II. LES ETUDES PROFANES
Section I'"^. — 1° La Grammaire. — Ce qui frappe, en parcourant les lettres de Pierre de Blois, d'Etienne de Tournay, de Pierre de Celles et de Jean de Salisbury, c'est la fréquentation assidue qu'elles supposent des auteurs anciens. Ces personnages connaissent les vieux grammairiens, Donat, Priscien. Servius, Isidore, Bède, Cassiodore, mais ils ne les commentent plus avec la sécheresse scolastique; d'ailleurs ils s'y arrêtent peu et passent de suite jusqu'aux modèles euxmêmes. Surtout ils aiment les poètes, ils les ont tous lus et appris, ils les sayent par cœur ; ils les citent encore plus que l'Écriture Sainte. Dans leur engouement, ils se les sont tous assimilés, les mauvais comme les bons, ceux qui nuisent aux mœurs comme ceux qui prêchent la vertu. Le désir de plaire, le dégoût de la Dialectique, ont développé la renaissance littéraire inaugurée au début du siècle, et lui ont fait produire des œuvres plus parfaites.
Pierre de Blois nous apprend comment on formait la jeunesse aux premières études. La description qu'il trace des classes d'alors prouve la continuation des vieilles traditions ' . Comme les anciens maîtres chartrains, il condamne la témérité de ceux qui font passer rapidement les études de Grammaire et de Rhétorique, pour arriver plus vite au Quadrivium, à la Dialectique et aux sciences naturelles. (( Vous me dites, écrit-il, que votre neveu Guillaume est d'un esprit plus subtil et plus aiguisé, parce qu'après avoir passé l'étude de la Grammaire et des auteurs il a convolé de suite aux arguties des logiciens, et qu'il a appris la Dialectique, non point dans les livres, comme c'est la coutume, mais dans les résumés et les cahiers. Ce n'est
' Flétris Blés, opéra, lettre iOl. Etienne de Tournay dans une poésie encore inédite décrit aussi les premières études d'un jeune Dieco.
pas en cela qu'est le fondement de la science littéraire, et cette subtilité que vous vantez est pernicieuse à beaucoup. Sénèque le dit : Rien n'est plus haïssable que la subtilité, lorsqu'elle est seule A quoi bon passer ses jours à des exercices qui ne servent, ni à la maison, ni à l'armée, ni au forum, ni dans le cloître, ni dans les cours, ni dans l'église, et qui ne sont utiles que dans les écoles?... Certains, avant d'être imbus des sciences élémentaires, sont formés à disserter sur le point, la ligne, la superficie, la quantité de l'âme, le destin, les inclinations de la nature, le hasard, le libre arbitre, la matière, le mouvement, les principes des corps, les progressions des nombres, les divisions de la grandeur, sur la définition du vide, du lieu, sur le même et le divers, sur le divisé, l'individu, sur la substance et la forme des mots, sur l'essence des Universaux, sur l'origine, l'exercice, la fin des facultés, sur les causes des choses, le reflux de l'Océan, les sources du Xil, les divers secrets de la nature, sur les différentes catégories de causes qui surgissent dans les contrats ou quasi-conlrats, dans les maléfices ou quasi-maléfices, enfin sur les premiers commencements des choses, et sur toutes sortes de questions qui supposent à la base une science plus pleine et une intelligence plus éminente.
ft Jadis l'âge tendre était appliqué aux règles de l'art grammatical, aux analogies, aux barbarismes, aux solécismes. aux tropes et aux figures, à l'éclaircissement desquelles choses Donat, Servius, Priscien, Isidore, Bédé, Gassiodore, avaient apporté un grand soin; ce qu'ils n'auraient certes pas fait, s'ils avaient cru qu'en deliors d'elles il pouvait y avoir une science solide... Et quelle utilité y a-t-il à développer des thèses, à défendre jusqu'au moindre mot des propositions, à retourner des arguties sophistiques, à condamner les écrits des anciens, et à rejeter tout ce qui ne se trouve pas dans les cahiers de ses maîtres?// est écrit que la science est chez les anciens... l'on ne passe des ténèbres de Vignorance à la lumière de la science que si Von relit avec un amour toujours plus vif les écrits des anciens. Saint Jérôme se glorifie de s'être donné beaucoup de peine sur les écrits d'Origène. Horace se vante d'avoir relu Homère... Poj/r moi, je sais qu'il nCa été beaucoup plus utile, lorsque tout jeune encore je m'instruisais dans l'art des vers, de prendre mon sujet dans les histoires vraies plutôt que dans les fables; d'ailleurs mon maître me le commandait. Il m'a été fort utile, quand j'étais adolescent, de lire et de réciter par cœur et mot
à mot les lettres de Hildebert, évèqiie du Mans, remarquables par leur style élégant et leur exquise urbanité. Outre les autres livres qui sont célèbres dans les écoles, il m'a été bon de fréquenter Trogue-Pompée , Josèphe, Suétone, Hégésippe, Quinte-Curce, Tacite, Tite-Live, qui tous mêlent aux histoires qu'ils rapportent beaucoup de traits utiles aux mœurs et au développement des sciences libérales. J'ai lu aussi d'autres livres n'ayant pas rapport à l'histoire, je ne saurais les compter ; dans tous, les modernes peuvent, comme dans des jardins embaumés, cueillir des fleurs et butiner un style plein d'une suave urbanité. »
Cette lettre est vraiment remarquable et montre quelle importance on attachait à l'étude de l'antiquité. Pierre de Blois professe sur ce sujet les mêmes théories que Jean de Salisbury dans son Métalogique, et que Bernard de Chartres, le chef de l'école littéraire chartraine. Bien mieux, c'est à ce dernier qu'il les emprunte. En effet, dans une autre lettre \ oîi il traite encore de limitation des anciens, il rappelle sans le citer la fameuse phrase de Bernard : « Malgré les aboiements des chiens et les grognementdes porcs, dit-il avec énergie, toujours j'imiterai les anciens; ils seront ma grande occupation et, tant que je le pourrai, le soleil ne me trouvera jamais oisif. Nous sommes comme des nains hissés sur les épaules des géants, qui voient grâce à eux plus loin qu'eux-mêmes, lorsque, nous attachant aux livres des anciens, nous ressuscitons et renouvelons leurs pensées les plus élégantes, que le temps ou la paresse des hommes avaient abolies et rendues comme mortes. »
Nos Chartrains empruntèrent beaucoup de traits aux historiens antiques; leurs lettres en sont pleines: mais ils composèrent peu de Chroniques ou de Vies. Ils cultivèrent l'art épistolaire. Pierre de Blois a composé le Lihellus de arte dictande rhetorice, à l'aide du Liber de dictaminihus de Bernard Silvestre, qui avait le défout d'être trop prolixe, et des Abrégés ou des petites Sommes trop courtes, faites par ses disciples de Tours. Il invitait à en profiter, non seulement les amis de maître Bernard et des Tourangeaux, mais encore les notaires de la chancellerie romaine, dont plusieurs alors appartenaient à l'école d'Orléans. Il dut réunir les éléments de cet ouvrage, lorsque, avec Mathieu de Vendôme, il faisait des vers dans la capitale de la Touraine.
^ Pétri Blés, opéra, lettre 92.
2 P. L.. t. 207, col. 1127.
Il fit mieux, à la prière d'Henri II et sans doute aussi par amour de la gloire, il réunit ses lettres dispersées en un seul volume, qu'il dédia au roi d'Angleterre. Dans sa préface', il sollicita l'indulgence des lecteurs et du roi, et s'excusa d'avoir souvent cité les auteurs profanes. Au fond, il ne se repentait pas d'avoir montré son érudition littéraire, et se glorifiait de son œuvre épistolaire. Aussi répondait-il vertement à ses critiques, témoin sa lettre 92'^ à l'évéque de Bath. « Mon adversaire, dit- il, me reproche de réunir mes lettres, de livrer aux novices un modèle de style, formam dictandi, de donner au public un témoignage de mon travail et de ma charité. Qu'il se taise. S'il
continue, il entendra des choses qui ne lui plairont pas Je
le dis avec confiance et j'en prends plusieurs à témoin, j'ai coutume de dicter des lettres plus vite qu'on ne peut les écrire. Cette rapidité élimine tout soupçon de plagiat. Je le dis par amour de la vérité et non par jactance. L'évéque de Cantorbéry, vous avec lui, et plusieurs autres, vous m'avez vu dicter à trois secrétaires différents sur diverses matières, et cela aussi vite qu'ils pouvaient écrire; j'ai fait mieux, j'ai dicté et rédigé en même temps une quatrième lettre ; seul Jules César en a fait autant. Que si quelqu'un en doute, qu'il en fasse l'expérience '-'. » Pourtant les lettres de Pierre de Blois, bien que très intéressantes et fort bien écrites, ne sont pas sans défauts ; elles respirent la vanité de leur auteur, une tendance pénible à moraliser les autres; elles sont, quoi qu'il en dise, surchargées de citations, embarrassées de longueurs, semées de jeux de mots et de traits d'esprit.
Les lettres de Pierre de Celles, qui furent peut-être aussi recueillies à Chartres, sont plus enveloppées; elles renferment moins de citations profanes, mais plus de citations d'Écriture Sainte. Tantôt les textes sacrés y sont interprétés avec obscurité, dans un sens allégorique, tantôt ils sont simplement visés et employés d'une façon entortillée. Les traits afTectés et la sentimentalité n'en sont pas exclus.
Les lettres les plus parfaites sont celles d'Etienne de Tournay et de Jean de Salisbury. Le premier cependant est souvent court, sec, ami de l'antithèse, mais souvent aussi il est élégant, clair, fin ; il a la concision du jurisconsulte et fait preuve de tact dans les allusions et les citations. Quant à Jean de Salisburv, c'est presque un modèle. Pierre de Celles lui écrivait : « Vos
' /'./... I. -207, if lire i'"^.
- Voir son Invectiva in depravalorem opcrum Blcscnsis, t. "201, cul. MM.
lettres sont assaisonnées de maximes philosophiques, relevées par des couleurs de Rhétorique, embellies par les ornements les plus justes du Droit, appuyées de l'autorité des Évangiles, et remplies pour vos amis d'une, douceur semblable au miel. Si je cherche les maximes utiles, la science, le plaisir, la bonne alliance des mots, le charme de la vérité, je trouve tout cela dans vos lettres, avec abondance. »
Cet éloge est absolument mérité: on pourrait y ajouter quelques traits encore et vanter surtout la concision élégante, la clarté, le tact, l'urbanité de Jean de Salisbury. Son goût est beaucoup plus partait que celui de Pierre de Blois. Tous deux, lui surtout, sont des humanistes de la Renaissance, arrivés avant l'heure, et égarés dans la seconde moitié du XII« siècle ^
2o La Rhétorique. — La Bhétonque, outre le genre épistolaire, comprenait l'art oratoire. On estimait beaucoup ce dernier genre; on faisait des sermons pour soi et pour d'autres. Pierre de Celles en composait pour Thomas Becket et pour l'archevêque de Rouen; Etienne deTournay pour l'archevêque de Tours. On citait parmi les prédicateurs Guillaume de Blois, Arnaud de Chartres, Chrétien de Saint-Pére, Pierre des Vauxde-Cernay. La fui du siècle allait voir comme chancelier Pierre de Roissy, l'un de ceux qui prêchèrent la quatrième croisade avec Foulques de Neuilly.
De tous ces hommes, les plus éloquents étaient Pierre de Celles, Etienne de Tournay, Pierre de Blois, Chrétien de Saint- Père. Les sermons du premier avaient une vogue immense-. Ses auditeurs les attendaient avec impatience. Pourtant il les écrivait à la hâte, sans ordre. Il y flattait le goût de son époque, et recherchait les subtilités verbales, les applications singulières, les sens allégoriques ou tropologiques. Il avait aussi de la force et de la tendresse d'âme, il enfonçait son idée à force d'apostrophes, de répétitions et d'exclamations : un de ses sermons en est même tout entier composé. Ses allocutions synodales prononcées à Chartres sont simples, familières, quelquefois trop communes. D'autres fois elles sont
* L'Histoire littéraire. XIV, 159, dit que J. de Salisbury cite Esope, Augustin, Ovide, Gaton, Pétrone, Hippocrate, Papinien, Aristote, Horace, Juvénal, saint Basile, saint Grégoire, et des auteurs perdus, tels que Cratinus, Satyrus, Coquus, Furius Albimis, Flavianus ., Trogue-Pompée , César [Analogia), Phainus.
- V. De Petro Cellensi., Gillet, 1881, p. 83. — Bourgain, Chaire française au XIL s., p. 68.
subtiles à l'excès. C'est Pierre de Celles qui applique au Verbe de Dieu les quatre conjugaisons. Bref, on retrouve dans ses Sermons les mêmes qualités et les mêmes défauts que dans ses Lettres.
Ceux d'Etienne deTournay, qui eurent aussi leur vogue, ont ^ peut-être plus encore les défauts de leur temps, c'est-à-dire la subtilité, les jeux de mots, les comparaisons et les allusions déplacées, les divisions innombrables, les explications forcées de l'Écriture Sainte, les emprunts prétentieux à la grammaire et aux arts.
Pierre de Blois s'attira pour ses Discours le même reproche que pour ses Lettres, celui d'avoir cité, en parlant aux étudiants de Bologne, des textes profanes et des termes de jurisprudence; il avait dépeint le Jugement dernier d'après la procédure romaine ^ Il est aussi plein d'allusions tirées de l'Écriture Sainte, de divisions, d'antithèses ; il enchâsse plus habilement que les autres le texte sacré dans le sien. C'est lui qui sous ce rapport représente le mieux l'école de Chartres.
N'oublions pas cependant Chrétien : il a prêché dans les synodes et chez les religieux, jusqu'à provoquer la jalousie; il doit sa vogue à ses interprétations recherchées et aux rimes symétriques qui accompagnent les élans de son àme vers Dieu -\
Citons encore Tauteur du recueil de Sermons, conservé à la Bibliothèque de Cbartres, sous le n<* il21. Il est clairet sensé, chargé de citations, dont plusieurs sont empruntées à l'abbé Gui, à Fulbert, à Ive, à Hildebert, à saint Anselme, à Hugues de Saint-Victor. C'était évidemment un moine chartrain.
Le moine R. G. nous a laissé, dans sa lettre à l'archidiacre de Nantes, R.. ami de Pierre de Blois, une excellente théorie de la prédication populaire, théorie meilleure peut-être que les spécimens oratoires dont nous venons de parler. Elle est encore inédite et nous en traduirons une bonne partie parce qu'elle est fort intéressante ^ « Le prédicateur doit méditer d'avance, dit-il, à quoi il veut exhorter, ce dont il veut détourner son auditoire, et, pour obtenir son but, mettre en œuvre les moyens les plus propres à émouvoir les cœurs. Cela fait, qu'il ne s'inquiète pas des mots, l'ordre des choses les
' l^elri nies, opéra, lettre 8.
- Hourgain, Chaire française nu A7/« s.
3 BihI. liât, fils latin, ÏÏMQ, (o 80.
suggérera en abondance... Qu'il énonce d'abord le sujet de la fête, en proposant un texte de la Sainte Écriture, dont le développement rende les esprits dociles et attentifs. Le sujet énoncé, qu'il en montre la dignité et l'utilité pour le rendre recommandable aux auditeurs. Suit la narration des choses et des faits qu'il convient de commémorer. Il faut bien examiner la nature et les qualités des choses, et les circonstances des faits, pour en tirer, sous la dictée de la raison, des images propres à déraciner les vices et à implanter les vertus. Je dis : sous la dictée de la raison, car il n'y a pas qu'un sens, mais, selon la variété des points de vue, on peut trouver différents sens utiles au but qu'on se propose. Comme dit saint Augustin, il est bon qu'il y ait, dans l'Écriture soumise à la dispute des hommes, différents sens concordant avec la vraie foi et la bonne doctrine; on n"est pas obligé d'adopter celui d'un commentaire, mais celui qui convient au sujet traité... Lorsque, par les moyens indiqués plus haut, l'orateur a flétri le vice et recommandé la vertu, alors, s'il est puissant.., il doit changer la voix d'après son émotion, et, pour mieux montrer l'indignité du péché, la noblesse de la vertu, il doit précipiter tout l'elïort de sa discussion, comme un torrent qui descend d'une montagne, et dissiper toutes les occasions qui entraînent au crime ou empêchent les conversions.
(( Dans ce but il citera les textes opportuns des Deux Testaments et des principaux Pères, il accumulera les exemples de toute sorte et les comparaisons les plus propres à effrayer et à encourager; il évoquera les tourments des damnés, les joies des saints; il s'exclamera, s'indignant que les hommes méprisent la vertu pour des plaisirs fugitifs, vils et damnables ; il tonnera, conjurera, exhortera, demandant pourquoi l'on ne se hâte pas d'abandonner le vice, pourquoi l'on tarde tant de gravir le chemin de la vertu qui mène à la félicité. Lorsqu'il aura suffisamment* insisté là-dessus, ce qu'il reconnaîtra aux gémissements répétés des peuples, alors il sera bon qu'il modère sa voix, comme un fleuve qui court à travers la prairie, et il finira en appelant toutes les bénédictions célestes. »
Cette théorie est naïve et pourtant juste ; elle fait peu de cas du style, mais tient compte des autorités et du mouvement; elle est sentimentale, mais sans trop s'éloigner du naturel.
Section IL — La Poésie. — Si les Chartrains sérieux et graves s'occupaient de prose, la poésie plaisait davantage à
ceux que le monde , les honneurs et les richesses séduisaient, parce qu'elle était un moyen plus rapide d'arriver à leur but intéressé. Aussi s'adonnaient-ils plus à la poésie profane qu'à la poésie sacrée, contrairement aux vieilles traditions de l'école. Cette dernière ne conduisait pas si sûrement à la gloire et à la fortune. On la cultivait sur le déclin de Tàge, on rimait alors quelques hymnes pour expier d'autres poésies trop légères. Si l'on excepte Jean de Salisbury et Pierre de Celles, trop délicats et trop pieux tous deux pour se permettre ce jeu, tous les autres commirent des juvenilia qui nous scandalisent encore, et leur causèrent plus d'un remords. Etienne de Tournay, qui resta, en bon religieux qu'il était, dans les plus strictes convenances, composa en vers l'Office de saint Gérault et quelques épitaphes, pour réparer, disait-il, les poésies légères de sa jeunesse '. A Pierre de Pavie, qui les lui demandait, il répondait en sollicitant son indulgence -. Près de l'abbé de la Sauve, il s'excusait timidement: quandoque liishnus métro.
Pierre de Blois avait débuté de la même manière : tous ses parents, tous ses amis, tous ses compatriotes l'avaient imité. Il félicita même l'un deux, Guillaume, de ses pires productions. Mais plus tard il devint plus sage, et voulut faire la leçon aux autres ; il composa même quelques poésies sacrées, entre autres son De lucta carnis et spiritus ^ Mais l'exemple était donné. Hélas ! disait-il, autrefois j'ai fait des bagatelles et des chants voluptueux *. Guillaume, son frère, qui se convertit aussi, avait écrit d'abord des comédies et des tragédies : on vient de publier son Aida qui présente un certain mérite poétique, mais est tout à fait immorale. Ses comédies De Flaura et Marco et De Pulice et Musca ne doivent pas être meilleures*. Son neveu et homonyme, Pierre de Blois. s'adonnait aussi aux poésies plaisantes, bouffonnes, aux fables païennes, aux contes d'amour ♦5. C'était d'ailleurs le genre de cette école de Blois et de Vendôme : elle aimait les comédies lascives et les chansons légères. Sauf Pierre de Riga, qui versilia surtout l'Kcriture Sainte en hexamètres, tous^ Mathieu de Vendôme, Vital de Blois, comme les autres, prostituèrent leur talent. Sans doute leurs vers étaient
' Hisl. ////., XV. .V21-587.
- Lettres d'Etienne de Tournay, n\. Desilvc, 1. 50.
^- P. L., t. -207, col. M -28. — * Lettre 76, col. 23-i.
5 (diiil. Bleseiisis, Aida, 1893.
" Pétris Blés, opéra, t. 207, letl. 70.
d'une bonne facture : ils étaient semés de traits ingénieux et dénotaient une grande habitude des poètes, d'Horace, de Juvénal, de Perse, et surtout d'Ovide, mais ils étaient trop peu respectueux de la morale ^ .
Section III. — Le Quadrivium. — Ces chansons profanes nous amènent à la Musique et nous introduisent avec elle dans le Quadrivium. Comme nous l'avons dit, dans nos écoles, les sciences n'étaient plus guère cultivées. Elles étaient trop graves, elles n'étaient pas assez utiles : nous ne trouvons aucune trace de l'Astronomie et de la Géométrie. Jean de Salisbury dit qu'elles étaient étudiées surtout en Espagne. Il ne semble pas non plus que l'impulsion donnée par Thierry pour l'Arithmétique ait eu de longs et brillants résultats. Plus légère, plus voisine des arts, de la poésie entre autres, la Musique devait être plus recherchée. On dit, en effet, que révêque Robert rétablit la musique, et l'on aperçoit des petits virtuoses chez le chantre. Quelle était la physionomie de cette musique? Si l'on en croit Jean de Salisbury, elle était molle et efféminée. (( C'était un crime autrefois, écrit-il, de rencontrer, chez des gens graves, des bucoliques amoureuses ; maintenant c'est une gloire pour eux de chanter ces folies licencieuses qu'ils appellent élégamment des folâtreries. La musique profane a envahi la religion elle-même, elle a pénétré jusque dans le sanctuaire : par sa lascis^eté, son ostentation, ses modes efféminés, elle s'efforce d'amollir les petites âmes qui écoutent dans la stupeur. »
Jean de Salisbury décrit ensuite l'impression causée par le déchant qui était l'harmonie d'alors : « ... Ils coupent ou doublent les notes, ils répètent les phrases et appuient sur chacune , ils tempèrent les sons aigus et très aigus par des sons graves et très graves. Les oreilles sont captivées et si charmées qu'elles ne peuvent plus apprécier le mérite des paroles. Quand des chants sont ainsi raffinés ils excitent bien plus la volupté que la dévotion. . . Ce qui amollit et pervertit, voilà ce que notre siècle recherche partout : il est pourtant assez mauvais. . . Aussi un personnage vénérable, père abbé de 700 religieuses, a décrété que dans leurs monastères elles psalmodieraient toujours et ne chanteraient jamais de mélodies -. »
^ Mathaei Vindocinensis Ars versificaioria , de l'abbé Bourgain. 2 Polycr., I, 6. .