trouve dans s Un autre plafond peint se trouve dans le petit l’hôtel appartenant à M. de Bresc, au n° 17, rue du salon du même hôtel. (J'en ignore l’auteur.)
4 septembre. Il ne manque ni d’ampleur, ni d’intérêt (voir appendice).
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assez médiocres d’artistes italiens, qui se trouvent à l’ancienne propriété des Présidents de Magnan (La Sextia) près de la gare de La Calade. Elles furent exécutées très rapidement pour décorer la grande salle de fêtes de cette maison de campagne (un des derniers caprices de son singulier propriétaire)1.
Trumeaux. — Ils ne nous en reste plus beaucoup à Aix; car ces peintures facilement transportables, ont été particulièrement visées par les antiquaires et les marchands, souvent plusieurs furent des copies d’œuvres de maitres ou de véritables originaux de ces artistes; recoupées et habilement encadrées ils ont pris place dans la décoration de nombreux hôtels actuels de Paris et d’ailleurs; ou ils se sont vendus comme tableaux de chevalet. J’en ai connu, de ces trumeaux délicieux du XVIIe et XVIIIe siècles dont je déplorerai toujours la perte pour Aix; il nous en reste encore quelques uns, surtout du XVIIIe siècle. Je signalerais particulièrement ceux de l’Hôtel de Caumont (Bergerades). Ceux à magnifiques encadrements des hôtels de Simiane2 et de Barlet, ceux de l’hôtel occupant le n° 2 5 de la rue Alphérand, ceux de l’hôtel d’Espagnet (rez-de-chaussée et premier étage), de l’hôtel d’Isoard Vauvenargues, des hôtels d’Authman, de Gantelmid’Ille ; de l’hôtel d’Arlatan, des hôtels de Regusse, de Carondelet, d’Oléon. Les grisailles du Pavillon de Vendôme et de l’hôtel de Forbin sont des plus belles. Souhaitons que toutes ces œuvres demeurent aussi longtemps que possible à leur place. Il est désolant, quand on visite des salons qui ont conservé leurs ravissantes gypseries, de constater que beaucoup des encadrements du XVIIIe siècle sont vides de leur précieuses peintures. L’hôtel de M. Vermont, le distingué professeur à la faculté de droit de notre ville, est un des plus favorisés au point de vue de la conservation de ces trumeaux. Nous signalerons très particulièrement ceux du grand salon du premier étage et surtout les deux ovales à motifs de fleurs de la chambre d’honneur.
Enfin on peut considérer comme étant des trumeaux, les petits médaillons en camaieux bleus de Daret, qui se trouvent encadrés dans une partie de la célèbre boiserie dorée dite de la Belle du Canet ; ils sont actuellement au Musée.
Les quatres grands trumeaux ronds de Levieux, représentant les saisons, que l’on peut également voir au Musée, au-dessus des mêmes boiseries, ont moins d’intérêt que les belles sculptures qui les entourent, mais sont en fort bon état de conservation.
Tableaux. — Nous allons maintenant, procédant comme pour le précédent chapitre, énoncer à nos lecteurs les principaux tableaux des XVIIe et XVIIIe siècles, qui se trouvent dans nos églises, nos monuments publics, et enfin chez les principaux collectionneurs de notre ville. Nous ne décrirons que les plus importants ou ceux qui offrent un intérêt décoratif très particulier.