‹ Les écoles de Chartres au moyen-âgeChapitre 10 sur 107 · Tome XI. M · texte numérisé non relu

Tome XI. M

gardent les livres de la bibliothèque. A côté d'eux, l'on entend, surtout à la fin du siècle, les maîtres qui enseignent. C'est l'aurore du XI« siècle : on voit venir le grand Fulbert. ^ Trois influences se sont exercées dans cette période sur l'école chartraine : celle des évéques, celle de Fleury et de l'abbaye de Saint- Père, celle de Gerbert et de ses disciples.

Nous n'avons rien à dire de l'évéque Gantelme qui arbora la sainte Tunique de la Vierge en guise d'étendard contre les Normands et les battit sous les murs de Chartres avec le concours d'Ebles, comte de Poitiers, et de Richard, duc de Bourgogne.

Mais les évéques Aganon * (v. 925-941), Ragenfroi (941-955), Vulfard* (962-967), méritent une mention. Leur gloire principale est d'avoir relevé les ruines matérielles et morales de Saint-Père, après le passage des Normands. Aganon, que le Nécrologe, ouvert de son temps ', compare à saint Lubin, commença cette restauration, de concert avec le chanoine Alvée* qui en était abbé. C'est pour reconnaître ce bienfait que le moine Paul, à la fin du XI*^ siècle, intitula le premier livre de son cartulaire, Aganon, et relata les trois chartes données par, cet évêque à l'abbaye -. Ragenfroi lit plus encore : il aida d'abord Alvée à élever pour les moines une grande basilique, puis il l'envoya à Fleury, afin d'y apprendre l'observance des règles et la pratique de l'étude. Pendant son absence, il construisit l'habitation des religieux et le cloître. Au bout de trois ans, sur son ordre, Alvée revint avec 12 moines et avec l'abbé de Fleury lui-même, nommé Vulfard. Ces trois hommes réunis élevèrent Saint-Père à un haut degré de prospérité. Ragenfroi dota l'abbaye et délivra trois chartes (949 et 954) en sa faveur. Ces chartes ont un préambule et une conclusion remarquables; signalons seulement celle où il décrit avec éloquence les différentes phases de la restauration de Tabbaye et, en même temps, exhorte les moines à la sainteté et, à la lecture des saintes Écritures : exhortans... rudes et Inscios S. Scripturaruïti oracuUs hnbuere '.

Vulfard surtout donna une vive impulsion aux études avant et après son épiscopat. Du temps qu'il était abbé de Fleury, de 948 à 962, il avait relevé difïérentes abbayes en Angleterre et en France; il avait surtout initié à la science et à la piété le

< Cart. (leN.-D. de Ch., 111, p. 1.

■^ Cart. S. Père, p. 19, 26, 27.

s Cart. S. Père, p. 28, 32, .ï\). — Cart. de N.-D. de Ch., I, 77.

fameux Abbon ^ . Il apprit aussi aux moines de Saint-Père l'amour des livres. Par ses soins, une bibliothèque fut bientôt composée. Il avait du reste apporté plusieurs manuscrits antiques, entre autres les Morales de saint Ch^égoire sur Joh, du VIIP siècle (no 40). On y lit encore, écrites en lettres capitales, à deux endroits, ces lignes qui attestent sa provenance : « Hic est liber Sancti Benedlcti ahbati Floriacensi (sic) rnonasterli » et un moine du XYII^ siècle a pu y ajouter cette note avec raison : « Ce livre a esté apporté de Saint-Benoist-sur-Loyre et apparemment dès le temps que Ragenfredus remit icy les moynes. » De son côté, Alvée donna le mss. 101, Expositiones Orïgenis in Numéros et Leviticum^ qui porte encore ces lignes ; Hune lihrum dédit Alveus ahbas Sancto Peiro apostolo Carnotensis cœnobii pro vita aeterna. A cette époque, Ermentrude fit aussi présent du Textus aureus Evangeliorum, où se trouve un curieux inventaire des ornements de la sacristie de Saint- Père (no 23).

Il se forma de plus dans l'abbaye un collège d'écrivains qui copièrent avec ardeur les anciens auteurs. Vital transcrivit le saint Augustin (78) où fut ajouté, au XP siècle, un catalogue de la bibliothèque de Saint-Père. — Amalbert écrivit les 15 livres du même docteur De Trinitate (152), et, en terminant, il ajouta ces mots, en lettres grecques : Explicit liber XV. Féliciter. Deo gratias. Amen. Fiiiit. Amalbertus me fecit. Finis ista gaudium magnimi est. — Droard, après les Collationes Patrum de Gassien (21) signa ainsi : Droardus quamvis iîidignus peccator scripsit. — Rothbe7't, à la fm des Antiquités judaïques de Joséphe (29), se représenta devant un pupitre en train d'écrire son nom sur un volume, pour indiquer qu'il était l'auteur du manuscrit. Enfin, le frère Girald a terminé sa copie des Histoires d'Hégésippe (117) par ces vers, où il semble dire qu'il s'était retiré à Saint-Benoît-sur-Loire, après l'incendie du monastère.

Eunc offert librum bene scrlptiim

Giraldus frater, fugiat quem Tartarus ater, Extitit hac causa cujus mens celitus aiisa. Forte locus fatus penltiis fuit igné crematus. A quo discedens qiwd cernitur ac opus edens, Cum monachis patris Benedlcti scribere gratis

^ Hist. de Saint-Benoist-sur-Loire , par l'abbé Rocher. Orléans. 1865, p. 129. Voir aussi M'»'' de Villaret, 51 et 199, et l'abbé Pardiac Smnt Abbon, 67. ' •

Quivit milita legens, necnon satis optime degens, Hoc quiciimque vides, qui piira mente renide^. Ut scrlptor pénis careat baratrique catenis Tu miserere, libens si caro peclore ridens. Amen.

A ces manuscrits, signés par leurs auteurs, qu'on en ajoute environ vingt autres, (c'est, du moins, le nombre que nous possédons encore) pour le X^ siècle % sept pour le IX'^ siècle-, et l'on se fera une idée incomplète, sans doute, mais assez juste de la Bibliothèque de Saint-Père. Nous n'avons pas, il est vrai, tous les volumes qui s'y trouvaient: cependant, si, au XI«^ siècle, d'après le catalogue conservé au n» 78, elle ne comptait que 109 manuscrits, il est probable qu'au X<^ siècle, elle ne possédait guère que la moitié de ce nombre.

Outre ses copistes, l'abbaye avait ses bibliothécaires. Ceux-ci rappelaient sur un folio, et quelquefois sur plusieurs, à différents endroits, que le manuscrit appartenait à Saint-Père, et ils inscrivaient de terribles malédictions contre quiconque aurait osé le voler ou le mutiler. Dix manuscrits portent encore cet ex-libris et cet anathème ^ Ils y furent écrits, au X« siècle, presque tous par la même main, et sont conçus à peu près dans les mêmes termes. La formule ordinaire est celle-ci : Hic est liber Sancti Pétri apostoli Caniotensis cenohii. Si quis eum furaverit vel folium inc'iderit, dampiiationem accipiaL cum Anna et Caypha. Amen, amen. Fiat, fiât. La formule du manuscrit 106 est un peu plus explicite : Hic est liber Sancti Pelri apostoli Carnotensis cenobii. Si quis eum furaverit vel conscrit, sive folium, aliquem inciderit, vel m^aledictionem islam delcverit, damjinacionem perpetuam accipiat cum. Anna et Caypha, et Dathan et Abiron quera in deserto lerra absorbu'd, hi isto presenti sectilo et in futuro. Fiat. fiai. Amen. La ressemblance qui existe entre ces anathèmes et ceux qui terminent les chartes du Xc siècle, à défaut des caractères de l'écriture, prouveraient qu'ils sont bien de cette époque.

Ce rapprochement nous amène aux archives que Ragenfroi signale en 950, et nous induit à penser qu'elles avaient pour gardien et pour notaire le bibliothécaire lui-même. Celui-ci, en 9(37. s'appelait Waldric : Waldricus, notarius, rogatus, scripsit; en 986, c'était le moine Erberi : Erbertus, scripsit,

< Catalorpie,... 25, 32, 34, ii, 52, 57, 58, 02, 03. 04. 08, 09, 89, 90, 95, loi, 100, 115, 130, 155.

-' Catalogue, 10, 13, 24, 31, 05, 80, 109.

3 Voyez 21, 31, 32, 41, 58, 05, 78, 95, 100, 155.

monachus et levita; en 1001, c'était le moine Alvée '. Le moine Paul insinue que ces archives étaient assez bien tenues, du moins à partir de l'arrivée des moines de Fleury avec Vulfard. Il a retrouvé un certain nombre des cliartes données avant eux, du temps des chanoines, par les évêques Aganon, Ragenfroi, Aimeric et par l'abbé de Saint-Cheron, Graulfe; il a rencontré aussi deux rouleaux, contenant l'énumération des biens et des anciennes redevances -. Depuis la réforme, il n'est plus embarrassé : il ne compte pas moins de 8 cliartes sous l'abbé Gisbert ^

Les moines de Saint-Père étaient donc, grâce au zèle de Vulfard, bien outillés pour le travail. L'on ne peut douter que ce savant homme et ses successeurs, Guibert et Gisbert, ne les aient poussés à s'y appliquer. Ces religieux faisaient lécole à leurs oblats, mais ils étudiaient surtout pour eux-mêmes, selon la règle de saint Benoît. C'est pourquoi les livres de liturgie, d'exégèse, d'ascétisme, leur convenaient plus que les traités profanes : ils avaient un texte d'or des Evangiles (23), un Cornes ou épistolier copié sur celui d'Alcuin (24), un Lectionnaire (57), les Yies des Saints (106, 115), les Commentaires d'Origène (101), de saint Augustin (104), de saint Jérôme (58, 13), de saint Grégoire (89), de saint Ambroise (34), de Cassiodore (32), de Raban-Maur (25, 52) et d'Haymon (44) ' ; quelques traités dogmatiques et moraux de saint Augustin, (104, 109, 152, 155), de saint Grégoire (65), et de Cassien (21). Ils possédaient aussi les Histoires de Josèphe (29j, d'Hégésippe (117), et celles de Socrate, Sozomène et Théodoret (10); ils avaient encore les ouvrages de Cassiodore sur les sept arts libéraux (90), d'Isidore sur les Étymologies et les Sentences (68,69), de Bède sur le comput et l'arithmétique (80), de Galien sur la médecine (62). Ils s'occupaient de musique et notaient des proses en neumes (130) ; ils écrivaient çà et là des recettes médicales, et se servaient des notes tironiennes (13). Eniin ils avaient un fragment de Tite-Live (90) et des Bucoliques (13).

On signale deux spécimens de leur culture littéraire. L'un est en prose ; c'est la Vie de saint Éman, composée par l'abbé Guibert (f v. 981), que Vulfard mit à la tête de l'abbaye après

• Cart. S. Père, 57, 170, 91.

2 Id., p. 17, 48.

5/rf., p. 79-91.

* La Bibl. de l'Arsenal possède un Bède sur Salomon, du X^ siècle, ayant appartenu à Saint-Père, n° 1198.

oo

Aremberg. Le moine Paul dit que cet ouvrage, écrit dans un très bon style, prouve combien était grande la science de ce saint homme : Quantae doctr'inaUs scientiae vir fiierit, B. Emani passio, quam decenti stilo composuit, déclarât. Dom Pitra a Remarqué que cette vie était semblable dans tous ses détails à celle de saint Baudry ' .

L'autre monument littéraire, sorti de la plume des moines, est l'épitaphe en distiques de Tabbé Gisbert. Mais comme il ne fut composé qu'en 1004. après le X« siècle, nous ne nous y arrêtons pas -.

L'Ecole de la cathédrale ne pouvait pas rester étrangère au mouvement littéraire qui s'épanouissait à Saint-Père, et à Faction des èvèques. En 931, apparaît pour la première fois explicitement le titre de chancelier : il est porté par le prêtre Clemens : et ce qui prouve l'importance acquise déjà par ce dignitaire, c'est que, du premier coup, on le voit escorté d'un suppléant, d'un vice-chancelier, qui est Ragenfroi. On lit au bas d'une charte de Saint-Père, sous Aganon % cette souscription : Ragenfredus, humilis levita, ad viccm Cleme)itis preshïteri et cancellarii, scripsit. Ce Ragenfroi nest autre que le futur évèque de Chartres. En 940, une nouvelle charte * est signée ainsi : Aregarius, ad vicem démentis, scripsit. Cet Aregariiis avait déjà paru comme témoin dans la charte précédente de 931, en qualité de lévite, lévites, avec le prêtre Fro^^ùigus.U se retrouve dans le Nécrologe ' avec cette mention : Obiit Aregarius levita et grammaticus. De ces textes, il résulte que, de 931 à 940, il y eut un grand chancelier, nommé Clément. Il eut sous ses ordres successivement deux lévites ou vice-chanceliers, Ragenfroi d'abord, qui fut évêque en 941, puis Aregariiis : celui-ci reçut, le premier, le titre de grammaticus ; il fut encore appelé vice-chancelier, ad vicem Clemcatis; ces deux titres étaient donc identiques.

Nous constatons ainsi, du même coup, l'existence des deux personnages les plus importants dans les écoles après l'évêque, et la double nature de leurs attributions. Jusqu'ici, nous n'avions aperçu que les évéques et les maîtres, tels que Ghermir,

< Cart. S. Père, p. 54. — Hist. lilt. III, 414; VI, 408. 2 Mahillon, Annales, IV, 169. — .4. SS., Ki mai, III, 595. ^Cart. S. Père, p. ^8. — Dom Pitra, BoUandi,stes, 130. 'Id. p. 26.

'Cart. de N.-D. de Chartres. III. 136.

Béthaire, Lancégesil, Leufroy, Tngelgald ; nous connaissons maintenant le chancelier et le vice-chancelier ou grammairien, et nous savons qu'ils remplissaient à la fois deux fonctions, celle de notaires du Chapitre et des évêques et celle de maîtres des écoles. Nous en dresserons soigneusement la liste, car ils soutiennent le rôle principal dans cette histoire, en raison de leur seconde attribution.

Siigger semble avoir succédé à Clemens comme chancelier ; il eut pour suppléant un prêtre appelé Grimwimis. Ainsi la charte ^ donnée par Erveus, abbé de Saint-Gheron en 968, a pour souscription : Grimwinus scripsit ad vicem Suggerii. Ce même Grimivimis en signe une autre de 974, et une troisième de 977 : Grimivinus levita scripsit '-. Il remplaçait d'autant plus Sugger que celui-ci était doyen (depuis 954) en même temps que chancelier. Il cumula ses deux fonctions jusqu'en 986, où il se fit moine à Saint-Père, comme nous l'apprend son obit, ainsi conçu : Ohiit Siiggerius qui, apud civitatem Carnotum, in archisterio Sanctœ Mariœ, decaniœ curam ministravit, et ex clerico monachus effectus est, siib prefata civitate in monasterio Santl Pétri ^.

Quel fut son successeur? Rodolphe le remplaça comme doyen, jusqu'à ce qu'il devînt lui-même évèque, mais le remplaça-t-il comme chancelier? De même, qui fut maître à la place de Grimwinus ? Les documents ne donnent plus le titre de chancelier, jusqu'à Fulbert, qui, du reste, arriva peu après 986 ; ils ne donnent pas davantage celui de vice-chancelier ou de grammairien ; mais les hommes capables de le porter ne manquaient pas. Dès 974, il y avait autour de Grimwinus, Hildegarius levita, Teudo levita. Hilduinus suhedituus, personnages jeunes alors, mais qui devaient faire partie plus tard de l'entourage de Fulbert ; il y avait le pieux chanoine Sigemundus, que le moine Paul nous représente si attentif à la lecture % et le médecin Ama^id, dont le nom se trouve, en écriture du X^ siècle, sur un manuscrit chartrain d'Oribase ; il y avait surtout deux illustres disciples de l'école de Reims, Herihrand et Herbert. Précurseurs et peutêtre condisciples, à Reims, de Fulbert, ils apportaient àChartres,

< Cart. S. Père, p. 57.

^ Id. p. 59, 62.

^ Carf. de N.-D., 1!I, 130. 11 y avait un autre Snggerius, Claviger en 974., [Cart. S. Père, p. 59), Archidavus en 977 [Cart. S. Père, p. 62).

■i Cart. S. Père, pp. 67, 69. — Cart. N.-D., 111, 179.

qui jusqu'alors n'avait reçu que l'impulsion de Fleury, les premiers échos de la grande voix de Gerbert.

Héribrand était un médecin comme Amand ; il eut la gloire d'être lami et le maître en médecine d'un Rémois, qui fut un Jaistorien célèbre, je veux dire Richer* : c'est ce dernier qui nous l'a fait connaître en nous racontant dune façon pittoresque comment, en 991, il se rendit de Reims à Chartres, pour y étudier les Aphorisrnes d'Hippocrate, sous la direction d'Héribrand : ((. C'était, dit-il, quatorze jours environ avant la prise du roi Charles, de sa femme et de ses enfants ( le 16 mars 991) par l'évéque de Laon ; désireux d'apprendre la Logique d'Hippocrate de Cos, je pensais souvent et beaucoup aux études libérales, lorsqu'un jour, étant à Reims, je rencontrai un cavalier cliartrain. Je lui demandai son nom, sa famille, son pays, et la raison de son voyage. Il me répondit qu'il était envoyé par Héribrand, clerc de Chartres, et qu'il voulait parler à Richer, moine de Saint-Rémy. En entendant le nom de mon ami et le motif de son amloassade, je lui dis que j'étais celui qu'il cherchait, et, après nous être embrassés, nous nous nous retirâmes à l'écart. Il me présenta aussitôt une lettre d'Héribrand, qui m'exhortait à venir étudier les Aphorisrnes. Tout heureux de cette invitation, je m'adjoignis un petit page, et je me disposai à prendre le chemin de Chartres avec le cavalier chartrain. »

Le voyage s'effectua par Orbaix, Château-Thierry. Meaux, non sans grandes aventures. On se trompa d'abord de route, puis on dut, à la tombée de la nuit, faire traverser aux chevaux un pont ruiné par les eaux. Le page perdit sa monture et dut s'arrêter, épuisé de fatigue, à Meaux ; Richer poursuivit son chemin, seul avec le cavalier chartrain, puis il renvoya à son page des chevaux pour qu'il pût le rejoindre. « Son arrivée m'ayant enfm délivré de toute inquiétude, dit-il, j'étudiai avec ardeur les ApJiorismes d'Hippocrate, dans la maison du seigneur Héribrand, homme d'une grande science et d'une grande libéralité. Mais les Aphorisrnes ne m'apprenaient que les pronostics, et je désirais obtenir mieux qu'une simple connaissance des maladies. Je demandai à mon hôte de m'expliquer le livre qui a pour titre Concorde d'Hippocrate, de Galien et de Sor'in. Il me l'accorda, car il était très versé dans cet art et n'ignorait rien en fait de pharmaceutique, de botanique et de chirurgie '. »

' Richer, Hùt., IV, 50. P. L . t. 138, p. U7.

Ce passage est intéressant. On accourait donc de Reims pour entendre Héribrand : celui-ci avait étudié lui-même dans cette ville, et, venu à Chartres il y commentait, en 991, les Aphorismes d'Hippocrate et la Concorde. Ainsi, la médecine était, dès ce temps, une spécialité de l'école de Chartres : nous la retrouverons encore plus tard. Héribrand est sans doute le clerc dont le Nécrologe parle au 22 juin : Ohilt Herhrandus levita et canonicus B. Marie : il mourut avant 1028.

Herbert^ dont il nous reste à parler, venait aussi de Reims, et il excellait dans une autre spécialité chartraine, la musique et le chant. La Chronique de Fontenelle en parle assez longuement « Herbert, dit-elle^ né de parents juifs, mais chrétien dés l'enfance, avait été condisciple de Robert, roi des Francs, de Fulbert, évêque de Chartres, et du philosophe de Reims, Gerbert, qui depuis fut moine, archevêque de R.eims et pape, (c'était donc vers 984). Herbert s'imprégna profondément des enseignements de Gerbert, et, peu de temps après, embrassa la discipline bénédictine au monastère de Lagny ^ . » Mais avant de se faire moine, il revint à Chartres; il y fut d'abord membre du clergé capitulaire, et c'est lui sans doute qui signe Erhertus suhdiaconus, dans une charte de l 'évêque Eudes en 986-. (( Il brillait entre tous les autres, à Chartres, dit la Chronique citée plus haut, par sa connaissance des lettres, son talent musical, et la beauté de sa voix. » Il paraît s'être fait ensuite moine à Saint-Père, et c'est lui sans doute qui rédigea une charte de l'abbé Guibert en 986 ^ Saint Mayeul de Fleury ayant envoyé des religieux à Lagny , Herbert en fut nommé abbé : vers 1001 , il signait avec ce titre : Herhertus ahhas Latiniacensls % une charte de Gisbert, où ne paraissent que des moines de Saint-Père : en 1004, lorsque ces moines furent expulsés par le comte Thibaut, à l'occasion de l'élection de Magénard, il les reçut et les entretint dans son monastère ^. Il était encore à Lagny, en 1019, lorsque le comte Etienne obtint, en sa faveur, un diplôme du roi Robert. Par ses soins, la sainteté et la science fleurirent parmi ses religieux ; il forma de bons élèves, entre autres Gérard, qu'il

^ Chrnnicon Fontanellense, cap, VII, ad aiin. 1053, dans Launoy Descholis celebrioribus, t. IV, part. 1^^, p. 44.

2 Cart. S. Père, p. 70.

3 Id., p. 170.

* Id., p. 91.

5 Id., p. 102.

envoya se perfectionner à Chartres, prés de Fulbert, et qui devint abbé de Saint-Crépy-en-Valois, puis de Fontenelle en Normandie. Herbert mourut d'une peste causée par la famine le 19 des kal. de décembre 1033 '.

^ous ces maîtres ajoutaient de nouveaux livres à ceux que le Chapitre possédait déjà. Nous ne trouvons point cependant, comme à Saint-Père, des mentions indiquant l'appartenance des volumes à l'Église de Chartres, ni les noms des copistes. On lit seulement sur un recueil de Bède (19) ces mots : Rotgarii

siim Ce Roger est peut-être celui dont l'obit se voit aux

kalendes de mars, avant 1028: Ohiit Rotgerius canonicus et jorepositus San de- Marie. Il nous reste environ 25 manuscrits de ce temps, parmi lesquels on trouve 1 ÉvangcUa'ire avec peintures qui est à la Bibl . nat. , fonds lat. 9386. 1 Antiphonaire de saint Grégoire (47), quatre traités de saint Augustin (7, 39, 66, 118) d'autres de saint Jérôme (118)deProsper, de Mamert Claudien (66) des Commentaires sur l'ancien ou le nouveau testament de Cassiodore (20), de Bède (96), d'Haymon (91), de Raban- Maur (98). Comme on le voit, le nombre des manuscrits liturgiques, théologiques et exégétiques, est moindre qu'au siècle précédent. Au contraire, celui des livres d'études profanes est plus élevé. Nous rencontrons, en effet, les traités classiques des arts libéraux de Marc'ianus Capella, de Cassiodore et de Boèce. Le Cassiodore existait au siècle précédent (102) : mais Marcianus Capella apparaît pour la première fois avec ses neuf traités des sept arts, en deux exemplaires (103, 105). Boëce aussi entre dans l'école, incomplet encore, apportant avec lui les traités d'Aristote et de Cicéron. Nous avons quatre manuscrits spécialement consacrés à la dialectique : ce sont les n*'» 12, 71, 72, 74. Ils comprennent rangés logiquement, les Catégories d'Aristote traduites par Boèce (12), les Catégories de saint Augustin (74), les Perihcrrneneiae d'Aristote (71) et leurs commentaires par Boèce (71 et 72), celles d'Apulée (74), les Topiques de Cicéron et de Boèce (71) ; de plus en double exemplaire : les Syllogismes catégoriques et les Syllogismes hypothétiques de Boèce et enlin les Définitions du même (74). Voilà (avec des tableaux et des extraits de logique disséminés) ce qu'on avait en fait de dialeclique; rien encore de Porphyre, rien de Platon,

< Gnllia CImstiana. VU, col. 492, Vlll. col. 1^219. Voir [Histoire de l'abbaye roj/n/i' fie sainl Pierre de Laf/ny. par lioni de Cliaugy, conservée raaiiusnistr au (iraiid Séininaire df Meaux. M. le ciiaiioinc Denis a l)i«'ii voulu nous copier ce qui concerne Herbert.

presque rien d'Aristote, uniquement du Boëce et du Cicéron. Pourtant l'on faisait déjà différentes élucubrations philosophiques dont nous parlerons, et qui, se rattachant à Scot Érigène, préparaient ce platonisme chartrain qui régna dans l'école jusqu'à la fm du XII^ siècle.

Les autres branches du Trivium sont moins représentées que la dialectique. Pour, la grammaire, l'on n'a que des explications des lettres alphabétiques en vers latins, différents alphabets grecs dispersés çà et là, (77, 75, 105,) un petit traité anonyme (102), par demandes et par réponses. L'on possédait Priscien dès le siècle précédent.

La rhétorique est aussi représentée par différents tableaux, par des vers d'Alcuin (77), mais surtout par le Commentaire de Victori7ius sur la Rhétorique de Cicéron (99).

Il n'y a point de manuscrits spéciaux pour l'arithmétique et la géométrie : mais on trouve des extraits sur ces sciences, en plusieurs endroits (102, 105). Il en est de même de la musique. On rencontre avec quelques proses notées, plusieurs traités très courts, mais moins nombreux qu'on ne s'y attendrait, étant donné la réputation d'Herbert (102, 105). Nous avons vu, pour la médecine, qu'Héribrand expliquait à Richer les Aphorismes d'Hippocrate , la Concorde d'Hippocrate, Galien et Sorin, et que le médecin Amand possédait un Oribase ; mais nous ne trouvons plus de manuscrits médicaux du X^ siècle : il ne reste que des petites recettes, écrites çà et là, sur les gardes des volumes (102), et un petit commentaire d'Hippocrate (75). Enfin l'astronomie, le comput et le calendrier, se retrouvent dans différents extraits (7, 75), mais surtout dans plusieurs traités de Bédé, de Cyclo Lunari, etc., dans une lettre d'Abbon de Fleury sur le Cycle Pascal (75, 19) et une de Gerbert à Constantin sur la Sphère (7).

Ainsi les sept branches du Trivium et du Qiiadrivium sont cultivées à Chartres, comme à Reims et à Fleury : les études profanes semblent l'emporter sur les études sacrées, et, à côté de la musique, de la médecine, et de l'astronomie liturgique, la dialectique et l'art d'écrire prennent une place prépondérante.

Il nous reste à parler des productions littéraires du IX^ et du X*^ siècle, elles sont peu nombreuses et peu importantes. Les vers philosophiques du ms. 77, qui roulent sur la matière et la forme et prouvent l'immortalité des anges par leur immatérialité, ne présentent pas un grand intérêt. La première

Vie de saint Solenne connue de Raban-Maur, les trois Vies de saint Dié, écrites peu après Charles le Cliauve, sont l'œuvre de clercs blésois ; la Vie de saint Bénigne, faite à Blois ou à Utrecht vers 964, n'a jamais été connue à Chartres. Nous avons signalé (^Jle de saint Éman par l'abbé Guibert. Quant à celle de saint Cheron, elle fut composée par un religieux de l'abbaye, au début du X*^ siècle ', dans un style oratoire et recherché, avec des emprunts aux Vies de saint Martin, de saint Antoine et à l'Évangile. Les chartes et les obits appartiennent plus spécialement aux chanceliers : et même il faut remarquer que les premiers connus de ces documents remontent à l'époque où apparaît le titre de chancelier, c'est-à-dire au milieu du X^ siècle. Mais ces pièces sont peu nombreuses et. pour la plupart, sans valeur littéraire.

En résumé, l'école chartraine écrit peu au X« siècle : à cette époque, elle s'organise, elle s'enflamme, au contact de Fleury et de Reims ; elle a ses évêques, ses chanceliers, ses maîtres, ses étudiants: elle enseigne avec éclat, elle possède, outre les livres de médecine et de chant, tous les auteurs classiques des arts libéraux. Vienne un maître éminent, et elle est prête à prendre rang, à côté, sinon au-dessus, des plus grandes écoles. Ce maître vint : ce fut le grand Fulbert.

' Hensclieilius place son auteur au temps d'Usuai'd parce qu'il dit que saint Denvs fut envoyé par saint Clément, Hist. litt., V. 677. A. SS., ^8 mai, p. 748. Cet écrivain appelle la ville de Chartres, îtrbs lapidum; le moine Pau J dit qu'on la nommait ainsi du temps des Normands, en 858. Cari. S. Père, p. 5.

Page 1