L COUP D'ŒIL GÉNÉRAL
Jusqu'ici nous avions consacré un chapitre spécial à la vie morale et intérieure des écoles chartraines. Désormais nous ne pourrons plus qu'effleurer ce sujet. Les écoles de Paris, en attirant aux pieds de leurs maîtres les meilleurs de nos écolâtres et de nos étudiants, nous ont ravi du même coup les caractères qui présentaient une physionomie curieuse, et les ouvrages qui donnaient lieu à des observations intéressantes.
Nous voyons naître l'usage de donner aux jeunes chanoines une prébende pour les aider aux écoles, mais nous n'avons pas de renseignements sur les autres conditions dans lesquelles ils se trouvaient et sur leur conduite. Nous sommes même peu instruits des relations que les étudiants plus âgés entretenaient soit entre eux, soit avec leurs maîtres. Une seule catégorie nous est plus connue ; c'est celle des chanoines qui, arrivés au terme de leurs études, recherchaient une place avantageuse près des princes, des évèques et dans les Chapitres.
Ils étaient, en effet, assez nombreux ceux de nos écoliers qui étaient avares et cupides. Renaud de Mouçon fut suspendu pendant un an par le Pape du droit de nommer aux prébendes, à cause de sa simonie. Nous avons vu Je malheur causé par la
rigueur du chancelier Bouchard. Pierre de Blois harcelait les évéques de ses sollicitations et de ses plaintes amères. On se souvient de ce maître original qui présentait en plein jour un flambeau à son évêque pour l'éclairer sur ses mérites. On n'a ^ pas oublié aussi les divisions suscitées par les compétitions, dans lesquelles le doyen et le chantre allèrent à Rome, et demandèrent l'appui près du Pape d'Etienne de Tournay.
On briguait avec le même acharnement la faveur des grands. Aussi Pierre de Blois conseillait-il aux lettrés de s'attacher à quelque prince.
Avec de telles dispositions, on ne pouvait que tendre à raccourcir les études et à cultiver celles qui procuraient le plus d'avantages. Le chanoine Simon, après avoir fait quatre ans d'humanités, voulait attendre deux ans avant d'entreprendre la théologie, afin de remplir dans rinter\'alle une fonction bien rétribuée ^ Au lieu d'étudier à fond tout le Trivium, comme autrefois, on se passionnait pour la poésie légère qui avait de la vogue ; on versifiait des sujets païens et lascifs. Le Quadriviiim, qui ne conduisait plus à rien était négligé ; le Droit civil et le Droit canon étaient préférés à la théologie - ; avec le Droit civil onexerçait des fonctions dans les Cours, avec le Droit canon on était officiai des évéques ou des archidiacres. Quant à la Dialectique, on était fatigué des disputes stériles qu'elle avait soulevées et des condamnations qu'elle avait attirées. Il en était de même de la Théologie que l'on dédaignait ou que l'on réduisait à des citations ampoulées d'Écriture Sainte. Il y eut cependant une réaction assez vive contre ces tendances morales si peu favorables aux saines études, même de la part de ceux qui s'y étaient laissés entraîner.
Pierre de Blois, après avoir donné le mauvais exemple des études légères, devint sermonneur morose lorsqu'il eut échoué dans ses prétentions. Il prit le parti des sciences sérieuses et ecclésiastiques qu'il avait d'abord trahies; il les soutint même au détriment du Droit civil et du Droit canon, qui lui paraissaient trop peu dignes des prêtres. Les maîtres auxquels les chanceliers vendaient le droit d'enseigner se pourvurent auprès du Pape pour en réclamer la gratuité, et il se rétablit peu à peu un équilibre plus pondéré et plus mesuré dont profitèrent les écoles.
» Pf'tri nies, opéra, lettre 81. — ^ Lettre iO, -25, 6.
Ces réflexions sur la situation des esprits vont nous servir à comprendre les modifications pratiques apportées au programme des études et l'esprit dans lequel elles furent toutes cultivées à Chartres. Nous passerons successivement en revue les sciences profanes et les sciences sacrées.