LES MAITRES
Section I''^. — Les Evêques. — Le siège épiscopal de Chartres ne fut jamais occupé par des prélats plus savants que dans la seconde moitié du XIL' siècle : c'étaient, Robert le Breton (1155-1164), Guillaume de Champagne (1164-1176), Jean de Salishury (1176-1180), Pierre de CeiZes (1181-1183), Renaud de Mouçon (1183-1217). L'on ne peut affirmer qu'ils aient pris la peine d'enseigner eux-mêmes, quoique ce soit bien vraisemblable pour Jean de Salisbury et Pierre de Celles, mais sans aiicun doute ils portèrent un grand intérêt aux écoles.
Robert le Breton était le compatriote de Bernard de Chartres, de Thierry, de Bernard de Quimper : il connut ces deux derniers, ayant été doyen après Samson de Mauvoisin et Zacharie. de 1144 à 1155. C'est pendant son décanat qu'il écrivit à Suger deux lettres que nous avons encore, l'une pour se plaindre d'Hugues de Brétigny et d'Evrard du Puiset, l'autre pour lui notifier félection de Gosselin de Lèves ' . Évêque, il introduisit, d'après certains chroniqueurs, le chant en muiii<jue dans son église-. Son obit ènumère les présents artistiques qu'il fit à sa cathédrale et aux abbayes fondées par lui. Notons seulement ce trait : il laissa beaucoup de livres aux abbayes de Saint-Cyr, de Saint-Remy et de Clairefontaine. Pourquoi ne les donna-t-il point aux écoles capitulaires ^V
Guillaume de Champagne *, son successeur, était aussi distingué par son éloquence et sa prudence que par sa noblesse. Au dire de Jean de Salisbury, nul ne le dépassait dans le
< Cart. de N.'-D., 1. :238. — Dom Brial, Recueil des Hisl. fie /•>.. 1806, XIV, Ï29.
- Gallia chvisiiana ^ VIIL — Kisquet, France pontif., Chartres, p. 92, d'après Roiiiilard, Parthénie, 1608, 2^= p., p. 37.
^ Cart de N.-D., 111., 180: Lifjros plurimos et alla mulln cisdem (abbatiis) moriens reliquit.
clergé de France. Rotrou de Rouen, Hubert, archevêque de Gantorbéry, célébraient son talent ^ . Après avoir été un brillant disciple de Pierre Lombard, il eut à cœur d'employer sa haute influence, ses richesses, ses qualités, au profit des savants de son temps, qu'il encouragea dans leurs écrits, qu'il attacha même autant qu'il put à sa personne. Sur la recommandation d'Etienne de Tournay , il protégea l'un d'eux nommé Simon - : il prêta son appui à Gérard la Pucelle. Étant à Ghartres, il donna une prébende canoniale à Pierre de Blois; étant à Reims , il offrit les fonctions d'écolâtre et une dignité dans le Ghapitre à Pierre le Ghantre ; il prit pour secrétaire Gauthier de Ghâtillon , et attira près de lui un clerc renommé d'Orléans, appelé Bertier. Il avait pour amis le professeur Hugues de Ghamplïeury et tous les écolâtres de Paris et des villes voisines. G'est par amitié pour Jean de Salisbury, par admiration pour son talent, qu'il le choisit comme son successeur sur le siège de Ghartres ; il le connaissait déjà par ses lettres et Tavait vu plus d'une fois aux côtés de saint Thomas de Gantorbéry. Pierre de Gelles ^ le félicita de cet heureux emploi de la faveur royale. Nombreux aussi étaient les savants qui correspondaient avec lui ou lui dédiaient leurs ouvrages. Pierre le Mangeur lui offrit son Histoire scolastique, Guillaume de Saint-Thierry, sa Microcosmographie, Pierre de Poitiers, sa Somme, Gauthier de Ghâtillon, son Alexandréide, Pierre de Blois, son Spéculum. Tous ces auteurs, dans leur préface, vantaient grandement son savoir : Pierre de Blois exaltait sa connaissance du Droit canonique et civil, Gauthier^ ses connaissances philosophiques, Pierre de Poitiers, son éloquence. Ges éloges n'étaient pas tout à fait exagérés. Guillaume de Ghampagne se montra aussi habile dans les controverses théologiques que dans les affaires politiques. Le pape Alexandre HI le chargea d'écrire aux écolâtres de Paris et des villes voisines et de les réunir dans un concile, à Sens, pour examiner une proposition de Pierre Lombard. Non content de présider avec éclat cette assemblée de docteurs, il fit un traité savant et profond sur la question elle-même. Mais nous Pavons perdu et il ne nous reste de Guillaume que ses Lettres \
^' Pierre de Blois, P. L.,t. 207, lett. 28 et 122. — J. de Salisbury, let.
- Etienne de Tournay, LfJires. Desilve, lett. 75.
3 Pierre de Celles, P. L., t. 202, Vil, lett. 8.
* Hist. lia., XV, 505-524, etc. —Du Boulay, II. 383, 389, 403.
QimntkJean de Srdi>ihury*, il était connu de toutes les écoles, mais surtout de celles de Chartres'. Lorsque le doyen et plusieurs clercs chartrains traversèrent la mer pour lui porter la lettre du Chapitre l'élisant pour évéque, lorsque le roi J[^ouis le Jeune confirma son élection, il avait une réputation européenne de science et de vertu. Il avait été secrétaire de Thomas Becket, et son compagnon d'exil presque de martyre ; il avait rempli de hautes et délicates fonctions prés des archevêques de Cantorhéry, du roi Henri II et du pape Adrien IV. Mais surtout on l'avait vu en France, en Italie, en Angleterre, étudiant dans toutes les écoles, près de tous les grands maîtres. Il avait entendu, dans sa patrie, à Oxford, le jurisconsulte Vaccaruis, à Bologne, Burgundio PisanuSy à Naples. un professeur de grec, à Paris et en France, où il avait passé douze ans à partir de 1136, Ahélard, Albéric, Robert de Melun, Guillaume de Conclies, Richard TÉvèque, Thierry, Pierre Hélie, Gautier de Mortagne, Adam du Petit-Pont, Guillaume de Soissons. Gilbert de la Porrée, Robert Pullus, Simon de Poissy, Hardewinus Teutonicus-. Dans cette liste, nous avons déjà signalé plusieurs maîtres chartrains: Guillaume de Conches, qu'il suivit trois ans pour la Grammaire et la Philosophie, Richard VEcèque, avec qui il repassa tout le Trivium et apprit certains détails du Quadrivium, Thierry, sous la direction duquel il relut la Rhétorique et la Dialectique, Gilbert de la Porrée, qu'il entendit trop peu, à son grand regret. Ces maiti'es, élèves de Bernard de Chartres, lui apprirent la méthode de ce grand écolàtre, qu'il a décrite avec tant de détails.
Ses amis et ses correspondants se recrutaient aussi parmi les maîtres et les écrivains de ce temps. Il était en relations avec ceux de Reims, comme Gérard la Pucelle% Gautier de ITsle, Raoul de Serres, Albéric, avec Jean Sarrasin, qui lui dédia ses deux traductions de la Hiérarchie céleste et de la Hiérarchie ecclésiastique de Denysl'Aréopagite ', avec Guillaumede Champagne et surtout avec Pierre de Celles. Ce dernier fut pour lui un vrai bienfaiteur, un guide spirituel. Pierre lui offrit un refuge soit à Reims, soit à Celles, près de Troyes, et il mit
' Jean de Sftlisbunj , bcininiuiil , Paris, 1873. — Schaarsclimiiit, Joa/Jwes Saresberiensis ^ \a''\\)/.'v^ , 180:2.
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