‹ Les écoles de Chartres au moyen-âgeChapitre 42 sur 107 · Tome XI. M · texte numérisé non relu

Tome XI. M

revenus de sa prébende. Son obit ^ parle avantageusement de ses libérables ; il dut mourir vers 1207, car on voit une de ses fondations offerte cette année-là, et définitivement acceptée en 1209. Nous devons la citer parce que l'augmentation de la prébende cantonale nous paraît coïncider avec un développement de la petite école du Chapitre.

Pierre de Blois nous indique encore trois chanoines lettrés : l'un qu'il l'appelle E... -, sans doute VEdoaldus que le Nécrologe^ dit un homme très lettré, sous-diacre et chanoine; l'autre, qui était le propre neveu de Jean de Salisbury, et se nommait Robert. Pierre appuya ce dernier près de son oncle pour une prébende, en alléguant sa probité et sa culture, saltem Jionestas et Utteratura sufficiens; il s'en repentit ensuite, car ce Robert lui ravit une prévôté qu'il désirait. Robert, évidemment, faisait partie de la maison de son oncle, avec Robert de Pignora\ son chapelain', Geof/'roi Chardonel et Rainaud de Vieuvicq. Le troisième, qui s'appelait Robert de Area ^, eut une fortune singulière. Fils d'un simple paysan, il devint chancelier de Flandre, administrateur des évéchés de Tournay et de Cambrai, et enfin évêque de cette dernière ville. Pour le détourner de préférer les charges civiles aux ecclésiastiques, Pierre de Blois lui cite l'exemple d'un chanoine de Chartres, Philippe de Meslay, qui, ayant pris les arines, fut tué d'une flèche. Ce Robert fut assassiné lui-même par le seigneur Jacques d'Avesnes: on disait qu'il avait obtenu ses honneurs par l'aide d'un génie familier; il est probable que c'était par son talent et ses études.

A ces chanoines instruits le Nécrologe et les chartes en ajoutent quelques autres. Citons le doyen Hugues, successeur de Geoffroi (de 1204 à 1206). D'après son obit du 4 mai, il possédait la science des lettres et une sagesse naturelle, litterarurn scientia et naturali shnul ingenio praeditus : il était si digne dans ses discours et dans son visage, il avait tant de qualités du corps et de l'esprit qu'il semblait iionorer sa dignité autant qu'il en était honoré. Il laissa trois volumes de Sermons et d'Homélies, écrits en gros caractères, pour servir perpétuellement aux Matines: on les voit encore sous les n^^ 141 , 142,

' Cari, de N.-D., 111, 30.

- Pierre de Blois. lettre 1G2.

3 Cart. de N.B., III , 2i. — ^ III, 143.

^ Cart. de Marmoutier pour le Blésois, IGi.

^ Pétri Blés, opéra, lettre 42.

144 de la Bibliothèque de Chartres. Sur le second, le copiste a ajouté ces trois vers :

Explicit iste liber, sum quo volo pergere liber, Scriptori largam prœsentis porrige âextram, Hugo decane, cujus sit deprecor exitns almus.

Un autre Hugues ^ , qui fut sous-doyen de 1142 à 1164, est proclamé, dans son obit, utile dans l'administration intérieure et extérieure, puissant dans ses discours, sermone vigens, prévoyant dans ses conseils, intrépide dans son action: il donna un beau vitrail. Nommons encore le chambrier Robert de Blévy^ qui légua un Antiphonaire - , ainsi que le sousdiacre Guillaume^, Tarchidiacre de Dreux, Ernaud (v. 1170), qui laissa un CoUectarhis couvert en argent % et enfin le chantre Richer, prédécesseur de Crespin, lequel donna un très beau Graduel. Ce chantre gardait quatre clercs dans sa demeure, entre autres son neveu Gautier \ Celui-ci, élevé, dit-on, dans l'église depuis son enfance, reçut de son oncle une prébende avec l'assentiment de Renaud et du Chapitre. Dans sa reconnaissance, il fonda plus tard une rente pour l'anniversaire de Richer.

Ce dernier trait nous permet de constater la persistance des petites écoles que nous avons signalées dans la première moitié du XIP siècle. Il y avait encore à cette époque, des enfants, nourrissons de l'Église, et on les investissait quelquefois d'un canonicat dès leur jeune âge : nous en trouvons quatre chez le chantre, et nous constatons en même temps l'accroissement de la chantre rie. C'était probablement le chantre qui en avait la direction effective, parce qu'ils étaient destinés au chant.

Section II. — Elèves originaires de V étranger. — La liste des personnages étrangers qui passèrent dans le Chapitre et les écoles, avec une grande réputation littéraire, est moins riche que dans la première moitié du XII^ siècle. Nous l'avons déjà dit, l'Université de Paris attirait vers elle l'élite des esprits. Cependant nous pouvons signaler le célèbre Etieyme de Tournay* (1128-1203). Il étudia longtemps à Chartres, et luimême nous apprend qu'ij se fit rappeler trois fois par Roger, abbé de Saint-Euverte à Orléans, avant de se décider à partir. Enfin il annonça son retour pour les fêtes de Pâques, vers l'an 1158. (( J'aurais déjà hâté mon retour, disait-il, mais je ne trouvais pas de moyen de transport. Dieu veuille que je puisse

^ Cart. de N.-D., III, 145. — 2 m, 45. — 3 III, 117. — ^ III, 54. — M, 21 1 .

m'en retourner avec mes livres dans deux voitures. » Il resta toujours reconnaissant de l'hospitalité quil avait reçue de l'Église de Chartres, et, dans deux lettres à des cardinaux, il se plut à en faire un très grand éloge. « Nous devons, écrivait-il, aimer cette Église, d'autant plus que nous avons goûté plus abondamment le lait de ses caresses et de ses consolations. » Parlant du doyen et du sous-chantre, il ajoutait : « Ce sont de mes amis avec lesquels j'ai vécu longtemps, et notre ancienne cohabitation me rappelle le souvenir de leur aimable commerce^, Amici nostri sunt ex cUuturno convictu, et honestœ conversationis suœ testimonlum prisca nohis eorum societas repraesentat. » Après avoir gouverné Saint-Euverte, il passa à Sainte-Geneviève de Paris, et il utilisa les relations qu'il avait contractées à Chartres pour correspondre avec Guillaume de Champagne, dont il fut le protégé, avec le légat Pierre de Pavie dont il avait été le condisciple, avec Robert de Gallardon, abbé de Pontigny, et plusieurs autres encore. Il écrivit des Sermons, des Poésies, et, ce qui sent bien l'influence des maîtres chartrains, un Commentaire sur le Décret de Gratien -. Ses Lettres surtout sont fort intéressantes. M. Auvray en a retrouvé un manuscrit au Vatican, en tète duquel est une poésie inédite d'Etienne fort intéressante. Il mourut sur le siège épiscopal de Tournay.

Il dut avoir pour condisciples, à Chartres, outre Pierre de Pavie, Pierre de Blois, Guillaume de Blois et Ernaud de Blois. - Pierre de Pavie* est un des personnages les plus importants de son temps '\ Son ami Etienne de Tournay a résumé dans une de ses lettres les diff"érentes étapes de sa carrière : amplector scholarem , prosequor archidiaconum , deosculor ahhatem , assur()o episcopo, revereor cardinalem*. Le R. P. Delehaye. dans un savant article, s'est efforcé d'expliquer historiquement cette phrase. Malheureusement il n'a pas connu tout d'abord l'obit de Pierre de Pavie rapporté dans le Nécrologe de Notre- Dame : Ohiit Petrus, Tusculanus episcopus, canonicus Beatœ Mariœ et abhas Sancti-Andreœ \ S'il a parfaitement rendu

< Lettres d'Etienne de Tournay. p. Tabbé Desilve, 1893, lelt, 28, 42, 43. - Il y en a un exemplaire du XHI^ siècle dans la Bibl. de Chartres, n° 173.

^ Revue des questions historiques, Janvier 1891 et Janvier 1892. Pierre de Pavie, pai' Hipp. Delehaye, S, J., et notre article dans la Voix de Notre-Dame de Chartres, 1891, p. 52-55.

* P. L., t. 211, lett. 46.

^ Cart. de X-D., III, 146.

compte de son épiscopat à Meaux (1171) et à Bourges, de son cardinalat à Tusciilum (1173), de ses légations en France et en Angleterre, au nom d'Alexandre III, surtout en faveur de Thomas Becket, il n'a pas su qu'il avait été étudiant à Chartres, abbé de Saint-André de Chartres, et peut-être aussi archidiacre de Chartres. Dans différentes lettres du Pape et de Thomas Becket, Pierre est appelé tantôt archidiaconus Papiensis, tantôt archidlaconus Carnotensis. Cette dernière appellation ne peut avoir que deux sens, ou qu'il fut archidiacre de Chartres, ou qu'il fut chartrain d'origine. Comme il fut certainement abbé de Saint-André à Chartres, il est bien probable qu'il y fut aussi étudiant. Et c'est dans notre ville qu'il dut rencontrer Etienne de Tournay bien plutôt qu'à Bologne, où rien ne prouve qu'il soit jamais allé.

Pierre acquit de grandes connaissances dans les lettres. Saint Thomas de Cantorbéry l'appelait magistrum Petrurn Carnotensem archidiaconimi^ viriim quidem litteris et honestate coyispiciium ^ . Henri, abbé de Clairvaux ^^ et le Chapitre de Marmoutier vantaient sa sagesse et sa probité. Il était l'ami et le correspondant de tous les hommes illustres de son temps, de Guibert de Gembloux, de Jean l'Hermite , qui lui dédia la 4^^ Vie de saint Bernard, de Thibaut, comte de Blois, et de plusieurs autres qui étaient en rapport avec Chartres, tels que Pierre de Celles et le chancelier Bouchard. Alexandre III lui demanda un jour la liste des écolâtres principaux de France; nous avons encore sa réponse 3; cette consultation prouve qu'il occupait une grande place dans le monde intellectuel d'alors.

Pierre de Blois *, né dans cette ville vers 1130, fit ses premières études dans les écoles de Chartres ; c'est à Chartres qu'il passa sa jeunesse : il appelle cette cité la terre de sa nativité et dit y avoir reçu tous les sacrements de la foi chrétienne. Après y avoir appris les éléments des humanités, il se rendit à Paris pour y cultiver, dit-il, la Bhétorique, la Philosophie, les Mathématiques et la Médecine. Ensuite il alla jusqu'à Bologne pour y suivre les cours de Droit civil et canonique ; il quitta cette école trop tôt à son goût, pour revenir à Paris, où il étudia la théologie sous Jean de Salisbury, avec Pierre de Vernon et Eudes de Sully. A partir de ce moment, sa vie fut

^ P. L., t. 190, lettre 68, col. 527 ; t. 200, col. 1450. — ^ T. 204, col. 223. — 3 T. 200, col. 1370.

très aventureuse, mais toujours mêlée de grandeurs et de revers. Précepteur du jeune roi de Sicile, Guillaume le Bon, chancelier du royaume, il fut contraint par l'envie de quitter ces charges après avoir refusé deux évêchés et même l'archevêché de Naples. De retour à Paris, il y fut professeur des neveux de l'archidiacre d'Angers et de l'évêque Joscelin de Salisbury. Il se rendit ensuite en Angleterre, près d'Henri II, qui l'employa dans plusieurs entreprises ; il devint archidiacre de Bath et secrétaire des évêques Bichard et Beaudoin de Gantorbéry. Enfin, il mourut archidiacre de Londres.

Dans ces diverses vicissitudes, il rêvait toujours à l'église de Ghartres, dans laquelle il aurait souhaité vivre avec une bonne prébende et puis mourir. Guillaume de Ghampagne, qui lui avait fait des promesses, tardait à les remplir, ce J'attendais, lui écrivait Pierre, que vous me fissiez la faveur que vous m'avez annoncée par l'organe de Gérard la Pucelle, et j'étais dans une grande tristesse. . . Plusieurs grands ont tenté de m'attirer à eux par leurs offres et leurs dons, mais votre promesse, la douceur de Vair natal, m'ont attiré plus fortement ; je suis surtout séduit par l'espoir de cette 'prébende chartraine que vous m'avez promise ^.. )) Etil annonçait sa prochaine arrivée. Malheureusement un chanoine, nommé G., avait travaillé contre lui et indisposé le prélat. Irrité, Pierre lui adressa une lettre pleine d'ironie et d'indignation, où se trouve dix-neuf citations de poètes latins: « Mon suprême désir, s'écrie-t-il, était d'obtenir un bénéfice, in terra nativitatis meœ. A cause de mes fautes, j'en suis frustré. Vous m'avez extorqué deux prébendes et une prévôté; que Dieu vous pardonne -. »

Jean de Salisbury, qui avait été son maître, se montra d'abord meilleur pour lui \ Dès son élection, Pierre l'avait félicité, et l'avait remercié d'avoir conféré son premier bénéfice à son homonyme Pierre de Blois ; il l'avait flatté en lui disant qu'ayant eu le projet d'écrire une Vie de Thomas Becket, il y avait. renoncé après avoir lu la sienne'. Une autre fois, il ne craignit point de l'engager à conférer une prébende à son neveu Bobert de Salisbury, espérant sans doute qu'en même temps il lui en accorderait une autre ^. Le contraire arriva : ce Bobert se posa pour son compétiteur à une prévôté qu'il ninlMlioiuiail. Il y eut même à ce sujet une grande querelle;

* /'. /.., t. "207, IcIliT 128. — - Lelt. 72. — ^ Letl. 130. — ^ Lett. 114. — ■• Lett. 70.

un parti se déclara contre Pierre de Blois, et porta contre lui, même contre la mémoire de son père, les plus graves accusations ^ ; un autre parti se forma contre Jean de Salisbury et fit parvenir ses récriminations jusqu'à Pierre de Celles. L'affaire dut être déférée à Piome même, par le doyen Geoffroi et le sous-chantre, et Etienne de Tournay intervint près des cardinaux pour recommander ceux-ci. La paix se conclut au détriment de Pierre de Blois ; non-seulement il resta privé de sa prévôté, mais il dut s'éloigner de Chartres. D'Angleterre, où il retourna, il écrivit au doyen Geoffroi et à l'archidiacre de Blois, pour les remercier de leur compassion et se plaindre de ceux qui l'avaient mollement soutenu -. Il témoigna aussi sa reconnaissance à Éodald, de ce que, presque seul, il lui était resté fidèle, et lui annonça de nouveau sa visite 3. Enfin, il se disculpa près de Jean de Salisbury d'avoir, comme on le disait, sollicité contre lui des lettres du Pape et l'influence du roi et du comte \ En même temps, il protestait contre ses détracteurs et annonçait son prochain retour et son dessein de revenir pour toujours. (( J'avais le projet, disait-il, dans l'une de ces lettres, de vivre et de mourir dans l'Église et dans le service de Marie. Mon désir était de prendre sur moi les intérêts de l'Église, de combattre pour elle à mes frais, de vivre pour tous et de procurer à tous à mes dépens les commodités de la vie. » Pour le consoler de sa prévôté perdue et de son canonicat incertain, le doyen et quelques-uns de ses amis lui offraient la moitié de leurs revenus : (( Je vous en suis aussi reconnaissant, leur écrivait-il, que si je les avais acceptés. Merci. » Il faisait ensuite un grand éloge de la charité, qui a son exemplaire parfait dans Dieu et dans la Sainte Vierge. A ce propos, il disait que la Sainte Vierge avait été emportée par les anges dans le ciel. « Mais nous savons, ajoutait-il en s'adressant à Elle, qu'ils n'ont point emporté votre camisia », et il terminait par ces mots curieux : a. Bevenons donc vers cette chemise de la Vierge, vers ce vêtement divin, sous la protection duquel nous nous réfugions dans toutes nos nécessités ^. »

Il revint en efïet^ mais n'obtint pas encore ce qu'il désirait. Lorsque Pierre de Celles monta sur le trône épiscopal, il lui écrivit une lettre de félicitations'', en le priant de lui donner une prébende. A l'avènement de Benaud, il espéra un moment

» P. L., t. 207, lett. 49. — ^ Lett. 49. — ' Lett. 162. — * Lett 130. — 3 Lett. 229. — 6 Lett. 218.

faire partie de son entourage; dans ce but, il lui écrivit une lettre plus remplie de conseils que d'éloges, et destinée à donner de sa prudence une très haute idée ^ . Lévèque, en effet, promit, comme il disait, de mettre fin à son exil, mais ses ennemis le perdirent encore. Alors il exhala d'amères plaintes • dans sa lettre - à maître Crespin et au chanoine Payen dont nous avons parlé. Et après avoir tant désiré de se fixer à Chartres, il fut contraint de demeurer en Angleterre, où il mourut.

Qu'avait-il écrit dans ses différents séjours en notre ville? Il est difficile de le déterminer. Plusieurs de ses Sermons durent y être prononcés ; peut-être y composa-t-il ses traités sur r Amitié, sur les Utilités des Tribulations, son abrégé des Dictamina de maître Bernard de Tours, et quelques-unes de ses poésies. C'est là sans doute qu'il dirigea dans leurs travaux littéraires son homonyme et neveu Pierre de Blois, son frère Guillaume, et son autre neveu Ernaud. Ceux-ci en efïet passèrent dans nos écoles .^

Le premier, que les chartes appellent magister Pet rus Blesensis*, avait fait ses études avec lui, et tous deux s'étaient liés ensemble dès l'enfance. Toujours il s'occupa des lettres : au début, il cultiva la poésie légère, les chansons, les fables, empruntant ses sujets à la mythologie. Il enseigna quelque temps, probablement à Blois. Guillaume de Champagne paraît l'avoir encouragé. Lorsqu'en 4476 Jean de Salisbury devint évéque. il prit pitié du clergé de Blois, qui était comme en exil dans cette ville éloignée du centre et dénuée de tout ; il conféra à Pierre sa première prébende ' : ce dont l'archidiacre de Bath le remercia, en le félicitant de sa promotion. « Vous avez, lui dit-il, donné votre premier bienfait à celui qui est un autre moi-même et qui me ressemble en tout, par l'esprit, le nom, le surnom, le visage, la stature. Si vous considérez ses mérites, sa vie, ses mœurs, sa science, il est digne d'une plus grande faveur encore, et vous ne vous en tiendrez pas là. »

Pierre, en effet, avait déjà publié de nombreux écrits, et son illustre ami lui prodiguait de pompeux éloges : « Je me félicite que vous ayez même nom que moi, et ce n'est pas sans

' P. L, t. -207, lett. 15. — 2 Letl. -20.

^ Pour les autres écrits de Pierre de Blois, voir VHist. lill. XV, 341-418.

* P. L., Ictt. 111.

la permission de Dieu que nous avons ainsi le même nom , ayant déjà les mêmes goûts. Si j'honore ce nom par ma fortune, mon crédit, mes écrits, vous aussi vous l'illustrez de toutes ces manières, et mieux encore. Notre nom s'est répandu jusqu'aux derniers confins de la terre. Nos ouvrages se divulguent un peu partout; ni l'eau, ni le feu, ni l'adversité, ni le temps ne pourront les abolir. Ce sont les écrits qui assurent l'immortalité... Aussi les princes qui aspirent à la gloire ne peuvent mieux faire que de s'attacher des hommes capables de transmettre leurs grandes actions à la postérité. Il est vrai, comme vous le chantiez naguère si élégamment, la flatterie chasse la vérité des palais des rois... Je ne sais si vous avez pris quelqu'un de nos princes pour sujet de vos éloges. Pour moi, dans le livre De prestigiis fortunae^ que je vous envoie pour le corriger, je loue les actions d'Henri II... Vous, écrivez toujours, je vous prie, des choses qui instruisent et qui donnent du crédit à notre nom près des saints. La première partie de mon livre a été corrigée par mon frère , maître Guillaume ; mais, comme je crains qu'il n'ait été trop indulgent, je vous prie de tout revoir dès le commencement ^ . »

Pierre allait plus loin : il aidait son ami dans ses travaux. Passant à Paris, à l'occasion d'une mission dont Henri II l'avait chargé près du roi de France, il acheta chez un libraire, B... des livres de Droit, utiles pour l'ouvrage d'un de ses neveux : qui cum ad opus cnjusdam meinepotis idonei viderentur. Ce neveu était notre second Pierre de Blois; en eflfet,pendant qu'il était chanoine de Chartres, il s^occupait beaucoup de Droit canonique '-. Il composa un traité fort peu connu en France, intitulé De distinctionibus canonum, qu'il dédia à l'archevêque de Picims, Guillaume de Champagne. « S'il m'est permis, disait-il, de comparer les petites choses aux grandes, je suis un Prométhée; Chartres est mon Caucase, le souci de ma charge est mon vautour. Rappelé de mon exil domestique, arraché aux délices du scolasticat, plongé dans la prison de Chartres, j'aurais mené une vie tout oisive si je n'avais secoué ma torpeur par quelques exercices. Dans mes lectures assidues, feuilletant les livres de lois et de canons, j'ai trouvé des oppositions entre les uns et les autres, et j'ai mis tous mes soins à les accorder pacifiquement au moyen de quelques distinctions. Pour ce petit écrit, je me suis servi des ouvrages des anciens, des

» P. L., lett. 77. — 2 Lett. 71.

cours de mes maîtres dont je me suis souvenu, et de mon petit esprit ' . »

Pierre de Blois, qui avait dabord approuvé ces sortes de travaux, changea plus tard d'avis, et. dans une lettre violente il pressa son ami de quitter les belles-lettres et le Droit pour ^a théologie, a Souvent, lui dit-il, soit de vive voix soit par écrit, je vous ai prié de vous abstenir des choses joviales et bouffonnes... La science de l'école vous a élevé aux plus hautes dignités, et. au lieu d'être le modèle des vertus, vous avez scandalisé par vos bagatelles légères et vos écrits fabuleux. Vous avez passé vos jours, jusqu'à votre vieillesse, dans les contes des païens, dans les études des philosophes, enfin dans le Droit civil, et, contre le désir de tous ceux qui vous aiment, vous avez une horreur condamnable de la sainte théologie... Vous écrivez des poésies d'amour, et, par vos inventions profanes, vous excitez en vous et dans les vôtres les passions du désir et vous provoquez la colère de Dieu... Vous publiez votre honte... C'est être fou que de chanter des amours illicites et de se vanter d'être un corrupteur de vierges... Pour moi, jadis, je me suis aussi adonné à ces légèretés et à ces chants d'amour, mais par la grâce de celui qui m'a discerné dès le sein de ma mère, j'ai rejeté tout cela dès le seuil de ma jeunesse. Le dragon de Moïse a dévoré en moi les dragons de Pharaon, lorsque la grâce de la suavité théologique a chassé la science de la vanité... Oui, avec une affection, sinon maternelle, du moins fraternelle, je vous déclare que je prendrai la vie en dégoût si vous ne vous abstenez à temps de ces choses vaines. C'est vrai, tous vos écrits sont composés avec un art admirable, et un choix très heureux de maximes et de phrases. L'Apôtre condamne les œuvres pleines de la sagesse humaine, mais qui n'édifieront pas pour le salut. » Il lui cite ensuite l'exemple de Guillaume, son propre frère, qui, après avoir débuté, lui aussi, par les études profanes, s'était ensuite adonné aux sciences divines. « Et vous aussi, vénérable muitre, s'écriet-il plus bas, jusqu'ici vous avez fieuri dans la science séculière entre tous vos contemporains... Si vous vous appliquez à l'étude de la sainte Écriture, vous fleurirez dans les parvis du Seigneur. » Plus bas encore il lui reproche de trouver le style de l'Évangile dur, insipide, enfantin, et revenant sur ses

' P. Blesenais Spéculum juris canonici , Reiniar, Berlin, 18o7. - Pdri Blés, opéra, lettre 76.

premiers conseils. « Renoncez tout à fait, dit-il, aux chants inutiles, aux fables vieillottes, aux bagatelles puériles... Vous n'auriez pas dû oublier la mort récente encore de Jean, votre frère aîné. Celle de Gérard vous rappelle sans doute une douleur plus vive encore, parce que, bien qu'il fût plus jeune, il avait excité dans votre cœur des sentiments plus vifs. Je passe sous silence votre neveu Nicolas, qui montrait les prémices d'un glorieux caractère, et que la mort amére a tout à coup arraché de vos mains. Je tais aussi les angoisses de votre frère Ammon, ces angoisses, semblables à celles d'un prisonnier, qu'il souhaiterait vivement de voir terminées par la mort. Gomment avez-vous trouvé matière à chanter au milieu de tant de deuils ? Le chant dans les pleurs, c'est une chose bien importune. Je ne vous fais qu'une prière, renoncez aux vaines cantilènes, et composez des écrits qui sentent la gravité théologique, qui portent des fruits de vertu et édifient pour le salut. »

Dans toutes ces lettres, on voit que Pierre était un maître, venerande magister, qu'il avait une fonction dans les écoles : scientia scholarls eum in titulos eminentïœ extulerat... n Histoire littéraire ^ et Dom Liron ont cru qu'il avait été chancelier de Ghartres. M. Hauréau a bien prouvé qu'il n'en était rien, et, nous-méme, nous ne l'avons pas rangé parmi ces dignitaires. Mais du moins, il était maître. En 1181, sous Jean de Salisbury, il signe une charte avec le titre de magister Petrus Blesensis} l'archidiacre de Bath le qualifie toujours ainsi. G'est pourquoi il mérite une place dans cette histoire, sinon parmi les maîtres de Ghartres, car il enseignait peut-être ailleurs, du moins parmi les élèves et les hommes illustres de notre école.

Il en était de même de Guillaume de Blois*, frère de l'archidiacre de Bath. Guillaume, compagnon d'enfance de Pierre, fit comme lui ses premières études à Ghartres ; il le suivit en Sicile, où il devint abbé de Matines. Il y resta quelque temps après son départ, et Alexandre III, pour l'honorer, lui accorda le droit de revêtir les insignes épiscopaux. Sur le conseil de son frère, il ne les porta jamais-. Bientôt même il quitta son abbaye et revint dans son pays. « Je désespérais de votre retour, lui écrivait son frère, mais maintenant

< Hist. Un., t. XV, 416. - Dom Liron, Bibl. chart., 82. — Il dut mourir assez tard, car le 25 mai 1244., Innocent IV conférait sa prébende à son successeur. Voir aussi Cart. de N.-D , 1, 207, III, 215.

- Pétri Blés, opéra, lett. 90.

vous allez humer l'air natal et le vin de Blois, au lieu des vins amers de la Sicile. Là-bas, on vous aurait mis dans un tombeau de marbre avec cette inscription : Cy-git Guillaume de Blois, abbé de Matines. Frère, légère est la perte d'un tombeau. Votre nom .sera plus immortalisé par votre tragédie De Flaura et Marco, par vos vers De Pulice et Musca, par votre comédie De Aida, par vos Sermons et vos autres œuvres théologiques. Plût à Dieu que ces dernières fussent plus répandues î Tout cela vous fera plus d'honneur que quatre abbayes ' »

Les deux frères revinrent donc à Blois ou à Chartres, et travaillèrent ensemble. Comme Pierre, Guillaume avait commencé par des poésies légères, des tragédies, et des comédies. Sur les instances de son frère l'archidiacre, il s'était ensuite donné à la prédication et y avait réussi -. Celui-ci lui avait soumis le premier livre de son De prestig'iis fortunée, et lui adressa son traité De pœniteyit'ia sacerdoti ïnjungenda. Il l'emmena même en Angleterre, à Cantorbéry ; et c'est là que, d'après lui, Guillaume fit une sorte de prophétie^; il prévint un certain maître, nommé Guillaume le Beau, de ne pas sortir de sa maison sous peine de risquer sa vie ; en effet, il faillit se noyer ^

Tels sont les maîtres et les élèves chartrains de la fm du XII« siècle. Ils sont moins nombreux qu'au commencement du même siècle ; mais ils sont assez connus et assez célèbres pour manifester la vitalité persistante des écoles jusqu'au commencement du XIIL- siècle.

Pour terminer la liste des maîtres connus, citons encore plusieurs personnages, dont le cartulaire encore inédit de la Madeleine de Châteaudun nous fournit les noms. On voit en effet dans une charte de Goslein de 1148 : magister Odo, prepositus de Fonta)i}s, maglMer Milo, noster capeUanus et maghler Paganus ; dans une autre charte de Goslein, en 1149, les mêmes noms et sans doute les mêmes dignitaires : Milo, capeUanus noster, presbiter et canonicus ; magister Odo de Braio, clericus noster, canonicus et diaconus ecclesie Sancte Marie, presentis carte notarius ; enfin dans une charte de Jean de Salisbury, en 1177, on trouve : magister Ernandus Drocensis, magister Guillelinus, camerarius, magister Herhertus de Veteri-Vico.

* PelriBlesensis opéra., lett. 93. — - Lett. 76. — ^ Lett. 65.

* Hist. litt., XV, -iI3.

Section III. — Les écoles de Chartres et du diocèse. — En ce temps, d'autres écoles, à l'instar de celles du Chapitre^ s'établissaient dans les monastères et dans les villes.

Saint-Martin-au-Val possédait les siennes, dont l'abbé de Marmoutier avait cédé la direction au chapelain du comte Thibaud, nommé Huldric: celui-ci les avait louées à son tour, mais à prix d'argent, à un certain maître chargé de la classe. Ce maître, pour payer sa location et gagner sa vie, devait luimême vendre ses leçons. Lucius III fut averti de ce trafic, en 1183, et l'interdit par une lettre à l'abbé de Marmoutier. Le Pape ne voulait pas que Huldric vendît ainsi la licence d'enseigner \ Ce trait nous prouve l'existence des écoles de Saint-Martin, mais c'est le seul que nous connaissions.

A Saint-Père, le mouvement intellectuel créé par les lettres de saint Bernard et les règlements d'Eudes de Levéville n'était pas interrompu. Un moine rédigeait la Vie de saint Gilduinet un autre, nommé Hilduard, était Tarchitecte, admirable de hardiesse et d'assurance, de la basilique si gracieuse que nous avons sous les yeux.

Il est probable que Saint- André , sous le gouvernement du fameux Pierre de Pavie, ne fut pas dépourvu d'hommes cultivés, et que Saint-Jean garda les traditions littéraires, laissées par Hugues de Chartres et les autres maîtres qui s'y étaient retirés. Sur Saint-Cheron nous ne possédons encore aucun document. Josaphat ne paraît pas être entré dans le mouvement des études plus qu'à ses débuts. Nous ne savons à quel monastère appartenait un certain abbé R. G., qui écrivit à R., archidiacre de Nantes, un petit traité, encore inédit, sur la prédicatiori ^. Ce R. est peut-être le même que le destinataire de la 101^ lettre de Pierre de Blois ^ Mais cet abbé, qui se dit R. G., Carnotensis cenohii ahhas, ne se retrouve avec ces deux initiales dans aucune des listes de ce temps. Son épître est cependant intéressante.

' Epistolœ Roman. Pontif. ined. Lœwenfeld; lettre 358. — Lucius III miratur Uldricum cancellarium comitis Blesensis magisterium scholarum Sancti-Mcirtini-de-Valle locare. Praires Majoris Monasterii regimen scholarum gratis idoneis personis assignare jubet. — Dans le même Recueil, lettre iâ^d'^, on voit la confirmation, par Pascal II, de la donation faite par sainte Ive à Marmoutier, de Saint-Martin-au-Val, du consentement d'Adèle et de ses deux fils, Guillaume et Thibaut.

2 Bibl. nation., fonds latin, 9376, f° 89.

Hors de Chartres, il y avait aussi r-à et là des hommes d'étude. Si Goulomhs n'eut personne pour remplacer Tliomas Tressent ou de Morigny et Tabbé Roger, les Yaux-de-Gernay produisirent alors leurs grands abbés. Après Mainier, qui reçut Pierre de Tarentaise avant 1181, ce fut le célèbre Gui^ prédi- ^cateur de la croisade, pèlerin de Jérusalem, et organisateur de la guerre contre les Albigeois. Son neveu. Pierre, moine des Vaux-de-Cernay, a fait l'histoire de cette guerre ; il disait de son oncle que c'était un personnage « noble par la famille, mais beaucoup plus noble par la science et la vertu, et que, même après avoir été fait évéque de Garcassonne, il fut regardé comme le premier et le maître des prédicateurs * . » Tiron devait encore cultiver les arts et les lettres. Geoffroi, qui avait écrit la Vie du B. Bernard, avait sans doute quelques successeurs comme chancelier et comme écrivain.

Bonneval vit, après Arnaud de Bonneval, l'abbé Chrétien, qui mérite une place glorieuse daiis les fastes littéraires. Dom Teillard et Mabillon l'ont faussement placé à Saint-Père, sur la foi d'un manuscrit récent. Après avoir été prieur de Bonneval, il en devint abbé vers 1180. Il composa 132 sermons dont 70 du durianche et 32 pour les fêtes: il lit aussi pour les prédicateurs un Flores scripturarmn en 182 chapitres, et y ajouta le traité d'Abbaudus, Defractione corporis Christi. Dom Teillard se proposait de l'éditer et dom Martène de l'étudier. Le travail du premier se trouve à la Bibliothèque nationale-.

Toute la région de Ghâteaudun. de Blois, de Vendôme, fut le théâtre d'un grand mouvement littéraire : mais elle reçut peut-être plus son impulsion de la ville et des écoles de Tours ou d'Orléans que de Ghartres.

A Gliâteaudun, florissait le célèbre Lambert li Tors. Il se dit lui-même grand clerc. Mais était-il vraiment ecclésiastique? Faut-il ridentilier avec Lamhertus Tortus, qui se voit, en 1133, près de Geolîroi, comte de Ghâteaudun? Question diflicile à trancher. Quoi qu'il en soit, Lambert le Tors commença en vers français de douze pieds VAlexandréide, qui fut continuée

' Introduction au Cartulaire des Vaux-de-Cernay, p. Merlet,

- Bibl. liât., tonds lat., ii° 124 lo. Edition manuscrite de ses senuons, par dom Gabriel Teillard. sous ce titre : Sennones ac flores scripturarum magistri Christiani abbatis ecclesiœ Sancti-Petri Carnotetisis. . . opéra ac studio D. Gabriel Teillard, monachi Sammaurani. — .Mabillon, Anal. III. iô. — Gallia Christiana. VIII, 12i4. — Liourgain, Chaire française au Xll^ siècle ^ p. 71.

par Alexandre de Bernay. IJ le dit lui-même dans son prologue :

Un clerc de Ghâteaudun Lambert li Tors Tescrit.

Qui du latin le traist et en roman le mist ' .

Vendôme produisit alors, comme Blois, des poètes latins fort distingués. Citons Mathieu de Vendôme*, qui, après avoir étudié à Paris, à Orléans, suivit les cours de Dictamen de Bernard Silvestre à Tours, en même temps que Pierre de Blois , et se fixa dans cette ville près de l'archevêque Barthélémy de Vendôme, son compatriote. C'est là qu'il composa son Ars versificatoria et sa Tohiade'-. — Citons aussi Pierre de Riga*, qui, devenu clerc de Reims, dédia à Guillaume de Champagne tant de poésies : c'est peut-être le versificateur latin le plus abondant de son temps. — Ajoutons Raoul de Vendôme, auteur d'un Formulaire signalé par un copiste dans un manuscrit du XII*^ siècle. — Signalons spécialement Robert, abbé delà Trinité, qui, à l'exemple de Geoffroi, rendit, pour la bibliothèque de son monastère, une ordonnance semblable à celle de l'abbé de Saint-Père, Eudes de Levéville. ce Autrefois, dit-il, quand il fallait renouveler quelques livres, le cellerier et le chambrier en faisaient la dépense : mais souvent ils ne s'accordaient pas sur leur part respective à fournir : on négligeait donc les livres, on n'en copiait point de nouveaux, on ne corrigeait pas les anciens. » Pour aller au devant de ces difficultés, l'abbé Robert, avec le consentement de tous les religieux de son Chapitre, régla que tous les prieurés dépendant de l'abbaye de Vendôme, sauf ceux de l'Évière d'Angers et de Saint-Clément de Craon, donneraient tous les ans au bibliothécaire une certaine somme. Ces prieurés étaient au nombre de 38 : les plus forts étaient taxés à 5 sols, plusieurs à 12 deniers, un grand nombre à un septier de froment, un seul, c'était le dernier, à un septier de seigle. Ce règlement fut fait le 26 mars 1156 et fut écrit par Guillaume, bibliothécaire du monastère ^

C'est peut-être à ce temps qu'il faut rapporter le moine René de Vendôme, dont parle Du Cange. Ses poésies se lisent, paraîtil, au manuscrit 1069 de la Bibliothèque nationale.

^ Voir sur Lambert li Tors le Répertoire d'Ul. Chevallier, et spécialement Merlet, Bibl. Chartraine, et le Cartulaire de Tiron. p. 230, et p. 208 une charte donnée en 1433 par Geottroi, vicomte de Ghâteaudun, où il y a un signataire appelé Lambertus Tortus.

^ Hist. litt., XV, 420, XX, 1, XXII, 55, et Bourgain, Mathaei Vincloc. Ars versificatoria. 1879.

^ Dom Liron. Bibliothèque chartraine, p. 65, 66.

Avant de passer aux écoles de Blois, signalons l'abbaye voisine de l'Aumône. Son abbé, Philippe, ayant accompagné saint Bernard en Allemagne et assisté à ses miracles, s'était fait moine à Glairvaux. Il fut employé par Alexandre III pour réconcilier Thomas Becket et Henri II, et écrivit une Vie de # saint Bernard et plusieurs épitaphes. Il dut faire aimer les études autour de lui ^

Les écoles de Blois produisirent des hommes illustres. Nous avons déjà signalé Pierre de Blois, Guillaume de Blois et Krnaud de Blois. Ce dernier leur appartient plus encore que les autres. Neveu du grand Pierre de Blois, il avait d'abord étudié les saintes lettres, probablement dans la ville dont il portait le nom, puis il avait eu une jeunesse orageuse. Cependant la crise n'avait pas duré : bientôt il s'était remis aux études sérieuses et spécialement à celle du Droit. Il les poursuivait à Paris quand son oncle vint d'Angleterre en cette ville, chargé d'une mission de Henri II prés du roi de France. Ernaud revint ensuite à Blois. se fit moine, et devint abbé, d'abord de xMoutiers, puis de Saint-Laumer. Dans sa première dignité, il briguait la faveur des grands, et regrettait qu'aucun des siens ne fût encore parvenu à l'épiscopat : il reprenait même goût aux légèretés de sa jeunesse. Là-dessus, son oncle lui fit de sévères reproches : «Tu abandonnes, lui disait-il, le champ des lettres pour rechercher l'amitié des puissants, eh bien! sache que l'homme cultivé, qui ne s'entretient pas dans une lecture assidue, est comme une maison déserte -. » Ernaud comprit : car, dans une autre lettre, l'archidiacre de Bath se contenta de lui donner des conseils généraux sur la conduite des religieux 3. Une autre fois, il le consola de la mort inopinée de son oncle à Orléans, mort qui l'affligeait beaucoup, et à cette occasion il lui réclama les poésies qu'il avait faites jadis lui-même à Tours, lui promettant de les lui restituer sitôt qu'il en aurait pris copie*. Ernaud était encore abbé de Saint-Laumer en 1202, et il y entretint de florissantes écoles. Maurice, un de ses prédécesseurs, à qui Richard des Fourneaux dédia quelques-uns de ses ouvrages, est donné pour un homme de grande érudition. On transcrivit alors dans cette abbaye, une foule de beaux manuscrits, qui furent enlevés et dispersés par les calvinistes^.

< Hist. Htt., XIV, 167.

2 Peiri Blés, opéra, lettre 131. — ^ Lettre 1.32. — * Lettre 12.

^ Hlst. lin., IX, 104.

II y avait aussi des écoles chez les chanoines réguliers de Notre-Dame de Bourg-Moyen. Pierre de Blois recommandait à leurs abbés de faire étudier assidûment à ces religieux les saintes Écritures ^ De plus, ils s'étaient engagés à affecter une part de leurs revenus à des étudiants pauvres de Paris. Alexandre III les obligea d'appliquer cette rente à des étudiants en théologie de préférence à d'autres, voulant sans doute favoriser cette science-. Il est bien probable que les chanoines consacraient cette fondation au soutien d'un de leurs écoliers suivant la faculté de théologie à Paris.

A côté d'eux, s'éleva la Congrégation des chanoines séculiers de Saint-Sauveur, créée par le chevalier Jean et par l'évêque Jean de Salisbury. Aussitôt, une rivalité surgit entre eux et les chanoines de Notre-Dame de Bourg-Moyen. Ceux-ci se plaignirent au pape Alexandre III de ce que les nouveaux-venus fondaient un nouveau cimetière et de nouvelles écoles, ce qui leur faisait concurrence. Les réguliers furent soutenus par Etienne de Tournay , alors abbé de Sainte-Geneviève de Paris , qui écrivit deux lettres au Souverain Pontife en leur faveur ^ Au contraire, Pierre de Blois prit parti pour les séculiers de Saint-Sauveur et leur doyen, le maître B..., remerciant Jean de Salisbury d'être venu au secours du clergé de Blois, jusqu'alors dénué de tout^ Alexandre III interdit aux chanoines séculiers d'inhumer les paroissiens de Notre-Dame de Bourg-Moyen, mais non d'ouvrir une nouvelle école.

Outre ces écoles monastiques il y avait encore à Blois celles de Huldric, chancelier du comte Thibault ; celui-ci les avait confiées à un maître nommé B..., mais ne lui accordait la permission d'enseigner que moyennant une redevance, comme il faisait pour les écoles de Saint-Martin-au-Val. Le maître B... se plaignit de cette exigence au Pape, qui constitua un arbitre, avec la mission, si l'accusation était fondée, d'obliger Huldric à y renoncer. Nous avons encore la lettre pontificale^.

Il n'est pas étonnant qu'avec tant d'écoles Blois ait produit les hommes lettrés dont nous avons parlé. Il faut leur joindre

' Pétri Blés, opéra, lettre 242.

2 Regesta Positif. Roman, 2° éd. Lœwenfeld, p. 371. — Mélanges d'archéologie et d'histoire, t. VI. Notice sur le ms. Ottoboni 2966, p. 25, p. Auvray.

^ Lettres d'Etienne de Tournay , p. Desilve, lettre 81 et 414-.

* Pétri Blesensis opéra, lett. 78.

^ Regesta Ponfif. roman, de .laffé, l«"e édit., 9255.

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