CHAPITRE III DU IXe AU Xl^ SIÈCLE
Mais sous Charlemagne et ses successeurs, il y eut une grande renaissance. Les Conciles décrétèrent rétablissement dans les cathédrales d'écoles où Ton enseignerait le chant, le comput, la grammaire. Amalaire exigea pareillement, dans ses liégles, sous Charles le Chauve, la fondation d'écoles capitulaires auprès de toutes les églises.
Les évéques chartrains du l\^ siècle étaient trop amis des lettres pour négliger ces différentes prescriptions. Hélie (837- 849) fut secrétaire du Concile qui déposa Tarchevèque de Reims, Ebbon. Burchard (853-855), habile diplomate, éloquent parleur, fut nommé Commissaire royal. Gislebert (859-879), qui reçut le Voile de la sainte Vierge, rédigea des CajjiliUaires, au nom de Charles le Chauve, et fut créé par lui conseiller de Louis le Bègue, son fils. Le pape Jean VIII, dans une lettre, lui décerna de grands éloges : il fut Tami d'Hincmar de Reims, d'Agius d'Orléans, de Loup de Ferrières. Aimeric, d'abord abbé de Saint-Cheron, fut un grand protecteur de l'abbaye de Saint-Père, en faveur de laquelle il donna une charte (888-896). Tous ces évéques, malgré les invasions normandes, durent entretenir, près d'eux, les écoles que réclamaient les Conciles : ils étaient secondés en cela par les clercs chartrains, qui suivaient la règle de saint Chrodegand, et consacraient comme les religieux un certain temps à l'étude '.
Toutefois, la vie des écoles chartraines au IX^' siècle, ne nous est formellement attestée que par une piirase du moine Paul et par la légende d'Hérifroid, évéque d'Auxerre*. Le moine Paul, de Saint-Père, qui rédigeait le cartulaire de son abbaye dans la seconde moitié du XI<^ siècle, avec les archives confiées à sa garde, dit en parlant du siège de Ciiartres par les Normands, en 858,^ sous l'évéque Frotbold, qu'à cette époque a. Chartres était une cité populeuse, l'une des plus opulentes de la Neustrie, fameuse non seulement par la grandeur de ses
' Pour tous ces évéques et leurs dates, voir le Gallia christiaua. t. Mil,
murailles et la beauté de ses édifices, mais aussi par la culture des arts libéraux : popiilosa admodum atque opulentissima inter Neustriaeurhes, murorum magnitudine^ edificiorum quoque pulcritudme, vel artiiim liheralium studiiSj habehatur famosissima M).
Le moine Paul fait allusion à l'école capitulaire où se rendit, vers le même temps, le jeune Hérifroid. La vie de ce personnage ressemble beaucoup à celle de saint Béthaire. Né à Chartres d'une famille bretonne, il était de mœurs éprouvées, d'un abord et d'un extérieur angélique... Son père s'appelait Hérifroid et sa mère Hisemberga, tous deux nobles par leur race, plus nobles encore par leurs vertus. Bien qu'ils vécussent ensemble dans le siècle, leurs âmes se tenaient unies dans les régions célestes. Pleins d'une tendre affection pour leur enfant, ils le consacrèrent au service de Dieu et de la B. Vierge Marie dans la ville de Chartres dont ils étaient originaires et ils lui rasèrent les cheveux avec un grand bonheur. Il fut instruit pendant quelque tetnps à Chartres dans les études libérales et il acquit de grandes connaissances littéraires. » Mais bientôt son oncle Gautier, évêque d'Orléans, l'appela près de lui et le conduisit à l'École du Palais, où il scruta, sous sa direction, les saintes Écritures -.
Ce texte est important : l'école de Chartres, dans la seconde moitié du IX« siècle, suivait donc les antiques traditions ; elle avait ses oblats, c'est-à-dire des enfants, qui se préparaient aux fonctions sacrées par l'étude, sous des maîtres choisis. Et ces étudiants s'en allaient, comme au VI^ siècle, perfectionner leur savoir dans la grande école du roi.
Ces jeunes élèves, comme autrefois, devenaient des personnages importants. Hérifroid fut élu évêque d'Auxerre : il se donna beaucoup de peine pour relever l'église de la sainte Vierge incendiée et pour encourager les études. Il avait une école près de lui, et l'on raconte que ses écoliers venaient chaque matin lui demander sa bénédiction pour être plus assurés d'échapper ensuite à la verge et au bâton. Parmi ses
' Cart. S. Père, p. 5.
■^ A. SS., oct., X. 206. — P. L., t. 138, col. 254. — Qui prœfatam prolem tenere diligentes, Omnipotentis et B. Marise servitio tradiderunt, in Carnotensi urbe, unde et ipsi oriundi erant, ingenti gratulatione eum tonsorantes. Ibi aliquantisper lilteralibus institutus studiis...^
Sur l'École palatine sous Charles le Qvàaye, voir Hist. lift., 111, 4.24, IV, 10. — A. SS., et., X, 207. Scot Erigèiie s'y trouvait au temps d' Hérifroid.
élèves on compta l'évêque Gui, qui fut l'un de ses successeurs. Après l'avoir reçu tout jeune dans l'église Saint-Étienne, d'Auxerre, Hérifroid lui donna la tonsure, et, jusqu'à ce qu'il parvînt à l'âge mûr, l'instruisit tant qu'il put dans les lettres divines et humaines. On voit qu'il suivait à Auxerre les usages de l'église de Chartres dont il avait été témoin dans son enfance.
Le passage d'Hérifroid à Chartres coïncide à peu près avec répiscopat de Gislehert. Or, c'est à cette époque que Ton trouve la première mention de hibliothèques et de copistes, d'archives et de notaires dans l'église de Chartres.
Un manuscrit conservé sous le n*" 3 ' porte cette inscription en capitales : Optulit hune lïhrum Richulfus . per manus Gislebertij episcopi sanctae Mariae Carnotensis ecclesiae. Au premier folio, on lit encore : Qui legis, ora pro scriptore Dodaldo clerico, si Dommum habeas protectorem. Voilà un livre écrit par le clerc Dodaldus et offert par Ricliulphus à l'église Sainte-Marie ; il y avait donc près de l'église, sous la garde de l'évêque, un lieu où l'on réunissait les manuscrits utiles à l'étude et à l'office divin. Celui de Dodaldus est le traité de saint Jérôme sur les Psaumes. Un autre copiste, Teimarus, a inscrit son nom au folio 126 du Commentaire d'Haimon sur l'épître de saint Paul aux Romains, qui est du IX^ siècle. Le manuscrit 53 (folio I): Orne lia prima Gregorii pape in extrem,a parte EzecJiielis prophetae , attribué au IX^ siècle, est signé : Vivianus clericus scripsit. Peut-être est-ce le Vivien, archidiacre, qui fut tué après 940, par des brigands du Drouais, et dont le Nécrologe rapporte l'obit au 23 janvier? On conserve encore une vingtaine d'autres manuscrits de ce même siècle, parmi lesquels on compte 1 évangéliaire -, 3 recueils de saint Jérôme (4, 5, 111) ; 6 de saint Augustin ^6, 43, 67 73, 93, 112) ; 1 de saint Grégoire (53) ; 1 de saint Césaire (67), de saint Ambroise (119), de Bède (76), d'Alcuin (113), de Raban- Maur (98), auxquels il faut ajouter pour les études profanes, un Priscien, {Blbl. nat. F. lat. 10.289), deux traités de grammaires (70, 92), des poésies d'Arator (70), et un
'' Bibi. comiTi. de Chartres. — Dorénavant, lorsque nous n'indiquerons pas à quelle Bihliolhèque appartiennent les manuscrits, c'est qu'ils seront de la liibiioliièiiue cunnnunale de Chartres. Nous renverrons aux numéros du Catutoyuc général des manuscrits des Bibliothèques de France^ Chartres, t. XI.
2 Cet Évangéliaire, ayant appartenu au dominicain Jean d'Anet, se trouve maintenant à la iiibliothèque Harléienne.
second exemplaire du médecin Oribase (Bibl. nat. 1332). Ces livres nous donnent une petite idée des études au IX^ siècle : on faisait dans les écoles, de la médecine, de la poésie, de la grammaire, mais surtout de l'exégèse, à l'aide des Pères et des commentateurs modernes.
La première pièce d'archives que nous ayons est une charte de l'évêque Aimeric (888-896), la seule du IX^ siècle que le moine Paul ait retrouvée ^ Elle nous signale deux noms intéressants : celui du didicr e Frotgingus, dont elle confirme une donation à Saint-Père, et celui d'Ingelgaldus. Le premier était un élève de l'école épiscopale, comme Hérifroid, car, dit la charte, il avait été noblement élevé dans le sein même de l'Église : ah ejusdem ecclesiae nohiliter educatus cunis. Le second était d'un rang plus élevé : c'était le rédacteur de la charte ; il la signe ainsi : Ingelgaldus^ sacerdos indignus, scripsit. C'est la première fois que nous rencontrons un clerc, écrivant au nom de l'évêque, des pièces officielles. Quel était au juste son titre? Nous ne croyons pas nous tromper en reconnaissant en lui tout au moins le chancelier du Chapitre et peut-être aussi le maître des écoles. Les usages des siècles suivants confirment cette hypothèse. Les clercs qui rédigeaient les chartes prenaient le titre de chancelier, et nous savons qu'ils étaient en même temps les grands maîtres de la jeunesse lévitique. Nous en verrons bientôt des exemples. Nous pouvons donc dès maintenant inscrire Ingelgaldus à la suite des Chermir, des Béthaire, des Leufroy.
En résumé, nous reconstituons assez bien l'état de l'école épiscopale, après sa renaissance, sur la fin du IX^ siècle. Sous les évêques Gislebert et Aimeric, elle avait parmi ses maîtres Ingelgaldus, parmi ses élèves, Hérifroid et Frotging. Dès lors elle possédait des archives et une bibliothèque ; plusieurs de ses clercs étaient d'habiles copistes, comme Dodaldus, Tetmarus, Viviaîius : et si la plupart de ses livres avaient pour objet les exégèses d'Écriture sainte, elle en avait aussi qui traitaient de la grammaire, de la poésie et de la médecine.
Passons au X^ siècle : l'organisation scolaire se précise et se développe, surtout après la défaite définitive des Normands. Au-dessous des évêques, l'on aperçoit clairement les successeurs d'' Ingelgaldus prenant le titre de chancelier ou de vicechancelier, et, en cette qualité, ils rédigent les chartes et
^ Cart. S. Père, p. 15.