Severiani Syntomataac precepta artis
rhetoricae 265 -269^°
14 Capellae De rhetorica libri 5. . . . 269^°-279
15 Porphyrii Boetio interprète Institutio 280 -284
16 Aristotelis — Categoriae. . . 284 -292
17 — * 1 — Perihermeneiae 292 -296
18 — j — Analyticuni prio-
/rum 1. 1. . . .' 296 -318
19 — j — Topicorum 1. 8. 319 -349
20 — f — Elenchorum 1. 2 1 -11
21 lioetii ' — Introductio ad
Î syllogismes categoricos . 11 - 21 — De syllogismo categorico liber .... 21-34 %\ Anonymi De logica oratio, seu de
philosophia rationali . . 34-37
24 Boetii i — De syllogismo
l ]iy})Othetico lib. 2 . . . 37-52
25 — I — Ciceronis Topica 52'"<'- Ç^
26 — i — De dill'erentiis
] topicis lib. 4 68-73
27 — f — De divisione . . 73-78
28 — ' — De diffinitione . 78'-°- 85
N" 498 2. Vol.
Musica
29 Boetii Arithmelica \ 30 Capellae
31 Anonymi
32 Jioetii
33 Adelardi
34 Isidori H
35 Anonymi 3G Frontini 37 Anonymi
138 Columellae
39 Anonymi
40 Gerberti
Geometria
41 Boetii
42 Gerlandi
43 Hygini Astronomia \ 44 Ptolemei
Arithmeticae lib. 2 . . . . 86 -114 \
De arithmetica lib. 1 . . . 11 4^ M 22
De arithmetica lib. 3 . . . 122 -125
De musica 125 -140
De corporibus regularibus
fragmentum 144''°-141v"
De mensuris agrorum (ori-
ginum lib. xv, cap. 15) . 141^0-141'° Defmitiones geometrise per
interrogationem .... 142-143 De mensuratione superficie-
rum 143 -142
De mensuris inlineis, in su-
perficiebus, in solidis, in
liquidis, in ponderibus,
in temporibus 148 -149^'*'
De re rustica (lib. Vus : De
mensuratione agrorum) . 149 -151^'^ Geometria3 nonnullae defi-
nitiones 151^'°-153''°
De mensuris , apud agri-
mensores romanos . . . 153 -154'°
De geometria lib. 2, . . . 155 -166
De abaco %^ -169
Poeticon astronomicon . . 170^M73''°
JPrgecepta . 174 -184
ÎTabulae 184vo.246 ]
N° 498 2e Vol.
Section II. Le Trivium. — V" La Grammaire. — L'on sait déjà qu'au XII"^ siècle cette première partie des arts libéraux était spécialement cultivée à Chartres. Bernard était un grand grammairien; c'est à ce titre que Jean de Salisbury l'appelle la source lapins abondante des lettres dans les temps modernes^, Exnndantissïmus modernis temporibus fans litterarum in Gallia. Guillaume de Couches, son élève, fut après lui le plus abondant grammairieyi de son temps -. Wliilelmiis de Conchis, grammaticus post Bernardum Carnotenseni opiUentissimus ; il disait que la grammaire est la base de toute doctrine, in omni doctrina gramm^tîca praecedit; avec la rhétorique et la dialectique, il en faisait une partie de l'éloquence, et la proclamait nécessaire à la philosophie. Telle était aussi la pensée de
< Métal., I, 24.
2 Id., L 5.
Thierry, dans son pvo\ogue derEptaleuchon . «Dans cette assemblée des sept arts, réunie pour la culture de Thumanité, la Grammaire s'avance la première, comme une matrone au yisage et à l'attitude sévère. Elle convoque les enfants et leur inculque Part de bien écrire et de bien parler', elle traduit convenablement les langues et réclame comme son bien propre l'explication de tous les auteurs : tout ce qui se dit relève de son autorité. Sa blancheur vénérable lui tient lieu près de ses disciples d'argumentation ^ » Jean de Salisimry a fait son Métalogique pour venger l'importance des belles-lettres. En un mot, comme l'a remarqué justement R. L. Poole, c'est la marque particulière de l'école de Chartres : elle cultive spécialement les humanités, et, dans ce but, cherche ses modèles jusque dans l'antiquité païenne '■^.
D'abord, elle met aux mains des écoliers les grammairiens et les écrivains, puis elle les explique et les fait imiter, comme au XI<^ siècle. Les grammairiens les plus suivis étaient Donat et Priscien : Thierry leur donne la première place dans VEplatcuc/<ou. DeDonat, il transcrit deux éditions, la petite, par demandes et par réponses, la grande, qui est une simple exposition de la science grammaticale. « Il y a deux façons principales d'enseigner, dit-il au sujet de la seconde, l'une, discursive, qui apprend aux novices à interroger leurs maîtres, c'est ce que les Grecs appellent dialecticismus; lautre, affirmative, qui pose les conclusions après de longues recherches, c'est ce que les Grecs appellent analecticismus. En bon docteur qu'il était, Donat a suivi la première méthode dans sa première édition , et la seconde dans sa dernière. » Parlant de la première, Thierry en faisait grand éloge : « Donat, disait-il, a enseigné la grammaire avec une concision admirable, en ral)régeant hal)ilement, en l'exposant subtilement. Pour initier les enfants, il a publié cette édition où il a inculqué ce qu'il faut demander et ce (pril faul i'épondi"e, si bien qu'il a réuni toute la grammaire dans quelques chapitres qui la condensent, et en quelques exemples qui Téclairent tout entière; tandis que les autres l'ont rendue fastidieuse, en y mêlant une foule presque infinie de question», et en l'embarrassant de beaucoup d'erreurs et de difficultés. » Pour la grande édition de Donat, Thierry disait qu'étant faite pour les
< Bibl. dv Ch., n^s. 498.
- lî. L. I'ool.\ p. 116 o\ 1-25.
élèves plus avancés, elle s'étendait depuis les éléments de la grammaire jusqu'à ses dernières limites. Néanmoins, il n'en a transcrit que deux chapitres. Au contraire, il a copié Priscien intégralement. Priscien était en faveur : Guillaume de Conches a laissé sur lui des glosulœ; on en voit d'autres dans le ms. 209, qui furent copiées à cette époque. Priscien préparait mieux à l'explication des auteurs et spécialement des poètes.
Tandis qu'au XP siècle, sous Fulbert, on s'attachait surtout aux écrivains catholiques, du temps des grands écolâtres, Bernard, Thierry, Guillaume de Conches, on recherchait les écrivains de l'antiquité païenne.
Rien n'est plus intéressant que le tableau tracé par Jean de Salisbury des cours d'humanités professés par Bernard de Chartres, et, après lui, par ses disciples, Guillaume de Conches et Richard l'Évéque. On se croirait dans une école de la Pienaissance, à voir le tact et le goût que Bernard apportait à l'explication des auteurs, l'art avec lequel il les faisait imiter. (( Dans la lecture des modèles, dit l'écrivain anglais, Bernard montrait ce qui était simple et conforme à la règle : les figures de grammaire, les couleurs de rhétorique, les subterfuges du sophisme, les rapports du morceau étudié avec les autres sciences, il mettait tout cela en relief. Il prenait garde cependant de ne pas enseigner tout à propos de chaque chose, mais il considérait la capacité de ses auditeurs, et leur dispensait en son temps la mesure du savoir qu'ils pouvaient porter. En toute occasion, il inculquait profondément dans leur esprit les deux qualités qui prêtent au style son éclat : la propriété des termes, qui a lieu quand au substantif s'unissent élégamment l'adjectif et le verbe ; la figure, qui se retrouve dès que les mots sont pris, pour une raison juste, dans un sens autre que leur sens naturel. Sachant que l'exercice fortifie la mémoire et aiguise l'intelhgence , il pressait les uns par des exhortations, les autres par des châtiments, d'imiter ce qu'ils entendaient. Chacun de ses élèves était obligé de rendre compte le lendemain d'une partie de ce qu'il avait appris la veille, qui plus, qui moins : pour eux le jour qui suivait était le disciple du jour précédent. — L'exercice du soir, qui s'appelait la déclinaison, était rempli d'une telle abondance de grammaire, qu'en le suivant pendant une année entière, on pouvait, si l'on n'était pas trop dénué d'intelligence, y apprendre parfaitement l'art de parleret d'écrire facilement, et connaître la signification de tous les mots communément employés. Et comme il ne convient pas Tome XI. M. 15
que la religion soit absente de l'école et de la journée, il proposait un sujet propre à édifier la foi et les mœurs, et de nature, comme uneconférence, à pousser au bien ceux qui étaient j^ésents. La dernière partie de cette déclinaison ou plutôt de cette conférence philosophique portait l'empreinte de la piété; on recommandait les âmes des défunts, en récitant pieusement le sixième des sept psaumes pénitentiaux (le De profundis) et l'Oraison Dominicale.
(( Aux enfants auxquels il assignait des exercices en prose et en vers il indiquait comme modèles des orateurs et des poètes, et voulait qu'ils marchassent sur leurs traces : dans ce but, il leur montrait comment ils liaient les mots entre eux et avec quelle élégance ils terminaient leurs phrases. Si quelqu'un cousait à son œuvre propre un lambeau d'autrui pour la relever, il blâmait ce larcin, qu'il reconnaissait toujours, mais très souvent il n'infligeait aucune peine. Si la maladresse de cet emprunt le méritait, il invitait avec une modeste indulgence son auteur à devenir semblable à ses modèles, et à faire en sorte qu'après avoir imité les anciens, il fût imité un jour par la postérité. En même temps que les premiers éléments, il apprenait à reconnaître l'importance de l'ordre, le prix de la beauté dans les choses et dans les mots, la faiblesse et pour ain.si dire la maigreur du style, ou bien son abondance excessive ou permise; en un mot, il enseignait la juste mesure de toutes choses. Il avertissait de parcourir les histoires et les poèmes avec diligence, mais comme quelqu'un que rien ne presse de courir; il voulait qu'on mît dans sa mémoire quelque chose de ce qu'on avait lu : c'était une dette quotidienne qu'il exigeait avec insistance; cependant, il recommandait de fuir les lectures superflues et de se contenter des écrits des auteurs illustres; car, disait-il, rechercher tout ce qu'a jamais dit le dernier des hommes, est le fait d'une pauvreté excessive ou d'une vaine jactance : cela retient et étouffe des esprits qui vaqueraient plus utilement à d'autres soins ; or, ce qui empêche le mieux n'est d'aucune utilité, ce n'est même pas bon : feuilleter toutes les chartes et toutes les écritures, même indignes d*étre lues, n'est pas plus raisonnable que de prêter l'oreille à des contes de vieille femme. Et il apportait à son appui un texte de saint Augustin : De ordine. Gomme, dans ces devoirs d'écoliers, il n'y a rien de plus utile que de s'essayer à ce qui doit être fait avec art, chaque jour ses élèves écrivaient des poèmes
ou des récits en prose et établissaient entre eux des conférences. Cet exercice est très el'licace pour l'éloquence, facilite une prompte acquisition de la science et prépare très bien à la vie . si toutefois la charité en règle l'ardeur, si l'humilité en surveille les progrès ^ . »
En résumé, Bernard faisait deux cours : le plus important, celui du soir, comprenait trois parties, la déclinaison, la conférence philosophique et la prière. Dans la déclinaison, il expliquait les orateurs et \q^ poètes dignes d'être imités, il donnait des sujets à traiter en prose ou en vers sur leur modèle, il assignait les lectures à faire, brèves, rapides, réfléchies, dans les meilleurs historiens ou versificateurs. Le lendemain, dans l'exercice du matin, il faisait repasser ce qui avait été expliqué la veille, corrigeait les devoirs composés, et exigeait la récitation de quelques-uns des morceaux appris par cœur. Enfin les élèves se réunissaient entre eux pour des conférences où ils s'exerçaient à la parole. On reconnaît entre cette pédagogie et celle de Fulbert de grandes ressemblances ; de part et d'autre on corrigeait des devoirs, on faisait une conférence le soir. Ce qui caractérise les deux époques, c'est qu'au XI*^ siècle cette conférence était pieuse et théologique, tout inspirée des Pères, tandis qu'au XII^ siècle, elle était grammaticale et philosophique.
Bernard de Chartres résumait dans une maxime originale toute la pensée de Fécole de Chartres sur l'antiquité classique. « Nous sommes, disait-il, des nains assis sur les épaules des anciens comme sur des épaules de géants. Si nous voyons plus de choses et de plus lointaines qu'eux, ce n'est pas à cause de la perspicacité de notre vue, ni de notre grandeur, c'est parce que nous sommes élevés par eux, et portés à une hauteur gigantesque -. »
Il y avait donc une profonde incompatibilité entre l'école de Chartres, toute littéraire, et la secte des Cornificiens. Cette secte, qui surgit vers 1130, sous la direction du moine Reginaldiis, protesta contre la longueur du temps consacré aux études et surtout à l'étude de la grammaire. Pressés d'arriver aux fonctions lucratives, les Cornificiens voulaient qu'on négligeât les chefs-d'œuvre de l'antiquité, chefs-d'œuvre, qui
' Métal. ^ I, 24. M. Hauréau, Hist. de la philos, scolastique, 1872,1, p. 403, en a publié le texte.
2 Métal., 111, 4. P. L., col. 900. Dicebat Bernardus Carnotensis nos esse quasi nanos , gigantium humeris insidentes, ut possimus plura eis et remotiora videre non utique proprii visas acumine, aut eminentia corporis, sed quia in altum subvehimur et extollimur magnitudine gigantea.
les modernes, disaient-ils, pouvaient égaler et même surpasser, et qu'on restreignît toutes les classes à deux ou trois années. Cette prétention, qui trouva des partisans, troubla profondément les écoles. Un certain nombre de maîtres se laissèrent (féborder, et, pour ne pas perdre leurs élèves, se résignèrent à professer toutes les sciences en quelques années. C'en eût été fait des belles-lettres, dit Jean de Salisbury, sans la résistance dAbélard et des écolàtres de Chartres. « Maître Gilbert, écritil, qui était alors chancelier de Chartres et fut ensuite vénérable évéque de Poitiers . avait coutume, lorsqu'il les voyait courir aux études, de leur conseiller le métier de boulanger. Était-ce pour railler ou plaindre la folie de son temps? Je ne le sais. Il disait que, dans son pays, ce métier était le seul qui acceptât tous ceux qui n'avaient pas d'autre métier ou d'autre travail. Il est très facile à exercer, et il est l'auxiliaire de tous les autres, il est propre surtout à ceux qui cherchent plutôt leur pain que leur instruction. Dautres personnages, amis des lettres, s'opposèrent aussi en masse à cette erreur : c'était maître Thierry, le plus studieux investigateur des arts, Guillaume de Couches, leplus abondant grammairien après Bernard de Chartres, et le Péripatéticien du Palais (Abélard), qui enleva la palme de la logique à tous ses contemporains, comme s'il eût été seul favorisé du commerce d'Aristote. Mais ils ne purent tous résister à l'assaut des insensés ; c'est pourquoi on les traita d'ineptes, tandis qu'ils luttaient contre l'ineptie ; on les regarda comme des gens dans l'erreur, tandis qu'ils s'eflbrçaient de s'opposer à l'erreur. »
Jean de Salisbury fait la même remarque ailleurs sur les injures que subirent nos Chartrains. Après avoir dépeint la méthode de Bernard de Chartres: n. C'est en suivant la manière de ce maître, dit-il, que mes maîtres de grammaire, Guillaume de Couches et Richard l'Évèque, actuellement archidiacre de Coutances, ont pendant quelque temps instruit leurs propres disciples. Mais après que l'opinion se fut élevée contre la vérité, et que les hommes eurent mieux aimé paraîre philosophes que l'être, après que les professeurs des arts se furent engagés à communiquer toute la philosophie en moins de deux ou trois ans. Us se retirèrent de la lutte, cesserunt, vaincus par l'impétuosité de la foule inintelligente, et dès lors on apporta moins de temps etdesoinà l'étude de la grammaire '. »
< Métal., I, 5, 24.
Ainsi nos grammairiens protestèrent jusqu'au bout contre le système des Cornificiens. Jusqu'ici, l'on avait mal compris ces textes de Jean de Salisbury, et l'on avait cru que nos maîtres avaient cédé à la vogue et sacrifié l'intérêt des belles-lettres. M. R. L. Poole ' a fait justement remarquer que cette interprétation ne s'accordait pas avec les autres témoignages concernant ces écolâtres ou empruntés à leurs œuvres. Nous avons vu, dans le chapitre précédent, quelle réponse tranchante Thierry leur adressait, et nous venons de lire celle de Gilbert. Guillaume de Couches, en butte aux mêmes attaques, leur ripostait de la même manière, et flétrissait les Cornificiens en toute occasion. (( Ils ignorent^ disait-il, les forces de la nature, et, pour avoir des compagnons d'ignorance, ils voudraient que nous croyions à la façon des paysans et sans chercher de raison... Nous disons qu'il faut chercher une raison en toutes choses, et; quand on n'en trouve pas, se confier à l'Esprit-Saint et à la foi. » Il disait encore : (( Lorsqu'ils voient quelqu'un étudier, ils l'appellent hérétique, et se confient plus dans leur capuce que dans leur sagesse -. » A l'exemple de Thierry, il déplorait la faiblesse des maîtres. (( Nous en connaissons, disait-il, qui usurpent le titre de maîtres, et ne savent quelles obligations il implique pour eux et pour les autres. Ils ne savent rien en philosophie; rougissant d'avouer leur ignorance, et, voulant se consoler de leur incapacité, ils enseignent des bagatelles, qu'ils ne savent même pas bien, aux esprits irréfléchis. Beaucoup recherchent les belles paroles, peu désirent acquérir la vérité. Nous le savons ; néanmoins plus fiers de la qualité que du nombre de nos élèves, nous nous appliquons à la seule vérité •'. » Ces dernières paroles sont presque identiques à celles de Thierry, Nos maîtres, en effet, résistèrent à l'orage et sacrifièrent leur popularité pour ne point abandonner la cause des bonnes études. Ils en furent récompensés par le succès. « La fumée s'évanouit bientôt, dit encore Jean de Salisbury, et, grâce à ces maîtres, il y eut une renaissance des arts : un instant éclipsées, les lettres retrouvèrent leur ancienne gloire; après leur exil, elles reprirent un éclat et un charme plus grand qu'auparavant \ » Voilà pourquoi Hermann le Dalmate écrivait
^ Illustrations^ p. 360.
- Cités en R. L. Poole, p. 128.
3 R. L. Poole, p. 361.
* Métal. I, 5. Praedictorum opéra magistrorum et diligentia redierunt artes, et, quasi jure postliminii, honorem pristinum nadae sunt^ et post exilium, (jraiiaîn et gloriam ampliorem.
à Thierry une lettre enthousiaste : (( A qui ofTrirais-je mon Hvre de préférence, si ce n'est à vous qui, dans notre temps, êtes le siège premier et suprême de la philosophie, l'ancre immohile des lettres ballotées par la tempête, à vous, mon très diligent maître Thierry, en qui^ je le crois, l'âme de Platon a été de nouveau prêtée aux mortels, à vous... l'unique père des études latines, unum te latini studii patrem. »
Ces études ne restèrent pas sans fruit, et de l'école de Chartres sortirent les œuvres que nous avons signalées. On publia en prose des gloses sur les poètes, tels que Virgile ' (Bernard Silvestre) et Juvénal-, et sur les grammairiens comme Priscien, (Guillaume de Couches); on publia aussi des traités théologiques ou philosophiques (Gilbert de la Porrée, Thierry); mais ces sortes d'ouvrages ne prêtent guère à la littérature. Aussi n'est-il point étonnant que Gilbert de la Porrée ait été accusé d'obscurité par Othon de Friesingue, par les Pères du concile de Reims et Glarembaud. Magister Gillehertus Pictavensis episcopus, dit celui-ci, multo verhorum circuitu tenehrosam ohscuritatem inducit, liheratque verhis rem frivolam inditcentihus, ut credatur, etc. Le vrai représentant des humanistes chartrains, c'est Jean de Salisbury, dans ses Lettres^ son Polycratique et son Métalogique. Cet écrivain est le latiniste le plus pur et le plus gracieux du moyen-âge. Il a un style délicat et vivant qui ne semble pas de son siècle. Son Métalogique n'est qu'une vive et spirituelle défense de l'humanisme chartrain. Lui seul a cultivé la littérature pour elle-même , à l'exemple de Bernard de Chartres ; les autres ont été amenés à la mettre exclusivement au service de la philosophie et de la théologie. Après lui, signalons Geoffroi de Tiron : dans sa Vie du bienheureux Bernard^ il ne manque pas d'ampleur et d'aisance, il a de l'élégance et delà saveur latine. Gautier de Saint-Martin -au -Val raconte les miracles de la sainte Vierge avec un certain talent. Foucher de Chartres est intéressant; il mêle les vers à la prose, et traduit souvent les dates en style poétique ; aussi Guibert de Nogent (lib. IX) trouve son style amphigourique; Cum enim vir isdem ampullatas et sesquipedalia verba projiciat^ et luridos inanium schematum colores exporrigat , nuda mihi rerum gestarum exinde libuit membra corripere. Nous
' De Bernrirdo Omiotensi^ Dcniiinuid. 1873. -* Hisl. nu., XXIX, 574.
parlerons des Sermons et des Lettres au chapitre de la Rhétorique.
On réussit un peu mieux dans la poésie. Les tituli d'Haimeric, d'Odon, etc, sont lourds, rocailleux, obscurs: les vers moraux et philosophiques de Bernard de Chartres ne ravissaient point Jean de Salisbury, etsi suavitate metri non capiar. Cependant les Chartrains font d'assez jolis distiques. La traduction des IV Livres des Rois dénote un grand savoir-faire. L'épitre de Daniel à son ami Jacques n'est pas sans quelque grâce. Les tirades de Bernard de Tours sont obscures , mais empreintes d'une vigueur sauvage : elles rappellent Boèce. Hugues Métel vantait les poésies de l'abbé de Saint-Jean. Mais où nos écoliers excellent, c'est dans le vers adonique ou le petit vers rythmé. Orderic Vital admirait le pamphlet de Payen Belotin contre les moines, et en vérité, s'il manque d'art, il n'est pas dépourvu de force. Jadis on faisait de belles pièces liturgiques assonancées et rimées, et il semblait que l'école dût encore briller dans ce genre qui se rapprochait de la poésie populaire ; pourtant on en fit moins et l'on n'en a pas conservé. Le poème de Gilbert sur la Trinité est perdu ; il ne nous reste que la chanson de Jacques et d'Arnaud à leur mère Letitia, chanson qui n'est pas sans une certaine simplicité naïve.
Voilà pour le latin : apprenait-on d'autres langues? Dans nos écoles, la langue romane avait sa place ; Jordan Fantosme composa dans la suite un poème en laisses mono-rimes sur les guerres d'Henri II en Angleterre. Etienne Alinerra connaissait les finesses du français comme celles du latin. Le Turoldus qui a écrit la chanson de Roland ne serait-il pas celui qui fut vers ce temps abbé de Coulombs ? Du grec on ne connaissait que quelques mots, grâce aux alphabets et aux dictionnaires. On sait que Guillelmus Corhorensis, peut-être Guillaume de Combourg, abbé de Marmoutier, de 1104 à 1124, offrit à Gilbert de la Porrée une Explication de certains mots grecs. Gilbert lui-même a disserté sur le sens du motu),/? chez les disciples de Platon, il a résumé un traité de Proclus ^ . Saint Ive donna plusieurs fois dans ses sermons la traduction de certains mots (rationale quod grœce loytov dicitur), et cita tout un passage de Didyme l'Aveugle, pour prouver que tous les Grecs ne niaient pas la procession du Saint-Esprit -. Thierry, Guillaume de
^ V. Berthaud, Gilbert de la Porrée, 1893. 2 Serm. XX. P. L., t. 162, col. 594.
Conches, Bernard Silvestre, empruntèrent aussi à Platon des mots grecs D.v;, Etooz, ETrrarrjZov, mais peut-être les avaient-ils lus dans le Timée de Ghalcidius ou dans Macrobe. Leurs disciples, Beleth et Jean de Salisburv, avaient certainement une bonne teinture de grec. Le premier, non content d'employer certains mots, cite Socrate, Heraclite, Épictète, Plutarque. Le second emploie couramment des termes grecs, et se trouve en relation avec le grand traducteur de^ saint Denys l'Aréopagite, Jean Sarazin'. En résumé, si l'on excepte Jean de Salisburv, qui semble un lettré venu avant l'heure, et Bernard Silvestre, dont les vers dénotent plus de vigueur que de goût, nos Ghartrains ont tiré peu de profit de leurs études littéraires. Néanmoins, ils ont été les défenseurs des belles-lettres, ils les ont conservées, et l'on doit leur attribuer la renaissance du Xlle siècle -.
2° La Rhétorique. — La Rhétorique n'était que le couronnement des études de grammaire ; aussi fut-elle en honneur dans nos écoles. Thierry, entre autres, l'enseigna à Paris, où il eut pour élève Jean de Salisbury, qui d'ailleurs en parle en termes assez peu favorables ; cependant les Cornificiens euxmêmes n'osaient contester son savoir en cette branche. Il nous a laissé, dans son Eptateuchon, la liste des rhéteurs qu'il suivait, et, dans son Commentaire sur le De inventione rhetorica^ sa manière d'en exposer les principes.
Le XP siècle avait entre les mains le De inventione rhetorica et les deux livres Rhetoricorum ad Herenniuni de Cicéron. UEjjtateiichon les renferme aussi et donne de plus : le dialogue de Cicévon ., De 2)cirl'Uio}ie oratoria, les Precepla artis rhetoricae deJuUamis Sevenis, et le 5« livre de Gapella De Rhetorica. Ces manuels paraissent peu séduisants : le style de M. Capella est fantastique et prétentieux ; le résumé de Julianus Severus est bien écrit, mais court, pâle et froid ; les traités de Cicéron sont des Comprndinms de jeunesse, composés, semble-t-il, pour son usage propre et celui de son fils, plutôt que pour le public. Mais de pareils ouvrages étaient dans le goût des
< Ep. U9« et 169e. P. L , t. 199.
* Nos écoliers ne connaissaient guère que quelques alphabets d'hébreu ou d'arabe : saint Ive citait des formules hébraïques dans ses sermons d'après les Commentaires des Itères. Ils étaient aussi en relation avec les traducteurs arabes, et ils en reçurent dilVérents signes astrononni|nes, mais ils n*; paraissent pas avoir eu une connaissance réelle de la langue arabe. Bibl. de Chartres, mss. 87, 214.
écoliers et des maîtres de ce temps; ils aimaient les formules didactiques, les uns comme résumés à retenir facilement, les autres comme thèmes à développer.
Les commentaires d'ailleurs n'étaient pas plus attrayants que le texte, si l'on en juge par celui de Thierry. M. Paul Thomas, qui le premier l'a apprécié, n'y a vu qu'un fastidieux fatras, rédigé en un latin barbare. « Après une assez longue dissertation sur la Rhétorique, sa. nature, sa fin, ses parties, etc., Thierry s'attache au texte de Cicéron et en poursuit jusqu'au bout l'explication , Sa méthode toute scolastique est d'ordinaire la suivante: il cite une phrase de son auteur, puis il en explique le sens général et sa connexion avec le contexte. Enfin il reprend, s'il y a lieu, le détail des mots, ad litteram. Relativement assez étendu dans l'explication des 31 premiers chapitres du livre 1'^''. il devient dès lors d'une concision excessive qui persiste jusqu'à la fin et semble montrer un homme pressé d'arriver au terme. » En somme, ce n'est pas une œuvre d'une grande importance ni d'une grande valeur.
Heureusement Thierry se servait d'autres rhéteurs que ceux dont les noms s.ont indiqués plus haut. Il cite dans son commentaire, Marins Vlctorinus et Gr'dlus, qui tous deux avaient glosé avant lui le De invcntione rhetorica; il cite encore le livre de Roèce sur la Rhétorique, les histitutloyis de Quintilien, le De oratore de Cicéron, et ses plus beaux discours, les Philippiques, les Verrines, le Pro Roscio. C'était plus qu'on n'en avait au siècle précédent.
Imitait-on ces modèles avec quelque succès ? Thierry passait pour avoir une langue tranchante comme l'épée; d'autres Chartrains durent être éloquents. Sans parler de Bernard de Tiron, qui remuait des contrées entières, ni de Thomas de Morigny, qui parlait comme un Dieu, ni d'Arnaud de Bonneval, qui colorait ses discours de mille allégories tirées de l'Écriture Sainte et reflétait un mysticisme sentimental, Geoffroi, Gilbert, surtout saint Ive, firent des sermons dignes d'être remarqués. Geoffroi fut appelé un héraut admirable de la sainte doctrine : il parla dans tous les conciles ' , devant les évêques et les écolâtres, dans ses légations à côté de saint Bernard, à Morigny devant le pape, l'abbé de Clairvaux,
^ Notices et extraits des Man., t. XXXll, p. 165. Hauréaudit que l'on pourrait attribuer à Geoffroi autant qu'à Hildebert le sermon sur le mariage charnel et spirituel, quem in Carnolcnsi concilio terminari superveniens prohibuit causa.
Abélard, et toujours avec une grande distinction. Malheureusement nous n'avons plus ses œuvres oratoires. Ils sont aussi perdus les sermons de Gilbert que Richard d'Hagelstadt pro- •clamait célèbre par son éloquence, facundia praeclarus, et que Pierre de Celles comparait à Hugues de Saint-Victor, à saint Bernard, à Pierre le Mangeur. Il nous reste ceux de saint Ive : bien que très courts et quelquefois réduits à de simples canevas, ils sont cependant très estimés. (( Sans être éloquent, dit M. Bourgain, Ive unit à la science une imagination ornée; sa méthode est nette, il fuit les divisions subtiles, la lenteur et la dialectique inanimée. Il cite l'Écriture Sainte et les Pères sans jamais s'en embarrasser, mais il ne cite pas les auteurs profanes. Il a bon goût, surtout dans les comparaisons, il n'analyse point les phénomènes de la nature, il prend simplement ce qu'il a sous les yeux et en tire des applications morales très ingénieuses. Saint Ive tient le juste milieu entre l'école profane qui multiplie les allusions aux auteurs païens, et l'école allégorique qui multiplie les citations d'Écriture Sainte et les symbolismes arbitraires ' . »
La Rhétorique, en ce temps-là, s'occupait aussi de l'art épistolaire; c'était même une de ses branches principales. Nos Chartrains ne la négligèrent point. Hugues de Saint-Jean y excellait comme dans les vers, au dire de Hugues Metel, Memini enim diligenticie tuae in dictarnine, memini elegantiae tiiae in carminé-, lui disait-il. D'abord, ils réunirent dans un volume les Lettres d'Ive de Chartres et de ses écoliers, comme autrefois l'on avait recueilli celles de Fulbert et de ses disciples. C'étaient d'excellents modèles, composés selon les règles, riches en exemples et en formules, bien que les citations y abondent, et que la recherche s'y fasse trop sentir. Bei'nard Silvestre fit mieux; il enseigna les Dictamina, à Tours, comme le témoigne Mathieu de Vendôme, et Pierre de Blois lui attribue la grande somme tourangelle sur VArt épistolaire qui fut ensuite abrégée par Bernard de Meung^. Nous verrons que dans la seconde moitié du XII»^ siècle on dut aussi composer des recueils de ce genre à Chartres.
' Bourgain. La chaire frauraise au Xll*^ siècle, 1880. Saint Ive.
- Hui,^u«'s d'Estival, Sacroe Antiquitalis monumentn, p. 375.
3 V. Maitre Bernard, par M. Langlois. — Le Catalogue de Saint-Pére de 130)7, p. XXXll du Catalogue général, indique, 1° une Sunima Dictnmiuum magistri H. in» 120;. c'est sans doute l'œuvre de Bernard de .Meung. 2" un Vindarium magistri Guidonis in rhetorica et dictaminibus fn» 121), c'est l'œuvre de Cui Faba.
Section III«. Le Quadrivium. — 1*^ La Musique. — Après la Rhétorique, il faudrait parler de la Dialectique, mais il sera plus utile de la joindre à la Théologie. Ahordons immédiatement la Musique.
Nous avonspeu de renseignements sur l'étude qu'on en faisait. L'£ptateMc/ion renferme uniquement le traité théorique de Boèce sur cette science : il est superbement écrit et orné de belles figures, mais il a été très mutilé. Gultivait-on encore la musique instrumentale ou vocale ? Rien n'est plus probable; elle dut retentir quand Bohémond de Tarente se maria dans la Cathédrale avec une fille du roi Philippe, lorsque les chanoines de Laon y apportèrent leurs reliques, lorsque Pascal II, en 1103, Innocent II, en 1131. y passèrent, lorsque les conciles de 1124 et de 1150 s'y réunirent. Cependant aucun document ne nous parle des orgues. Nous ne connaissons d'autres chants que celui de Jacques à sa mère et de Gilbert sur la Trinité; on ne signale pas de proses et d'hymnes composées par les Chartrains. La notation de Gui d'Arezzo, qui parait s'être introduite vers ce temps, dut jeter un certain trouble dans les traditions musicales.
2° La Géométrie. — La Géométrie pratique est largement représentée dans VEptateiichon. On avait retrouvé d'anciens traités d'arpentage composés par les agrimenseurs romains ; à la fm de l'un d'eux, Thierry écrivit ces mots : Et valde hic liber hahetur necessarius (f° 133 v°). Daprès M. Ch. Giraud, plusieurs de ces fragments seraient des débris d'anciens formulaires'. L'un dentre eux, au dire de M. Chastes, aurait pour auteur Julius Frontinus, écrivain contemporain de Marc Aurèle, et antérieur à Boèce; un autre contiendrait une division de l'heure en usage chez les Romains et j usqu 'ici inconnue ; un troisième mentionnerait une mesure de superficie, tabula; dont on n'a jamais parlé -. A ces morceaux se joignent ^ aussi des extraits de Columelle, d'Isidore de Séville, de Gerbert, de Gerland, et un abaque complet.
Boèce faisait toujours le fond de la Géométrie théorique, comme du temps de Ragimbald de Cologne et de Rodolphe de
' Ch. Giraud, Essais sur F histoire du Droit français au moyen-dge, 18 iO, t. I, p. 256 et 390.
^ Voir le Catalogue des manuscrits de Chartres, 1840. 3 Ainsi le n» 39 répond aux chap. IV et XV de la Géométrie de Gerbert, le n» 40, aux chap.I, 11,111, du même. V. Œuvres de Gerbert par Olleris, 'iOi-iiO.
Liège. On possédait aussi deux livres d'Euclide, des fragments d'Adélard de Bath, et l'œuvre d'un certain Jidius Finniciis Maternus. qu'un autre catalogue appelle Mart'inus Junior. En ^résumé, lécole de Chartres avait développé l'étude de la géométrie, déjà florissante au XI« siècle ; elle gardait la tradition latine de Gerbert etdeBoéce, mais elle lacomplétaitparles écrits plus antiques des anciens agrimenseurs romains, et par les traités nouveaux rédigés sous l'inspiration des Arabes, tels que ceux d'Adélard de Bath.
^° V Arithmétique. — Ces deux influences, latine et arabe, se retrouvent dans les auteurs adoptés pour l'étude de l'Arithmétique.
L'Arithmétique pratique, que VEptateuchon met à son rang, c'est-à-dire en tête du Quadriviiirn, s'apprenait dans les traités classiques de Boèce, de Capella, et d'un anonyme que nous n'avons pu identifier. Ces traités, pris dans leur ensemble, n'ont point d'ailleurs un intérêt spécial ; cependant deux passages de la Géométrie de Boèce et un tableau attribué à Gerland, qui fait suite à cette Géométrie, méritent une étude particulière, car ils ont une grande importance pour l'histoire des Mathématiques au moyen-âge. M. Michel Chastes d'ailleurs les a déjà remarqués, et, après les avoir signalés dans le Catalogue des Manui<crits de Chartres de 1840, il les a heureusement exploités dans sa controverse avec Libri. C'est en s'appuyant sur eux qu'il a pu éclaircir les origines de nos chiffres et de notre système de numération décimale. Les historiens modernes des Mathématiques, MM. Friedlein, Cantor et Tannery, ont accepté ses conclusions, mais sans savoir combien notre Thierry avait servi à les établir.
Les deux livres de la Géométrie de Boèce, dans VEptateuchon, se terminent tous deux par deux textes corrélatifs, ayant trait, le premier, aux chilTres (apicrs), le second, à l'emploi de ces chifl'res dans le calcul. Le dernier manque dans la plupart des manuscrits et dans tous les imprimés; on en a rejeté l'authenticité, parce qu'on ne le comprenait pas. Et on ne le comprenait point, parce que le premier, dont il était comme l'explication, restait lui-même enveloppé d'obscurité. Cette obscurité avait pour cause la flgure qui accompagne ordinairement ce passage. Dans la plupart des manuscrits , c'est une table de Pythagore, n'ayant aucun rappoit saisissable avec le texte. J'ai dit dans la plupart des ma)iuscrits : car il tant excepter VEptateuchon.
où cette table de multiplication est remplacée par une autre figure, correspondant parfaitement au texte et le faisant très bien comprendre. Or cette figure n'est autre chose qu'un abaque. Sur une première ligne horizontale se lisent dix caractères, de forme particulière : les neuf premiers représentent les neuf premières unités, 1^ 2, 3, etc., le dixième est un petit cercle au centre duquel se trouve une lettre qui paraît être un a. Les neuf premiers nombres portent, écrits au-dessus, les noms suivants: Igin, Aiidras, Ormas, Arhas, Qulnas^ Caltis, Zenis, Temenias^ Sipos Celentis. Ces noms se trouvent dans plusieurs autres manuscrits. Au-dessus de ces mêmes caractères, on lit les chiffres romains qui suivent I. X. G. M. XM. CM., et plus bas encore divers autres chiffres romains. Ils sont rangés, comme on le voit, selon la progression décimale, et surmontent, à ce qu'il semble, des colonnes affectées, selon le même système, à des ordres d'unités suivant la même progression décimale. La première colonne, par exemple, est consacrée aux unités, la seconde aux dizaines, la troisième aux centaines, et ainsi de suite jusqu'à la neuvième. A la lumière de ce tableau, ainsi compris, le texte qui fait face s'explique très bien. On y reconnaît une exposition pure et simple de la numération décimale, montrant que, selon leur position dans telle ou telle colonne, les chiffres augmentent de valeur, et deviennent dix, cent, mille fois, etc., plus forts.
La présence de cet abaque à la fm du dernier livre de Boèce sur la géométrie, donne lieu à d'intéressantes conséquences. D'abord, elle explique le texte, jusqu'ici mal interprété, qui termine le l^r livre de cette géométrie, et permet de le reconstituer. En même temps, elle éclaire le texte qui est au bout du 2e livre, lequel prend un sens et devient aussi authentique. On sait désormais que ces textes ont pour objet la numération décimale.
Mais voici une autre conséquence plus importante. S'il en est ainsi, Boèce lui-même connaissait donc et enseignait le système de la numération décimale, et, si Boèce le connaissait, on ne le doit pas aux écoles arabes, mais bien aux écoles gréco-latines, dont Boèce fut le grand maître. VEptateuchon, en nous donnant la véritable figure qui s'adapte au texte de Boèce , nous a donc permis de corriger une vieille erreur sur la numération décimale, fondement des Mathématiques modernes, et de fixer sa véritable origine ; elle ne vient pas des Arabes, mais des Grecs et des Latins : elle n'a jamais été
totalement ignorée en Occident. — Et cette conséquence s'étend non-seulement au système de numération, mais encore aux chifTres modernes eux-mêmes. Tels qu'ils sont copiés dans le Boéce de Thierry, ils ressemblent à ceux que nous employons encore. Ceux-ci ne sont donc pas non plus d"origine arabe : ils viennent aussi de Boéce et des vieilles écoles latines.
Une autre pièce de ÏEptateuchon confirme encore ces conclusions. Elle se trouve à la suite de la Géométrie de Boéce et M. Chasles Ta intitulée : Abaque de Gerland. Ce serait, d'après lui, un fragment de l'abaque attribué à ce savant bisontin, abaque qui se voit au complet dans le man. 757 de Paris. Gerland fut en effet le compagnon de Thierry dans son voyage en Allemagne. Or, cette pièce renferme l'exposition du système décimal indiqué par Boéce à la fin de son l*^"" livre, expliqué et figuré à la fin du 2"-. Les neuf chiffres y sont représentés avec les mêmes formes, dans le même ordre, sous les mêmes noms : /grm, Andras.... De plus, neuf vers expliquent leurs valeurs numériques. M. Chasles les rapporte dans le Catalogue., mais il regrette de ne pouvoir en désigner l'époque et l'auteur : il le regrette d'autant plus que le dernier est consacré au zéro .
Huic aequitur Sipos : est qui rota namque vocatur.
Le zéro, d'ailleurs, apparaît encore dans un autre endroit de VEptateuclion : je veux dire dans les Canons astronomiques dits de Ptolémée, qui le terminent. Une question se pose : A qui Thierry l'a-t-il emprunté ? Michel Cliasles prétend qu'Adélard de Bath et Gerland, ses contemporains, ne l'ont point connu. On ne signale aucun autre matliématicien de ce temps qui Tait employé. Il est donc vraisemblable que notre écolàtre le reçut, l'un des premiers, des Arabisant. Comme ses amis, Bernard Silvestre et Gilbert de la Porrée, il entretenait des relations scientifiques avec ceux-ci, surtout avec Hermann le Dalmate : de plus, il écrivait son Eptateiichon avant 1 150, c'est-à-dire à une époque où l'on ne parlait pas encore du zéro. Ce serait donc par lui que ce chiffre important serait entré en Occident.
4° V Astronomie. — La double influence arabe et latine se fait encore sentir dans l'étude de l'Astronomie.
Cette science, au W^ siècle, se réduisait au comput et à l'astrolabe ; au XII<^ siècle, elle s'étend beaucoup plus, grâce aux
ouvrages nouvellement acquis par l'école de Chartres, et dont nous trouvons la liste, soit dans VEptateuchon de Thierry, soit dans le man. 214. L'école avait, de source latine, lePoeticon astronomicon d'Hygin, ramassis de fables que méprisaient Guillaume de Gonches et Jean de Salisbury, et que Thierry laissa inachevée Elle avait encore des fragments de Boèce, de Gerbert, d'Ascelinus Teutonicus, et du juif Savosarda. Mais elle était surtout riche en livres de provenance arabe. Outre le Planisphère de Ptolémée, envoyé par Hermann à Thierry, elle possédait les Canons et les Tables du même astronome, copiées deux fois dans VEptateuchon et dans le man. 214, et venant sans nul doute des arabisants d'Espagne. Elle avait reçu du même lieu le Deutilitatibus et le De mensura Astrolahii, que traduisit Rodolphe de Bruges et que Hermann adressa à Bernard Silvestre-. Enfin elle pouvait joindre aux Tables citées plus haut les Tables karismiennesirsidmtes par Adélard de Bath, (n° 214).
Voilà ce que nos Ghartrains avaient entre les mains pour l'astronomie : en fait d'astrologie, les Arabes étaient aussi leurs maîtres. Le manuscrit 213, du XIP siècle, rempli de tableaux et de notes astrologiques, renferme le traité d'^//ca6/zi, traduit par Jean de Séville, et celui d'Aben-Eizor : ce dernier est suivi d'observations pour les années 1139 et 1140; il dut donc venir d'Espagne avec ceux d'Hermann et de Rodolphe.
Hermann nous apprend que nos écolâtres reçurent les premières traductions d'ouvrages astronomiques. « Gomme on couronne Gérés d'épis, et Bacchus de raisins, disait-il à Thierry, ainsi je veux vous gratifier des j9)'^mices de Vastronomie, vous, qui êtes l'unique père des études latines : d'ailleurs, je n'ai rien de mieux à vous offrir, et je ne connais rien qui puisse vous être plus agréable. Je veux aussi qu'ils sachent par vous de quelle présomption ils se rendent coupables, ceux qui s'arrogent la science de l'astronomie sans en avoir appris les éléments. Enfin, j'ai voulu que ce travail de mon confrère, Robert de Rétines, qui offre aux Latins la clef de la science du ciel, fût confirmé par votre sainte autorité avant de tomber dans les mains des curieux. »
L'école de Ghartres fut donc l'un des canaux par lesquels les ouvrages d'astronomie traduits de l'arabe passèrent en
' Ch. Jourdain, Dissertation sur l'état de la Philosophie naturelle pendant la première moitié du XII'^ siècle, 1838.
2 P. L., t. 143, col. 390.
Occident. C'est un point assez important pour l'histoire générale des Mathématiques. Il serait difficile de dire quelles notions précises sur les astres ces ouvrages suggérèrent auxGhartrains; cependant nous retrouvons leur influence dans quelques-uns de leurs écrits : Bernard Silvestre s'en ressent dans son Experimentarius , traité d'astronomie moitié en prose, moitié en vers, et tiré de l'arabe d'après son titre. Il emprunte aussi beaucoup de figures à Tastrologie païenne dans son De mundi universilate, ouvrage où la prose alterne avec les vers, et dans lequel se voient beaucoup de réminiscences.
Médecine. — Terminons cette étude par les sciences physiques et spécialement la Médecine. Celle-ci, qui était une des spécialités chartraines, était loin d'être abandonnée à Chartres. Outre les traités du siècle précédent, Ton possédait les trois livres De arte medica du médecin Alexandre, avec une foule de recettes médicales (n°342), puis un recueil dont il nous reste deux exemplaires. Le premier (160) comprend VIsagoge Johannicii, les Aj^^horismes d'H'ippocrate. le livre de Philarète De pulsibus, celui de Théophile De ur'mis. et à la fm la Theorica de Constantin l'Africain. Le second (171) renferme des Commentaires, presque tous de Galien, sur ces mêmes traités, avec les Commentaires du même auteur sur les Pronostics d'Hippocrate en plus, et la Théorie de Constantin l'Africain en moins. Ces deux manuscrits se ressemblent tellement qu'ils paraissent être d'anciens manuels de médecine.
Comme Fulbert, saint Ive était médecin : « Si nous pensions que votre maladie pût être guéi'ie. écrivait-il, nous vous offririons volontiers le soulagement de la médecine. » Dans ses sermons (12, 13, 15), il emprunte plus d'une comparaison à l'art médical. (( Les médecins habiles, dit-il, guérissent tantôt jiar les semblables, tantôt par les contraires. Les éléments secs sont appliqués aux humides, les éléments chauds aux froids, et réciproquement, et les maladies sont vaincues par la force des remèdes. Pareillement, on applique les semblables aux semblables : on mesure les emplâtres aux blessures et aux tumeurs. La chair de .scorpion cuite à l'huile est un remède contre les morsures de cette bête; l'élixir theriaca fait avec la chair du serpent guérit les piqûres et sert d'antidote contre les breuvages empoisonnés.)) — « Guillaume do Couches, dit VHistoire lillérdirc, expliquait tout selon le système de Galien, et ses ouvrages renferment bien des détails sur les maladies et
l'anatomie. Gilbert n'était pas étranger non plus à cette science. La tradition médicale se continuait dans le corps capitulaire par le chevecier Bernard et les chanoines Richer, Domnus et Goslin. C'est peut-être parce qu'il était médecin, qu'après l'incendie de 1134, le chevecier Bernard releva l'Aumône à ses propres frais ?
5° Sciences naturelles. — Aux sciences médicales joignons les sciences naturelles. Jusqu'alors, elles sommeillaient, et l'on n'en connaissait que ce que les Pérès et les écrivains comme Bède en avaient di-t dans leurs commentaires de VHexameron. Au XIP siècle, elles sont enseignées dans des traités spéciaux, et ces traités, pour la plupart, sont sortis de l'école de Chartres, comme on peut s'en rendre compte par la Philosophie naturelle au XIP siècle de M. Jourdain. Cet auteur, en effet, cite surtout cinq écrivains sur ces sciences : Adelard, Honoré d'Autun, Thierrif ^ Guillaume de Conches^ Bernard de Tours. Les trois derniers nous appartiennent. Ils ont pu, quelquefois, s'inspirer des livres arabes : ordinairement, ils se sont contentés de coordonner, par la force de leur logique, et dans le but d'expliquer l'Écriture Sainte, les notions de cosmologie qui se transmettaient dans les écoles. Et ils ont suivi dans cette œuvre les tendances de leur esprit, Guillaume de Couches et Thierry ont recherché les explications vraiment naturelles, secunduyn physicas rationes : le premier suivait, dit- on, le système mécanique des atomes ; les autres, plus amis de Macrobe et de ce système idéaliste qui, voyant dans toutes les choses créées, des copies et des reflets des choses incréées, pousse instinctivement à l'allégorie et aux symboles, se sont plu davantage dans les interprétations morales et mystiques. Bernard Silvestre, dans son De mundi universitate , explique le monde allégoriquement, comme il avait expliqué Virgile, dans son commentaire sur les six premiers livres de V Enéide.
Ces deux écoles ne sont que le prolongement dans les sciences physiques des écoles semblables que nous verrons côte à côte dans les sciences philosophiques et théologiques.
Nous n'emprunterons aucune citation à l'école symbolique, ses inventions imaginaires n'ont aucune importance; mais nous résumerons brièvement le système cosmologique de Thierry. Nous laisserons de côté les questions naturelles de Guillaume de Couches, parce que M. Cousin en a pubhé une ToM XL M. 16
certaine partie ' et qu'elles ne font pas une suite comme celles du De sex dierum operihus -.
Thierry a la prétention de faire concorder la Genèse avec ia science de son temps, et de rendre compte scientifiquement des différentes périodes de la création indiquées par Moïse. C'est son disciple qui le dit : In quo quantum philosophiae contineatur apparet, cum ipse^ utpote totius Europae plùlosophorum prœcipuiis, qualiter exeniplaris forma, in mater la ope r ans ^ cuncta produxerit , juxta physicas tantum ratio)ies edoceat.
Il explique d'abord le premier jour et la lumière. Le ciel, supposé créé avec la terre, est d'une telle légèreté qu'il ne peut rester immobile : d'autre part, contenant toutes choses, il ne peut aller en avant ; il est donc forcé de tourner sur lui-même : voilà l'évolution qui constitue le premier jour. Mais dans cette rotation, l'élément supérieur, qui est le feu. est devenu ardent, a illuminé les plus hautes régions de l'élément inférieur ou de Tair: et voilà la lumière, même avant le soleil. — Passons au second jour : cette lumière, non contente d'illuminer l'air, échauft'e en le traversant le troisième élément qui est l'eau, la vaporise en petites gouttes qui s'élèvent au-dessus de l'air: si la chaleur est trop forte, ces gouttes se perdent dans l'air, si elle est trop faible, elles se resserrent en grosses pluies, si le vent les condense, au lieu de grosses pluies, elles font de la neige, ou, si elles sont très rétrécies, de la grêle. Ainsi, dans le second jour, les eaux supérieures, plus échauffées, se tinrent au-dessus de l'air, les eaux inférieures, moins échauffées, se condensèrent et coulèrent ; et l'air qui était entre elles fut appelé firmament, parce que, d'une part, il soutenait la couche supérieure des eaux, et que, de l'autre, il ensei'rait et resserrait le globe sur lequel il s'appuie.
L'apparition du sol aride, au troisième jour, résulte de la diminution des eaux par la chaleur, au jour précédent. L'on vit poindre les îles, se dessiner les courants, se former les mers, et. en même temps, surgir la vie végétale, causée tout à la fois par l'humidité de la terre et la chaleur d'en liant.
Après ce travail sur la terre, au troisième jour, il s'en fit un auti'e dans les eaux supérieures, au quatrième, qui n'est pas le moins curieux. Les corps stellaires, et spécialement le soleil et la
' Frafjmenls philosophiques. Abrltird, I8i0, p. 425.
- V. la Nolict' sur le u" G47. p. Haun'au. Notices et exiraits des ms. de la iJihl. liât. XXXII. 2" partie.
lune, furent formés de ces eaux. La raison que Thierry en donne^ c'est que ces astres étant visibles doivent être composés de terre ou d'eau, car le feu et l'air, manquant de densité, ne peuvent être saisis par l'œil : mais la terre ne peut entrer dans leur composition, car elle est trop lourde pour être élevée si haut par la chaleur. Ils sont donc constitués par les eaux supérieures.
L'apparition de ces astres nouveaux, en augmentant la chaleur, la rendit vitale, el celle-ci, pénétrant d'abord l'air, puisTeau, y fit naître les volatiles et les poissons, oeuvre du cinquième jour.
Enfin , passant de l'eau jusqu'à la terre, elle en fit sortir les animaux, et parmi eux l'homme, qui fut fait à l'image et ressemblance de Dieu : ce fut l'œuvre du sixième jour.
Après avoir résumé brièvement cette théorie, Thierry ajoute : (( C'est encore ainsi que Dieu a créé tout ce qu'il a fait depuis, avec les raisons séminales qu'il a déposées dans les choses pendant ces premiers jours. Voici Tordre habituel : le feu d'en haut agit, par l'intermédiaire de l'air et de l'eau, sur la terre, et tire des causes séminales qu'elle renferme toutes les natures corporelles.» Thierry^ un peu plus loin, montre que le ciel et la terre ont dû être créés ensemble, parce qu'il faut à la terre quelque chose qui la rende solide ; par elle-même, elle ne l'est pas ; c'est ce que font les éléments supérieurs, non par leur poids, ils n'en ont pas, mais par leur mouvement circonstringent, ex levium agilitate clrcumstrmgente. D'autre part, il faut à l'air et au feu un appui pour leur mouvement , mouvement qui est circulaire, comme on le voit par les étoiles , et ne peut être autrement. Or, tout mouvement circulaire exige un centre solide. C'est donc la terre qui est le centre du monde.
Nous l'avons déjà dit : Thierry ne connaît que les théories cosmologiques des Grecs et spécialement celles de Ptolémée, sur les quatre éléments subordonnés, et sur la terre, centre du monde. Mais il les applique ingénieusement à la Genèse. Il accorde bien l'action créatrice et initiale de Dieu avec l'action dispositive des lois naturelles : chez lui le théologien ne nuit pas au savant ; au contraire, il s'efface devant lui et laisse dans l'ombre les questions primordiales de création pour n'appuyer que sur celles d'organisation.
Son disciple, au contraire, apporte plus de philosophie dans son interprétation : il veut que la matière soit, non pas une chose indifférente à toutes les formes, mais une pure possibilité ; il explique fort bien les causes séminales qu'il considère dans la nature et en Dieu, et qu'il assimile aune chaîne se développant
dans le monde, selon les modes et les temps fixés par la Providence. Il établit d'une façon très nette l'activité des choses, lesquelles ont leurs principes d'énergie en elles-mêmes et agissent les unes sur les autres, selon leur vertu : au ibnd, il proclame la théorie des lois fixes de la nature, que Dieu dépose dans les choses, mais en se réservant la possibilité d'y déroger par le miracle. Le point de vue du disciple est donc moins scientifique que celui du maître.
Section VI. — La Dialectique etla PJiilosophie. — Nous arrivons enfin à la Dialectique. Nous l'avons réunie à la Philosophie et à la Théologie, parce que la plupart de nos docteurs confondirent ces sciences, et nous rechercherons quels étaient les auteurs de dialectique et les systèmes de philosophie adoptés dans leurs écoles.
1° Coup d'œil général sur les auteurs et les systèmes philosophiques — Signalons d'abord un fait remarquable. VEptateuchon, dans ses 14 traités de dialectique, comprend, outre les Commentaires de Boéce et de Gicéron, tous les livres de rOr^anM//i d'Aristote. Fulbert, au XI^ siècle, possédait les deux premiers, les Catégories et V Interprétation ^ mais il ne connaissait pas les derniers, c'est-à-dire les Analytiques, les Topiques, les Sophistiques. MM. Jourdain, ' Cousin - et Hauréau ' qui ont étudié cette question, ont établi qu'en 1136 AJDélard et toutes les écoles latines les ignoraient encore. D'après ces savants, Gilbert de la Porrée serait le premier qui les aurait cités, en 1154, et il aurait été suivi par Richard l'Évéque, Othon de Friesingue, et Jean de Salisbury, en 1159.
Or nous pouvons, grâce à l'Eptateuchon, et à l'histoire de Thierry, établir que les écoles de Chartres les enseignèrent beaucoup plus tôt, et même que Thierry fut probal)lementleur premier vulgarisateur.
Cela résulte d'abord de deux textes de Jean de Salisbury. D'une part, il dit que les Topiques et les autres livres étaient tombés en désuétude, et qu'ils dormaient dans la poussière, lorsque de son temps, c'est-à-dire pendant qu'il étudiait en France, de 1136 à 1141, ils furent rendus à la vie par les soins
' Recheichcs sur les unctciuu's Irudurtions latines d Ai-istote. p. 25-31, 287.
- Ahi'liivd. fragments philosophiques.
* Histoire de la phil. scol. I, c. 0, p. 99.
d'un génie diligent: quando^ aetate nostra^ diligentis ingenii puisante studio, quasi a morte vel a som7io excitatus est^ . D'autre part, il rapporte qu'il entendit Thierry lui-même raillant, non les Topiques d'Aristote, mais ceux de Drogon de Troyes, et les enseignant quelquefois : comme s'il avait eu coutume de ne respecter et de ne professer que les Topiques d'Aristote même. Magister Theodoricus, uttnemlni, TopicanonAristotelissed Trecassini Drogonis irridehat: eadem tamen quandoque docuit'-. Ce rapprochement semhlerait indiquer que ïliierry était ce génie puissant qui remit en vogue les trois derniers livres de rOr^miîfm, de 1136 à 1141. Cette conclusion concorde bien avec l'histoire de VEptateuchon. Ce manuel, qui contient presque tout l'Orj/anwn , fut achevé vers 1141 , quand Thierry revint de Paris pour être chancelier à la place de Gilbert, et en même temps archidiacre de Dreux; car cette dernière dignité l'empêcha probablement d'enseigner et par suite de continuer son manuscrit. Elle concorde bien aussi avec les autres faits. Ceux qui, les premiers, connurent les derniers traités de ïOrganiim, durent les recevoir de lui, car ce sont ses disciples: Gilbert avant 1154, Richard l'Évêque, Othon de Friesingue et Jean de Salisbury (1159). Ce dernier semble avoir connu VEptateuchon même. Il recommande les Topiques, V Eptateuclion en donne trois traités. Il rapporte que les Seconds Analytiques sont laissés de côté à cause de leur obscurité : V Eptateuclion ne les contient pas. Si l'on joint à ces faits les éloges qui furent adressés à Thierry, par Hermann surtout, on avouera qu'il est ce génie diligent, grâce auquel les Topiques et les autres livres d'Aristote furent remis en honneur, et que l'école de Chartres fut la première à posséder tout VOrganum.
A VOrganum on joignait le Livre des six principes de Gilbert, le seul ouvrage que. dans tout le moyen-âge, on ait mis sur le même pied que ceux d'Aristote. En outre, les Chartrains lisaient d'autres écrits plus suggestifs. Ils possédaient Jean Scot et saint Denys l'Aréopagite, depuis longtemps ils fréquentaient assidûment le Timée de Chalcidius, le Songe de Scipion de Macrobe. Hugues Métel parle de celui-ci dans sa lettre à Hugues de Chartres. Guillaume de Couches glosait le Timée; Thierry, dans le De sex dierum operihus^ et Bernard Silvestre, dans le Be mundi universitate, l'ont tous deux cité. Ils avaient
' Métal., m, 5.