CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
J’écris ce premier chapitre dans le grand atelier de Jean-Baptiste Van-Loo que j’ai rétabli au Pavillon de Vendôme tel qu’il devait être au XVIIP siècle. De ma fenêtre j’aperçois tout le vieil Aix éclairé par les rayons d’un beau soleil de printemps, sur le déclin d’une radieuse journée. Je suis comme toujours et plus que jamais séduit par la belle tonalité chaude et dorée de nos vieilles maisons. Celles qui forment les premiers plans sont modestes il est vrai, mais n’ont pas bougé depuis des siècles. Leurs crépis ont une extraordinaire patine; plus loin les derniers étages et les toits des demeures parlementaires baignent dans une atmosphère d’une limpidité merveilleuse. C’est une symphonie en mauve, or et rose comme aurait pu dire Mac Neil Wistler, qui pour son malheur ne l’aura point connue. Rien n’est plus beau ni plus délicieux à voir pour un artiste que ce tableau si varié de tons, dont les derniers plans nous offrent successivement les superbes envolées de la cathédrale et de nos clochers tant aimés, les verts gris et violacés des plateaux qui sont au levant de la Cité, avec la silhouette, rendue minuscule par l’éloignement, de nos grands cyprès de Provence ; et enfin la féérique montagne de la Victoire, rose ce soir comme la gorge des colombes d’Aphrodite, derrière laquelle de petits nuages couleur safran glissent dans du bleu idéal. Ces tons chauds et dorés qui donnent une incomparable enveloppe à ce tableau, m’incitent à parler des caractéristiques architecturales que nous allons examiner au début de ce livre. Aix en effet se distinguera toujours des autres villes d’Art par la couleur de ses pierres dues à la proximité des carrières de Bibémus dont furent tirés les blocs qui servirent à l’édification des monuments, hôtels, et maisons, particulièrement au XVII' et XVIIP siècles. Ces carrières existent encore, quoique bien diminuées
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d’importance. On en extrait de belles pierres qui servent aux réparations des vieux édifices et un sable jaune qui ne blanchit pas sous la pluie, il est très recherché, employé à divers usages. Les crépis qui sont fait avec un mélange de ce sable se patinent rapidement. J’en recommande l’usage pour les réparations des vieilles façades qu’on a une déplorable tendance à repeindre à l’huile un peu partout hélas ! Ces pierres de Bibémus ont de grandes qualités, elles ressemblent aux pierres de Rognes dont on se sert maintenant de préférence; celles-ci sont généralement plus résistantes aux intempéries, d’un grain plus serré et plus dures à travailler elles sont beaucoup moins belles de couleur; d’ailleurs selon les filons on trouve autant de dureté chez les pierres de Bibémus. Il est à regretter qu’ils soient
de qualités irrégulières et bien des pierres trop molles se sont désagrégées sous l’in-
fluence successive des siècles et des saisons, surtout celles exposées au levant. On répare en ce moment les corniches de l’Hôtel-de-Ville. Bien d’autres ont souffert à Aix; mais pour ma part j’estime que ces réparations doivent être faites avec tact et je redoute les reconstitutions inhabiles ou maladroites. Il ne faut réparer les frontons et les corniches que si elles deviennent dangereuses pour la tète des passants.
Pour en revenir à nos moutons c’est-à-dire à nos pierres c’est grâce à elles, répétonsle, qu’Aix doit son merveilleux aspect, elles paraissent en vieillissant avoir bu tous les soleils qu’elles ont vu luire tant de fois sur elles; sous certains éclairages obliques elles
semblent de l’or en fusion ; plus elles sont vieilles plus elles se patinent délicieusement.
On en peut pas dire autant des pierres froides avec lesquelles ont été édifiés la plupart des monuments des grandes villes de France. Versailles, l’admirable Versailles est gris; Paris est gris; Lyon noir. Rouen, Bordeaux, Nancy, Dijon dont les chefs-d’œuvre ne se comptent pas ne peuvent nous les présenter que sales et tristes si on les compare aux nôtres souvent moins riches et moins grandioses, mais d’une originalité si particulière et si attrayante.
Il nous faut parler maintenant des pierres de Calissane, pierres très dures, susceptibles de prendre un beau poli et dont se sont servi les grands sculpteurs Aixois pour confectionner les ornements et les statues qui décorent nos belles façades. Elles sont ou jaunes ou blanches, et furent également employées. Les carrières sont sur la limite du territoire de Saint-Chamas à trois lieues de Salon à peu près. Les marbres si prodigués dans d’autres villes ne furent que peu ou pas employés à l’extérieur de nos demeures les plus somptueuses. On les a réservés pour l’intérieur des églises et bien peu de statues, bien peu des vases qui ont orné en si grand nombre les jardins et les parcs de nos hôtels et de nos châteaux ont été sculptés dans cette coûteuse matière. Les artisans dont nous parlerons longuement ailleurs ont préféré les pierres de Calissane plus faciles à travailler et extraites à peu de frais des carrières de la région. Ce choix très particulier des artistes Aixois, est à mon avis une preuve de bon goût qui les différencie nettement de leurs voisins et confrères d Italie qui prodiguaient à la même époque les marbres polychromes, les porphyres et les faïences dans les palais et les monuments de Rome et de Florence. Il est vrai que dans la plupart des villes de la Péninsule on disposait des antiques et des débris de marbres grecs et romains extraits de fouilles récentes et multipliées. Beaucoup de ces marbres, envois ou achats de 1 école de Rome nouvellement crée, venant d’Itali en f rance sui le désir de Louis XIV et de ses grands ministres Colbert et
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Louvois, passèrent par Aix. Ils étaient destinés à Versailles, Marly, Vaux et aux autres belles demeures qui s’édifiaient un peu partout dans les environs de la capitale française. Vases, statues, vasques de porphyre et de marbre, jaune antique, vert antique ou Carare traversèrent notre ville par ce qu’on appelait la « voie ordinaire ». C’étaient ceux de petite dimension. Les grands ouvrages arrivaient de préférence parle Havre sur les flûtes armées pour le roi dans les principaux ports de France et qui allaient les charger à Civita-Vecchia. De nombreux artistes français ou étrangers profitaient de ces convois et traversaient Aix allant en Italie ou en revenant. Ils firent séjour dans notre ville et s’arrêtèrent parfois pour y travailler pour le compte des grandes familles nobles ou parlementaires.
Quelques-uns s’y trouvèrent si bien qu’il s’y fixèrent définitivement. Nous en parlerons dans notre dernier chapitre. S’ils n’influèrent pas sur la qualité des matières employées ils n’en eurent pas moins une action sur les artistes locaux. Leur influence est surtout visible dans certaines façades et dans la nouvelle manière qu’on eut de comprendre les toitures à la fin du XVIIIe siècle. Les marbres ne furent pourtant pas absolument dédaignés de nos artistes, d’autant qu’il en existait des carrières assez près d’Aix et dans la région. Ils furent réservés pour les intérieurs d’église, et l’ornement de quelques grands hôtels particuliers. Les plus employés furent : La Brèche du Tholonet dont les carrières existent encore aux pieds de Ste-Victoire, le Rosé du Var, fort joli marbre couleur rose de Chine ; le marbre gris très apprécié pour les cheminées et le dessus de consoles au XVIIIe siècle et enfin la somptueuse brèche violette dont nous avons encore quelques beaux spécimens (cheminées, dessus de meubles, retables, etc.).
Avant d’étudier maintenant les différents types d’architectures qu’offrent nos monuments et leurs caractéristiques, je tiens à prévenir nos lecteurs, que nous ne parlerons guère des Eglises que pour ce quelles contiennent d’objets d’Art des XVIIe et XVIIIe siècles. A ceux qui pourraient s’en étonner nous répondons d’avance que nous ne leurs donnons pas la place privilégiée quelles mériteraient si nous voulions faire comme tant d’autres de l’histoire ou de l’anecdote. Les plus belles sont de beaucoup antérieures à l’époque qui nous intéresse et celles qui furent construites ou réparées au XVIIe et XVIIIe siècles, n’offrent rien de particulièrement remarquable dans le dessin et l’ornementation de leurs façades. Plusieurs d’entr’elles ne furent même pas entièrement terminées et leurs ornements sont restés à l’état brut. Nous y pénétrerons souvent, néanmoins, pour admirer tout ce quelles contiennent pouvant entrer dans le cadre de notre étude.