‹ Les écoles d'architecture et d'art décoratif des XVIIme et XVIIIme siècles à Aix, capitale et siège du gouvernement de la ProvenceChapitre 42 sur 44 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

Nous voici, ami lecteur, arrivé au terme de nos promenades artistiques et documentaires. J'espère qu’elles ne vous ont ni lassé, ni déçu, et que, malgré l’aridité de certaines expressions techniques que j’ai dù trop souvent employer, les belles choses que vous avez eues sous les yeux ne vous auront pas permis de vous ennuyer trop longtemps.

Je désire maintenant terminer ce livre par quelques considérations que l’on trouvera peut-être bien pessimistes; mais que je me dois d’exprimer à mes concitoyens, dussé-je en froisser quelques-uns et déplaire à beaucoup d’autres. J’ai au bout des lèvres des paroles qui me brûlent et que je ne puis m’empêcher d’énoncer ainsi que certaines utopies que je me plais à concevoir et qui ne se réaliseront jamais, hélas ! j’en suis bien persuadé.

Je dirais donc pour en finir que j’augure mal, très mal, de l’avenir artistique de la ville d’Aix, à voir la façon dont ceux qui ont la garde de ses traditions et la direction de son entretien agissent vis à vis d’elle. Je ne puis comprendre qu’on cherche à la moderniser, à la ressusciter, à lui trouver des raisons de s’agiter, de se repeupler, de s’élargir aux dépens, bien entendu, de ce que certains osent appeler : ses vieilleries , qui sont sa seule raison d’être, je ne me lasserai pas de le répéter. Je crierai donc à ceux qui sont qualifiés pour l’entendre qu’avant de rien créer de nouveau, l’essentiel est de conserver les beautés qui nous restent, de les mettre en valeur en les débarrassant de l’odieux parasitisme utilitaire qui menace de les envahir et de les étouffer. Le modernisme pour Aix voilà l’ennemi. Aix ne devra et ne pourra jamais être que le Versailles de Marseille, la ville belle et calme où viendront se reposer les gens rassis et les intellectuels exaspérés par le bruit de la grande ville au tapage nuit et jour ininterrompu, rendue pour eux inhabitable par la trépidation des automobiles, le grincement des trolleys et l’abomination coloriée de réclames alimentaires. Et moi, l’artiste qui dans mon œuvre ai donné des preuves d’un modernisme particulier et qui ne suis l’ennemi du progrès que quand il nuit à certaines beautés essentielles, je vous souhaite à tous, commerçants, industriels, économistes et politiciens, le plus fécond des succès aux Milles, à Gardanne, au Pont de l’Arc, à Salon, à Marseille, à condition que vous n’essayez plus de salir et de gâter le merveilleux ensemble d’art ancien créé par nos pères dans l’ancienne capitale de la Provence.

Hélas, je sais trop bien que les désirs que j’exprime ne se réaliseront pas. Ceux qui comme moi ne sont pas des Cadets d’Aix (ce qui n’est qu’un titre à l’abri duquel on a commis avec sérénité bien des crimes de lèse-beauté), mais bien de véritables vieux Aixois d’âme et de cœur, sont hélas une infime minorité. Ils n’ont aucun représentant dans la direction de notre cité dont l’édilité a la médiocrité intellectuelle et artistique qui caractérise les démocraties triomphantes. Elle a beau se déclarer pauvre (ce qui est vrai) il n’en est

LES ÉCOLES D’ARCHITECTURE ET d’aRT DÉCORATIF

pas moins scandaleux de voir le peu de soin et le peu d’argent qu’elle réserve à ce qui devrait être la partie la plus essentielle de sa mission. Elle semble oublier complètement les origines et l’âme de notre ville pour ne penser qu’à lui réaliser de bonnes digestions et ne s’occuper que de ses parties les plus basses et les plus honteuses. Elle pratique d’une façon toujours plus intensive cette néfaste théorie du panem et circenses dont la France entière est en train de mourir, dépensant sans compter pour les pétards du 14 juillet et les pantalonades carnavalesques, et ne réservant que des sommes dérisoires pour l’entretien de ses vieilles pierres, de ses musées et de ses bibliothèques, laissant froidement s’effriter sous la rouille les belles ferrures de ses vieux palais, se désintéressant de son archevêché et de son incomparable halle aux grains dont elle ferait volontiers les dépotoirs de tous ses services publics. Elle n’est hélas, il faut bien le reconnaître, que le triste reflet de la population qui l’a envoyé siéger à l’Hôtel de Ville et c’est pour cela que je termine ce livre sur cette note si pessimiste; je suis sans espoir pour l’avenir; car l’avenir est au peuple et même au populo; or celui-ci, naturellement n’ayant que des appétits, ne cherchera qu’à les assouvir et préférera toujours au plus beau des palais, au plus précieux des musées, les bals de cercle, les cafés concerts ou les maisons de thé.

Ce livre n’est naturellement pas écrit pour lui, ce livre est fait pour une élite de penseurs et de constructeurs de tours d’ivoire.

J’ai voulu qu’il soit en quelque sorte le dernier recensement de nos vieilles beautés.

Qu’un autre plus autorisé en refasse un du même genre dans dix, quinze ou vingt ans et l’on pourra voir si j’ai eu raison dans mes pressentiments; on comptera les absents, les blessés, on regardera les morts. Ce qu’ils vont aller vite hélas, en ce siècle où l’on a la folie de la vitesse et l’horreur du recueillement U!

A tous les recueillis, à tous les amis du vieil Aix, j’offre et je dédie ces pages.

Aix-en-Provence, Pavillon de Vendôme , le 14 juillet 1909.

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