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CHAPITRE V' LES MAITRES ET LES ÉLÈVES

(ÉVÊQUES, CHANCELIERS, ÉCOLATRES)

lo LES MAITRES

Section I''^. — Coup d'œil général. — Nous avons vu qu'à la fin du X*^ siècle le personnel des maîtres se composait de l'évêque, du chancelier, et des vice-chanceliers ou grammairiens.

Au Vie et au YII^ siècle, l'évêque enseignait lui-même. Au IX*^ et au X*^ siècle, on ne signale pas explicitement son intervention dans les écoles, bien qu'elle soit très probable. Au contraire, à partir du XP siècle, on le voit y jouer un rôle prépondérant. Fulbert était écolâtre avant d'être évéque : il le lut encore après. Ses successeurs l'imitèrent, et V Histoire littéraire ne craint pas d'affirmer que jusqu'au XII« siècle, jusqu'à saint Ive,les pontifes chartrains professèrent par eux-mêmes. C est pourquoi, si nous avons passé sous silence certains prélats des siècles précédents, nous mentionnerons tous ceux du XI*^ siècle.

Les chanceliers, qui occupaient dans les écoles le second rang après l'évêque, virent leur dignité grandir et leurs attributions scolaires ou notariales se confirmer. Ils furent, plus formellement encore qu'au X^ siècle, chargés de rédiger les chartes, d'écrire les lettres officielles, de garder et d'appliquer les sceaux du Chapitre et de l'Evéque. L'un d'eux, Ingelran, prit le titre de signator : un autre, Gauslin, apposa sa signature sur une pièce et s'en déclara le rédacteur pour en garantir l'authenticité. De plus les chanceliers gardaient les Archives, et spécialement le Nécrologe, où ils inscrivaient les obits. On sait que le premier fut ouvert aux environs de 940, peut-être sous le chancelier Clément.

Mais ces fonctions d'ordreadministratif n'étaient pas les plus importantes. Avant tout, les chanceliers du XI'' siècle étaient écolâti'es, et les premiers des écolàtres. Evrard, sous Fulbert,

enseignait, et son ami Hildegaire lui demandait dans une lettre s'il goûtait l'emploi de scolastique, scolasticum officium. Fulbert offrait tout à la fois à Hildegaire, comme choses inséparables . la férule des écoles , et les tablettes du chancelier : scolarum ferulam et cancellarii tabulas tibi servo. De temps à autre, cependant, les chanceliers parurent absorbés par d'autres charges et ne gardèrent du maître que le titre et l'autorité. Le chancelier Sugger, avant 986, avait été doyen; au XI^ siècle, les chanceliers Hildegaire et Evrard H furent sousdoyens, Ingelran fut à la fois prévôt, doyen et chancelier. On joignait ainsi la chancellerie à d'autres dignités, soit parce qu'elle ne jouissait point encore d'une prébende particulière, soit parce que ces titulaires se contentaient d'exercer une haute surveillance sur les maîtres en exercice.

En effet, au-dessous d'eux, il y avait les simples maîtres. On les rencontre dans les chartes, apposant leur signature après celle des chanceliers. Hs leur servaient d'auxiliaires et de suppléants. Hildegaire, à Poitiers, se choisit un coopérateur : adjutorem scholarum. Sur la fm du siècle, Ingelran fut aidé par deux maîtres, Ive et Gausbert. Ces maîtres du reste devenaient souvent chanceliers à leur tour : avant d'obtenir cette dignité, Evrard avait été grammaticus; Hildegaire, simple professeur; Ingelran, magister scolae. Telle était, au XI'^ siècle, la hiérarchie scolaire. Qu'on ajoute aux évêques, aux chanceliers, aux écolâtres, la foule des élèves, et l'on aura tout le personnel des écoles qui fait l'objet de ce chapitre.

Section 11^. — Les évêques. Fulbert. — En tète des évèques il faut placer le grand Fulbert.

Fulbert est, en effet, le prince des écoles chartraines. Nul n'a plus fait pour leur gloire, nul n'a été plus admiré de ses contemporains et de la postérité. Qu'on nous permette, avant d'esquisser sa biographie, de citer quelques-uns des éloges qui lui ont été décernés ; ils donneront une idée de sa haute importance dans l'histoire littéraire du XI*^ siècle.

Parmi les chroniqueurs, les uns ont loué sa sagesse et sa connaissance des sciences humaines et divines. Raoul Glaber le proclame un prélat incomparable, un homme très sage, praesulum incoynparabilis , vir sapientissimus ^ . Adémar de

^ Historiens de France, X, 47.

Chabannes le dit tout orné par la sagesse : sapïenlia comptum ^ . Guillaume de Malmesbury le déclare très célèbre par la sainteté et la pbilosopbie : episcopua in sanctitate et philosophia nominatissimiis. - La Chronique de Saint-Pierre-le-Vif de Sens eft porte le même jugement : vir sajDieiitissimus et honœ vitœ^. D'autres historiens visent spécialement son enseignement. On dit que Tévêque de Beauvais, sur son lit de mort, saluait en lui et dans l'archevêque de Sens, les chefs sacrés et les lumières des Gaules: sacra cap'da luininaque Galliarurn*. hù. CJironique d'Angers, rédigée par un de ses élèves, le disait le grand maître des temps modernes : mirabilis modernorum temporiim doctor\ Orderic Vital exprimait la même pensée: que^n fere oranes istius saeculi viri litterati habuere prœceptoreni *. Durand de Troarn voyait en lui le grand philosophe de son temps : Fulbertus... nostri teiiiporis sayax et acer philosopluis , sed /ide, vita, moribusque discipidoruni Christi discipulus'. Enfin l'auteur de la Vie de saint Odilon résumait tous ces témoignages dans ces mots : in sanctitate laudabilis, in scientia mirabilis, in cujifs morte studium philosopliiae iu Fraïœia periisset, et gloria sacerdotum pêne cecidisset ^

Pour terminer, transcrivons l'obit que lui composèrent ses disciples, le lendemain de sa mort, et qu'ils insérèrent dans le Martyrologe avec des miniatures le représentant comme écolâtre, évêque et docteur. Us s'exprimaient ainsi : « Il est mort, cher à Dieu et aux liommes, notre Père, de douce mémoire, Fulbert, évêque de ce saint siège : c'était une lumière éminente donnée par Dieu au monde, un bienfaiteur des pauvres, un consolateur des affligés, un réfrénateur des brigands et des larrons, un homme très éloquent et très versé dans les sciences divines et dans les livres des arts libéraux. Pour la reconstruction de ce temple, qu'après l'incendie il avait repris à partir des fondements, il laissa une bonne partie de son or et de son argent. Il a illustré des rayons de sa sainteté

* Historiens de France, p. 149. • Ubid. p. 247.

3 Ibid. p. 225.

* A. SS., Palmé, févr. V, 719.

^ Historiens de France, p. 177.

^ Ihid., p. 235.

^ Durand dv Troarn. P. L., t. 149, col. 1405.

8 Mabillun, A. SS. 0. S. B. sec. M. p. G8G.

et de sa science cette église et a fait beaucoup de bien à ses clercs ^ . »

Les modernes, comme Trithème, Baronius, et tous les érudits du XYII^ et du XYIII^ siècle, se sont faits les échos de ces louanges-. Ils ont beaucoup parlé de Fulbert. De nos jours encore, après Mabillon et dom Rivet, MM. Pfister et Auvray 3, ont exercé leur critique sur ses lettres et son histoire. Tous ces auteurs sont estimables et nous les avons mis à profit. Toutefois, nous espérons glaner quelques bons épis après eux, d'autant plus qu'au lieu de suivre Fulbert comme évéque ou comme homme politique, nous ne chercherons en lui que le savant, l'écolâtre, en un mot le grand maître des écoles chartraines.

Le pays natal de Fulbert a jusqu'ici donné lieu à de nombreuses opinions, et n'a pas encore été parfaitement établi.

(( Il semble presque démontré, dit M. Lecocq ^ , qu'il est né non pas au pays chartrain mais dans l'Aquitaine. » a Ses liaisons, écrit dom Rivet (et dom Liron dans la Bibliothèque chartraine, est de son avis^), ses liaisons avec le duc Guillaume V en font un grand préjugé, préjugé qui prend la force de preuve lorsqu'on voit Fulbert se représenter comme sujet de ce prince qu'il qualifie son maître : herns meus. » Mais M. Pfister a remarqué que ce titre est donné à Guillaume d'Aquitaine par un autre que Fulbert, par Foulques Nerra, comte d'Anjou ^ : il ne prouve donc rien pour le lieu d'origine de notre prélat.

MM. Pfister et Auvray le placent dans le comté de Roucy en Picardie. Hildegaire, disent-ils, était compatriote de Fulbert : or il sortait de ce pays, car il appelle Ébale, comte de Roucy, son seigneur... C'est vrai, mais ce n'est là qu'un terme de

' Un manuscrit chartrain du XI^ sièc/e.par MM. Merlet et Clerval. — Cart. de N.-D., III, 85.

2 Voir la liste du Répertoire bibliog., de l'abbé U. Chevallier, au mot : Fulbert. — Hist. Htt., VII, 261. — V. les téiDoignages et les notices dans Migne, P. L., t. 141, col. 163 et 199.

^ Ces deux érudits, aussi savants que sympathiques, ont composé de bonnes thèses, l'un pour l'Ecole des Chartes, l'autre pour la Sorbonne, sur Fulbert d'après sa Correspondance ; nous avons sous les yeux celle de M. Pfister : De Fulberti Carnotensis episcopi vita et opp., 1885.

* Dissertation sur remplacement du tombeau de Fulbert. Chartres, 1875.

' Dom Liron, Biblioth. chart. p. 18.

6 Pfister, p. 20. — Hist. littér., VII, 262. Cette lettre est en P. L., t. 141, col. 938.

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