‹ Les écoles de Chartres au moyen-âgeChapitre 37 sur 107 · IL SCIENCES SACRÉES · texte numérisé non relu

IL SCIENCES SACRÉES

1° Théologie positive. — Ce qui précède nous fait comprendre le rôle joué par la Théologie positive dans l'école de Chartres, au XII« siècle. Il fut très restreint. Le goût de la philosophie platonicienne fit reléguer les Pères et l'Écriture Sainte au second plan. On possédait les principaux Pères de l'Église latine et quelques Commentateurs. Ces auteurs furent surtout étudiés par ceux de nos étudiants qui occupèrent des fonctions ecclésiastiques. Ive, l'homme de la tradition, soit dans son traité De convenientia Veteris et Novi Testamenti^ où il semble un écho de saint Anselme, soit dans sa controverse avec les Grecs sur le Filioque, s'abrita derrière les Pères et les livres sacrés. Geoffroy de Chartres l'imita. Gilbert de la Porrée, non content de commenter presque toute l'Écriture, devint familier avec saint Hilaire et beaucoup dautres Docteurs. Mais les écolâtres se tinrent généralement en dehors du dogme dans leur philosophie, et ils firent de la théologie, en partant, non de la tradition, mais de leurs principes propres, ou bien ils regardèrent les auteurs profanes comme organes de la Pvévélation presque au même titre que les auteurs sacrés, et sefforcèrent de les accorder ensemble. Ils appelaient Platon, le Théologien. (( Nous expliquons comment sest fait ce qui est raconté dans rÉcriture Siinte, disait Guillaume de Couches. » Conformément à ce principe, ils empruntaient aux païens l'explication

des mystères et se faisaient forts d'en rendre compte naturellement. Guillaume de Gonches, Gilbert, Thierry, nous l'avons vu, appliquèrent leurs essais à la Sainte Trinité, d'autres, à la création. Thierry prétendit aussi interpréter la Genèse, physi- ♦ quement et littéralement. Ni les uns ni les autres ne voulaient être hétérodoxes ; au contraire, ils désiraient tous suivre la foi et la servir. Bernard rejeta l'éternité de la matière pour rester fidèle à la doctrine des Pères; Thierry et Gilbert ne s'aperçurent pas d'abord des incompatibilités, existant entre leur théorie platonicienne et l'enseignement de l'Église. Ce dernier promit au Pape de corriger ses livres. Guillaume de Couches, sur la fm, disait en matières dogmatiques : Christianus sum, non Academicus. On comprit, seulement après la condamnation de Gilbert et d'Abélard, et après l'apparition des Sentences de Pierre Lombard, que l'explication de la foi devait se puiser chez les Pères et dans l'Écriture Sainte, et non chez les philosophes païens. Alors les Ghartrains changèrent leur méthode, et redevinrent de vrais théologiens, soucieux du sens traditionnel des dogmes.

2. Théologie moraJe. — Pendant que les écolâtres s'occupaient des théories, les pasteurs et les moines étudiaient les canons, les règles de la vie monastique, et les lois divines. Saint Ive répondait, dans ses lettres, à un nombre infini de consultations sur des questions morales. Gilbert donna quatre solutions à des cas de conscience que nous avons encore. Hugues, abbé de Saint-Jean, écrivit un traité sur les Sacrements, dont saint Bernard disait: « Je n'y ai rien aperçu que d'utile cl de louable, rien qui ne fût conforme à l'analogie de la foi, à la saine doctrine, et à l'édification spirituelle; excepté seulement, puisqu'entre amis on ne doit jamais se flatter au préjudice de la vérité, excepté, dis-je, que j'ai été peiné de vous voir défendre au commencement de cet opuscule la même proposition sur les sacrements que j'avais relevée dans notre dernière entrevue. C'est à vous de voir, s'il vous souvient de ce que je vous dis alors sur ce sujet, comment vous pouvez concilier cette opinion avec le sentiment de l'Église. »

La lettre des moines de Saint- Père au même saint Bernard montie combien l'attention était attirée sur les questions pratiques ' . Ils demandaient dans leui' première lettre : « Comment et

< S. Bernardi opéra, 1719, 502.

jusqu'à quel point la règle s'impose aux profès? est-ce que tout y est précepte et par conséquent péché pour les transgresseurs, ou bien seulement conseil et avis, si bien que la profession soit de peu d'importance et que Ton ne pèche point en la violant? Ou bien certaines règles ont-elles la force de précepte et d'autres celle de conseil ?... Et dans ce dernier cas, à quels signes les reconnaîtra-t-on?. .. » Il demandaient encore « quels étaient les degrés et les limites de l'obéissance. » Ils ajoutaient (( que si Ton devait regarder les ordres d'un homme comme venant de Dieu, il n'était pas possible à un moine sous un abbé de se sauver, car dans cette foule de préceptes que les prélats augmentent souvent par leur incurie, il n'est pas possible, du moins il est très difficile, de ne pas prévariquer. « Ils s'écriaient « que le moine ne pouvait plus pécher véniellement, puisque dans toutes ses actions il courait risque de désobéir : » ils concluaient : « qu'il ne fallait pas attribuer à Dieu tous les commandements de l'homme, qui n'étaient pas contre Dieu, sinon le moine ne pourrait plus commettre de péché véniel ou léger... Est-ce là, disaient-ils, cette voie pour parvenir à Dieu, d'autant plus sûre qu'elle est plus étroite, d'autant plus certaine qu'elle est plus ardue ? Le moine peut à peine naturellement fuir le chemin du mal et suivre celui du bien, et voilà qu'il doit en plus s'efforcer avec autant de soins d'observer les ordres et les défenses de son abbé. Beaucoup croient à cette obligation, mais peu et même aucun ne la remplissent intégralement : cette sentence rigide n'aboutit-elle pas au même résultat que cette liberté de manger des viandes offertes, si blâmée par l'Apôtre? » Et à propos du texte de saint Paul, disant que la manducation des viandes était péché ou ne l'était pas, selon la conscience de chacun, ils demandaient « si l'on pouvait ériger en règle générale que la bonne action est mauvaise si on la croit mauvaise et dans la mesure où on la croit telle » et au cas où il en serait ainsi, ils demandaient encore « pourquoi il n'en serait pas de même de l'action réputée même faussement bonne » Ils faisaient beaucoup d'autres questions. « La désobéissance était-elle coupable autant que l'obéissance était méritoire? jusqu'à quel point obligeait la stabilité, et pour quelles raisons pouvait-on la violer ? Gomment saint Grégoire avait-il accordé la communion à un moine apostat, et obligé à la loi du mariage un époux faisant vœu de continence? Si les évêques reclus par pénitence dans des monastères y avaient porté l'habit des moines? Pourquoi la discipline monastique

était-elle appelée un second baptême? Si pendant le changement d'un abbé , un moine pouvait changer de monastère? Lequel valait le mieux, sous un abbé douteux, de rester ou de s'en aller? » Dans une autre lettre, ils demandaientà saint Bernard, si l'on peut monter à l'autel sous l'impression de la colère? ♦comment l'âme de saint Paul était à la fois dans son corps et aux cieux ? quels étaient ces cieux où Dieu nous récompenserait?

3** Droit canon. — Pour certains cas de conscience, il fallait recourir au Droit canon et au Droit civil. Saint Ive, qui faisait bien observer les canons, avait rédigé, avons-nous dit, trois grands recueils, en se servant d'Anselme de Lucques, de Burchard de Worms, et d'autres collections encore. Il ouvrit la voie aux canonistes français indépendants de l'école de Bologne, comme Hugues de Châlons; il servit grandement à Gratien. Et l'on peut croire que, sans le succès du Décret compilé par ce dernier, venu 50 ans plus tard, le mouvement d'études canoniques aurait pris sa source dans l'école de Chartres. Pierre le Chantre rapporte que le doyen Ive jetait à terre le Décret et le foulait aux pieds'. C'était sans doute parce qu'on l'étudiait avec excès. L'on voit l'archidiacre Ansger léguant au Chapitre les Canons et le Décret, et plus tard nous reverrons un certain nombre de canonistes-.

4° Droit civil. — LeDroit civil suivait la fortune du Droit canon. Elève de Lanfranc, saint Ive apprit de lui les loi^ romaines, et, selon Theiner et M. de Savigny, en sema ses écrits. Dans ses collections et ses Lettres, on retrouve des extraits des Institutions, des Pundectes (Vieux Digeste), du Codex, de VEpitome de Julien, du bréviaire dWignan^. Thierry possédait aussi ces livres comme on le voit dans son obit. Ils sont tellement exploités par saint Ive, que les historiens sont tentés de lui attribuer la renaissance du droit Justinien en France, et conviennent au moins qu'il l'a connu plus que tous ses autres contemporains, plus qu'Abélard, par exemple, et l'école de Paris : c'est lui qui a initié aux sources et aux textes du Droit le clergé français.

* P. L., t. m5, col. 164.

2 Cart. deN.-D., IIL 131.

3 V. les Disfjuisitiones de Theiner. P. L., t. ICI, en tête. — Savignv, I,

Il l'a fait si bien que le concile de Reims de 1131 défendit aux moines l'étude du Droit civil, et que le 2*^ concile de Latran en 1139 réitéra cette défense, si l'étude était faite en vue du gain. En résumé, pour l'un et l'autre Droit, l'école de Chartres a de beaucoup précédé celles de Bologne et de Paris, mais elle a été ensuite surpassée.

5° La Liturgie. — Reste la Liturgie. Elle eut lieu de se pratiquer dans de belles cérémonies, sous saint Ive et Geoffroi ; elle fut en même temps étudiée spécialement. Si saint Ive n'est point l'auteur du Micrologue, comme l'a prouvé dom Germain Morin, il a fait un beau sermon (24) sur \di Dédicace des Eglises, . sur la signification des ornements sacrés ; dans ses Lettres, il a traité plusieurs points liturgiques. Gilbert, à son exemple, ne dédaignait pas cette science. Jean Beleth. son disciple, l'a cité plusieurs fois dans sa Somme liturgique, sur le jeûne au temps pascal, sur la fête de saint Jean-Baptiste, sur la conclusion des oraisons dans l'office des morts ^

D'autres Ghartrains manifestèrent leur goût pour la liturgie d'une manière plus pratique et plus artistique, c'est-à-dire en écrivant de fort beaux livres pour les offices. Pendant que l'on faisait des tables d'or pour les autels, qu'on les enrichissait de vases précieux, qu'on entourait le chœur de tapisseries, qu'on le pavait de marbre, qu'on le fermait par un jubé, orné d'un beau crucifix, pendant qu'on munissait la sacristie de calices d'or, et d'ornements de soie, pendant qu'on posait partout des verrières magnifiques, et que l'on enrichissait la façade d'admirables sculptures, on composait aussi des livres liturgiques à grands frais. On choisissait pour les écrire le plus beau parchemin, on les enluminait des plus fines et des plus éclatantes miniatures, on les revêtait de couvertures d'argent. Saint Ive laissa un Missel, un Epistolier, un Evangéliaire, un Légendaire pour Matines, couvertsde cette matière-. L'évêque Gosseiin (iiùS) donn3i un Evangéliaire, revêtu d'or et de pierres précieuses. Le chantre Gerogius, Ansger, Lambert, Raoul, léguèrent leur A7itiphonaire, leur Graduel, et leur Tropaire; un Graduel, fut offert par le sous-chantre Garin, un Antiphonaire, par le sous-diacre Guillaume, un Ejjistolier, par Pierre, un Lectionnaire, un Evangéliaire, un Homéiiaire couvert

' V. Chap. 54, 130, 146.

2 Cart. deN.-D., III, 225.

d'argent, par le chevecier Bernard, un Ijeau Psautier, par Raoul, un Bréviaire, par l'archidiacre Gautier (58;. Le prévôt Henri composa un Passional^ ou recueil de Passions, et le sous-doyen Hugues, le Martyrologe et le Viwe des Homélies. Un Légendaire est signé ainsi : Isembaudus me fecit, un autre Martyrologe fut fait par ordre d'Arnold, peut-être le chancelier de ce nom. C'est ainsi qu'on fit présent à l'Église de tous les livres utiles aux cérémonies liturgiques, c'est-à-dire du Missel, de VEpistolier, de YÉvangéliaire, du Graduel, pour la messe, du Martyrologe, du Passional et du livre des Homélies, pour les Matines, et enfin de VAntijjhonaire pour les vêpres. LÉvangéliaireet le Martyrologe étaient ordinairement les plus riches, car le premier était porté processionnellement comme la Croix, le second était chanté chaque matin avec solennité '.

En résumé, l'école de Chartres, pendant la première moitié du XH'- siècle, fut le foyer d'une renaissance universelle des études. Elle aima l'antiquité profane et se passionna pour ses écrivains, ses poètes, ses philosophes. Avide de savoir, elle rechercha les écrits d'Aristote, de Ptolémée et des autres auteurs grecs, jusque chez les Arabes dEspagne, et agrandit le cercle des branches cultivées. Elle sut mener de front la littérature, la philosophie, les sciences, le droit, les arts. Elle porte un cachet (l'idéalisme très nuancé, où se rencontrent les influences d'Aristote, de Platon, des Alexandrins, des Arabes, avec celles de la doctrine chrétienne. Tous ces reflets divers, concentrés sur elle, lui constituent une auréole qui n'appartient qu'à elle seule au XH^ siècle -. H n'est pas étonnant qu'elle ait marqué son empreinte sur Amaury de Cliartres, et jusqu'au XIII'- siècle sur Guillaume d'Auvergne, et sur les platoniciens et panthéistes qui suivirent.

< Cart. de N.-D., 111, 191, iO, ill, 58, ïtï, 175, 199, 154.

- Voir riiitrodiiclion de Barach au De mundi uuiversitate de Bernard Silvestre XII-XXI. Il cite sur l'école de Cliartres, sou caractère et son iiitlueuce, les auteurs allemands, Traiill . Kaulich, Stock!, Erdmauu, Hitter, <jui ont ûiit riiisloire de la philosophir , Werner, qui a écrit sur les rapports de Guillaume d'Auvergne avec les platoniciens du Xli*' siècle.

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