‹ Les écoles de Chartres au moyen-âgeChapitre 53 sur 107 · Tome XI. i · texte numérisé non relu

Tome XI. i

certaines personnes, nous nous proposons d'expliquer simplement les mystères des cérémonies qui se font dans l'Église, et nous divisons le présent opuscule en trois parties. D'abord nous dirons ce que signifie chaque partie de l'Église matérielle, c'està-dire le monument et ce qu'il contient. Secondement, ce qu'il y a de mystique dans les ministres de l'Église. Troisièmement, nous parlerons de l'office ecclésiastique tant dans son ensemble que dans ses détails. Et comme on aura dans ce volume tout sous la main, on peut vraiment l'appeler un Manuel. *

On trouve dans ces trois parties, à la fois claires et succinctes, beaucoup de détails précis et curieux. Le symbolisme y est moins recherché que dans Guillaume Durand, et les faits y sont aussi abondants que dans Beleth. Ainsi, dans la première partie, on traite successivement des toits, des courtines, des fondements, des murs, des pierres de taille, du ciment, des fenêtres, des colonnes, des portes, des bardeaux, du pupitre, des dorsalia, de l'autel et de ses nappes, des degrés, des tours, des cloches, de leur variété, de leur forme, de leur sonnerie, de leur battant, de sa courroie et de sa corde , du coq et enfin de la cérémonie de la dédicace. La seconde partie traite de la tonsure, des ordres mineurs et majeurs, des différents vêtements sacrés, pontificaux, épiscopaux, sacerdotaux. La troisième partie reprend d'abord chaque partie de l'office quotidien. Matines, Laudes, Petites heures, Vêpres, Compiles et la Messe qui est expliquée avec détail. L'ouvrage se termine longuement par le Propre du temps, De hiis quœ pertinent ad singuUi terapora, f. 294 v.. où sont rapportées toutes les cérémonies propres à chaque fête. Nous ne désespérons pas de mettre au jour ce petit traité avec les sermons qui le précèdent : nous en avons la copie.

On a un autre ouvrage en prose de cette époque : c'est le Recueil des Miracles de Nutre-ûanie de Chartres, opérés pendant la reconstruction de la Cathédrale, en 1194 et dans les années suivantes. Jusqu'à ces dernières années, l'original en semblait perdu : mais il a été retrouvé, sur les indications de M. Léopold Delisle, dans un manuscrit du Vatican provenant des Vaux-de-Cernay, et appartenant au fonds de la reine de Suède. M. A. Thomas l'a publié dans la Bibliothèque de r École (/es Chartes^. Il a pour titr-e : Gilonis Carnotensis

' Hiliiiothèquc dv l'École dos Chartes, t. 'i^, p. 505-550, d'après le ms. Uctjina, o30.

Miracula Sancte Mariœ Carnotensis in Carnotensi ecclesia fada. Bien que d'une main du XV« siècle, ce titre doit être pris en considération, d'autant plus que a ers 1200 il y a dans le Chapitre plusieurs GJ/?es capables d'avoir rédigé cet ouvrage. Nous avons déjà supposé que ce pouvait être Gilles d'Auxerre '.

Le recueil contient vingt-sept miracles : ils sont racontés dans un style qui a ses agréments et sa finesse, je dirais même sa recherche. Au point de vue critique, il faut éliminer le vingtième miracle, celui de Gondrade; Gilles l'a emprunté mot à mot à Hugues Farsit, en y ajoutant trois lignes pour l'adapter à Chartres : c'est le seul qu'on doive révoquer en doute. L'auteur a été témoin oculaire des autres , sauf du miracle de Rollon ; mais il le raconte conformément à l'histoire. Il se pourrait d'ailleurs qu'il eût refait à deux fois son recueil: une première fois il l'aurait terminé au miracle dix-neuvième, et on y aurait ajouté après coup celui de Hugue Farsit déjà traduit par Gautier deCoinsy : l'auteur aurait ensuite ajouté au jour le jour les miracles suivants, et il les aurait encore couronnés par celui déjà ancien de la défaite de Rollon. D'ailleurs, au moyen-àge, les Églises visaient souvent plus à leur gloire et à l'édification qu'à la parfaite vérité historique.

En 1260, l'évêque Mathieu tira ce recueil du Trésor de l'Église et ordonna à Jehan le Marchant de le traduire en vers romans. Nous avons encore ce Poème des miracles dans un manuscrit de la Bibliothèque de Chartres du XI V^ siècle - et récemment il a été fort bien publié par M. Duplessis ^ Jehan ne s'est pas fait esclave de son original : il change l'ordre, il ajoute quelques traits à ceux qu'il copie, par exemple, la description de la colonie bretonne (17); il en supprime d'autres, par exemple, dans le miracle 26: enfin il a en plus les miracles 27, 29, 30, 31. De ces quatre miracles les deux premiers se racontaient ailleurs , même avec une appropriation chartraine : les deux autres se retrouvent littéralement dans Gautier de Coinsy, comme Tobler l'a remarqué le premier. Le poète chartrain a remplacé Soissons et le saint Soulier par Chartres et la Sainte Chemise : il traduit aussi le miracle de Gondrade et l'insère en tête de tout son poème. Au point de

^ Cart N.-D.. III, 69.

2 Ms. 1027.

^ Cliartres, 1855.

vue littéraire, Jehan est supérieur à Gautier de Goinsy pour l'art, la correction, la naïveté. Gautier mutile les mots pour la rime ; il est recherché : Jehan est simple, naïf, même un peu pâle. Toutefois il est au courant de l'épopée populaire et de l'épopée artificielle: car il cite Parseval, Roland, Gomais \ etc.

Ainsi la poésie romane était cultivée à Chartres ; nous en avons un autre spécimen dans un autre genre. Ce sont les neuf poésies de Guillaume de Meslay, vidame de Chartres, poésies charmantes et délicates, faciles à comprendre, presque sans crudités. Le thème de Guillaume est celui-ci : il était allé en Orient, mais l'amour l'avait rappelé, et, de retour, il avait chanté l'ohjet de sa passion. Sa dame resta, paraît-il, indifférente à ses accents, et il repartit, mais pour revenir encore. Nous ne savons à quelle dame il s'adressait : mais il lui parlait du fond du cœur. Rien de plus gracieux n'est tomhé de la plume du châtelain de Coucy et de ses hrillants disciples : il s'échappe de ces chants un doux parfum de naïveté qui les rehausse autant que leur antiquité -.

On pourrait rapprocher Guillaume de Meslay de Thibaut de Champagne, d'autant plus que ce dernier fut comte de Chartres jusqu'en 1236. Les chants de Thibaut de Champagne roulent sur le même thème : il partit lui aussi pour la Croisade , malgré son amour : lui aussi fut méconnu de celle qu'il chantait. Mais ses chants sont plus nombreux : par suite il est obligé de rechercher la variété à l'infini : ce qui le jette tantôt dans des questions trop métaphysiques, tantôt dans un sentimentalisme raffiné, tantôt dans la crudité réahste des tableaux et du langage. Plus abondant que notre vidame. il est en somme moins naturel et moins délicat.

^ Dunker : Sprœlhigr Reimunter-Suchungen des Miracles de N.-D. de Chartres dans les Ausgaben und Abhandlungen , XXXVIII, Marburg, 1885.

- Chansons et saluts d'amour^ par M. Louis Lacoiu", Aubrv, 1856, V. Hist litt.. t. XXIII.

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