Tome XI. M
leur étaient envoyés par leurs parents et leurs proches. Ces élèves apprenaient près deux un grand nombre de vers ou de sentences : quelques-uns même passaient vingt ans à leur école. Les druides ne croyaient pas bon de dicter par écrit leurs leçons. » César pense qu'ils agissaient ainsi pour empêcher leur doctrine de se répandre dans le vulgaire, et pour obliger leurs élèves à cultiver leur mémoire. « Ce qu'ils veulent inculquer surtout, ajoute-t-il, c'est que les âmes ne périssent pas, mais passent, après la mort, en d'autres
hommes Ils enseignent encore beaucoup d'autres principes.
sur les astres et leur mouvement, sur la grandeur du monde et de la terre, sur la nature des choses, sur la puissance des dieux immortels. » Ces indications sont confirmées et complétées par Lucain, Cicéron, PomponiusMela, et Pline\î^ Ces deux derniers auteurs supposent même que les druides professaient l'éloquence et la médecine.
Ces écoles druidiques chartraines furent très atteintes par la conquête romaine, d'autant plus qu'elles avaient été le dernier centre de la résistance gauloise à la domination étrangère. Tibère et Claude les détruisirent définitivement en forçant le druidisme à se réfugier dans la Grande Bretagne.
Furent-elles remplacées par des écoles gallo-romaines ? L'importance de la ville de Chartres, classée la première, après Sens, des cités de la ¥ Lyonnaise, et choisie pour la résidence du préfet des Lètes-Teutons, le grand nombre des opulentes villas qui l'avoisinaient . permettent de le conjecturer. Mais la meilleure preuve de leur existence, c'est la réputation littéraire dont Chartres jouissait au loin, dès le V*^ siècle.
A cette époque, quatre évêques : sahd Martin le Blanc, Arhogaste, Flavius, saint Solenne, méritent de fixer notre attention, par leur propre culture intellectuelle, et par les écoles que certaines légendes leur attribuent.
Le nom de Martin le Blanc rappelle ces vers léonins gravés jadis sur sa tombe à Saint-Martin-au-Val :
Te coluit Christe , Martinus Caudidua iste, Quem modo tu recréas et recreando béas.
Si ce distique, assez semblable à d'autres vers de Fortunat et de Sulpice Sévère, était contemporain du pontife (f v. 400), ce serait le premier spécimen et le plus ancien vestige des études ecclésiastiques à Chartres.
' Lucain, Phursalt\ I. v. iiO. Pline, Ilist. twt., XVI. U.
Arbogaste*, qui siégeait vers 480, serait plus important encore pour l'histoire des écoles , s'il était prouvé qu'il doit s'identifier avec le fameux Arbogaste, comte de Trêves, et petit-fils de l'empereur révolté, qui se tua en 394. L'Histoire littéraire \ et Tillemont -, ne sont pas éloignés d'admettre cette identité, qui est, en effet, assez vraisemblable. Le comte, non seulement portait le même nom que l'êvêque, mais il vivait au même temps, il était aussi prêtre, et, vu sa noblesse, il fut probablement revêtu de l'épiscopat. Or, il n'y a pas, dans cette période de temps, d'autre évêque^ ayant le nom d' Arbogaste, que celui de Chartres. L'hypothèse est donc assez fondée pour que nous ayons le droit de rechercher quelle impulsion il dut donner aux écoles chartraines, s'il en devint le chef et le pontife. Une lettre de Sidoine Apollinaire, évêque de Glermont, nous fournit sur ce point de précieux renseignements : « Votre urbanité, lui répond-il, vous fait badiner avec infiniment d'esprit: vous buvez les eaux de la Moselle, et l'éloquence romaine coule de vos lèvres comme de source ; on vous dirait sur les bords du Tibre. Vous vivez parmi les barbares, et vous ignorez les barbarismes. Semblable aux généraux de l'antiquité par le langage et par la main, vous ne maniez pas moins bien la plume que l'épée. C'est pourquoi, si la noblesse de la langue romaine, exilée jadis des provinces Belges et Rhénanes, réside quelque part, elle s'est réfugiée en vous. Grâce à vous, la langue latine a pénétré là, où les lois de Rome n'ont pu passer. Aussi, en vous rendant votre salut, je me réjouis grandement de voir se conserver, en votre noble cœur, les derniers vestiges des lettres qui s'en vont. Si vous les maintenez par une lecture assidue, vous éprouverez de jour en jour que les hommes instruits l'emportent sur les ignorants, comme les hommes l'emportent sur les animaux. » L'êvêque de Clermont renvoyait ensuite Arbogaste, pour l'explication des Saintes Écritures, aux prêtres de son voisinage, à l'archevêque de Trêves, à saint LoupdeTroyes, à AuspiciusdeToul \
Nous avons encore la réponse de ce dernier \ Elle est en vers rythmés. Comme celle de Sidoine Apollinaire, elle est pleine de louanges à l'adresse du comte. Jouant sur son titre de maire, major, Auspicius le proclame plus grand que ses aïeux,
2 Hist. eccL, XVI, 250.
3 P. L., t. 58, col. 521.
* P. L., t. 61, col. 1006.
parce qu'il est chrétien. Il termine en lui disant qu'il l'aperçoit déjà revêtu du sacerdoce par les mains de son archevêque Jamlychus.
Quoiqu'il en soit de lévéque de Chartres Arbogaste, ses successeurs immédiats, Flavius et saint Solenne*^ sont clairement signalés par les légendes de saint Solenne et de saint Dié, comme instituteurs de leurs clercs et maîtres d'une école épiscopale.
Ces légendes sont du IX^ siècle il est vrai \ mais elles rapportent l'opinion de leur temps sur ces prélats du V^ siècle. On lit dans la première, que saint Aventin et saint Solenne furent élevés par leur grand-oncle maternel Tévéque Flavius (v. 485). « Celui-ci entreprit de les instruire dans les arts libéraux, et, après avoir constaté que leur généreux caractère était porté à tout ce qui était bien, il les admit dans son clergé, malgré leur jeunesse, parce qu'ils l'emportaient sur leurs émules. Quand ils furent encore plus avancés en âge et en savoir , il leur donna l'initiation sacerdotale. »
D'après la légende de saint Dié-, saint Solenne (v. 490- 508), à son tour, instruisit dans les sciences ecclésiastiques un moine nommé Baudemir. Ce moine avait rejoint dans le monastère de Chabris-sur-Cher, en Berry, saint Dié, qui lui demanda dans quel lieu il était né, et où il avait été élevé. Il répondit qu'il était originaire du pays de Chartres, qu'il avait été imbu des sciences sacrées, et employé au service divin, sous l'évèquede cette cité, suh ejusdem civitatis episcopo ecclesiasticis imhutum discipVinis. Or, cet évéque était Solenne, qui continuait ainsi les traditions de Flavius, son maître. Il était, au reste, bien capable de diriger une école, puisque, d'après sa légende et celle de saint Dié, il mérita d'être le catéchiste de Clovis. C'est avec lui que prend fui la période conjecturale et de formation de l'école chartraine.
< A. SS., 25 septembre, VII, 62.
- A. SS., avril. III. :273. — Mélanges historiques, par M. Diipré. Blois, 1873. p. i3-85.