CHAPITRE II DU VI« AU IXe SIÈCLE
Au VP siècle, l'histoire de l'école de Chartres devient plus sûre, plus riche et plus précise. On découvre alors, non seulement les moines et les évêques qui exercèrent quelque influence sur son développement , mais encore les premiers maîtres et les premiers élèves qu'elle a comptés dans son sein.
Nous dirons peu de choses de saint Gheron* et de saint Éman *. Leurs légendes, composées vers le X^ siècle, racontent qu'ils firent tous deux de sérieuses études, dans la ville de Rome. « Lorsqu'il était dans la verdeur de l'adolescence, Cheron fut confié à un grammairien très habile, qui lui enseigna les arts libéraux. Il était si bien doué du ciel qu'il eut bientôt appris parfaitement, non-seulement le Trivhim, mais aussi le Quadrivium, et, par ses progrès dans la science séculière, il
surpassa les esprits les plus éminents Son ardeur à l'étude
lui inspira même des scrupules ; il se disait : C'est en vain, Gheron, que tu as travaillé dans la science mondaine... Prédicateur dans la Lyonnaise, son éloquence, comme une pluie céleste, amollissait l'orgueil superbe de la science gauloise ^ . »
De même, saint Éman : « Originaire de Cappadoce, il fut imbu dès sa plus tendre enfance des doctrines spirituelles. Adolescent, ses mœurs le rendirent agréable à Dieu. Tout ce qu'il entendait d'utile, il le confiait à sa fidèle mémoire ». Jeune encore, il vint à Rome. « Le pape l'accueillit avec bonté, et voyant ses aptitudes au service divin, l'appliqua à l'étude des lettres, litteralïhus euni studiis tradidit. Il s'en instruisit si parfaitement que bientôt il atteignit les dernières limites du savoir, et devint un objet d'admiration pour le peuple romain. Et comme, la grâce de Dieu aidant, il excellait à la fois dans les œuvres spirituelles et dans les travaux littéraires, il passa sept années à étudier sous ce pontife^. »
< A. SS., 28 mai, VI, 748.
2 A. SS., 16 mai, 111,595.
Le passage de ces savants étrangers dut être favorable au mouvement intellectuel qui se dessinait à Chartres de plus en plus. Saint Éman vint, en effet, dans cette ville, dit son biographe, (( parce qu'alors elle était célèbre, non-seulement par toifle sorte d'ouvrages, mais encore par des hommes illustres. » Saint Cheron laissa derrière lui des disciples qui, réunis sur son tombeau, firent élever bientôt une basilique par Sérannus, un monastère par Pappol, et s'attirèrent l'amitié et les largesses de personnages instruits, tels que Leuteric, secrétaire du roi Clotaire, et Lancégésil, plus tard évéque de Chartres.
Mais le moine qui contribua le plus à l'organisation des écoles, ce fut saint Lnhin* , qui devint évèque de Chartres (544-556).
« Dans la fleur de l'adolescence \ il avait au cœur un si grand désir de s'instruire, qu'il paraissait revêtu de la grâce du Saint-Esprit, comme d'une nuée céleste. Un jour qu'il gardait les bœufs dans les pâturages, vint à passer un moine de Noaillé : il le pria de lui tracer les lettres de l'alphabet pour qu'il pût les lire. Celui-ci, n'ayant ni parchemin ni tablettes, les écrivit, comme il put, sur la ceinture du pâtre. Ainsi, déjà ceint de virginité et pur comme un lis odorant. Dieu voulut que Lubin eût encore les reins ceints de la science et de la vérité. Son père, ayant reconnu le grand désir qu'il avait d'apprendre, lui accorda des tablettes pour écrire. Il eut le courage de mener de front et le travail des champs et celui
de l'étude Ce double labeur le préparait à ce quMI devait
être : Tagriculture et l'obéissance formaient en lui le moine intrépide ; le désir d'étudier présageait le futur évéque, qui saurait, un jour, cultiver l'âme de ses peuples par le hoyau de la science, vomere disciplinae, et y faire germer la semence de la divine parole. »
Afin de perfectionner ces premières études, Lubin entra dans le monastère de Saint-Hilaire, où se conservaient les traditions littéraires, léguées par le grand docteur Malheureusement, il fut nommé cellerier et chargé de régler les heures du jour et les veilles de la nuit. « Cette occupation l'empêchait de se livrer de jour à la lecture; aussi veillait-il quand les moines étaient au dortoir pour apprendre la règle de la justice. Mais cette application à l'étude paraissait excessive à quelques-uns de ses frères; il craignit que leurs murmures ne dégénérassent en troubles, il mit donc un voile à sa fenêtre, pour dissimuler
< .1. SS., uuus, il, 340.
sa lumière et pour travailler à son aise. )) Il resta sept ans à Poitiers.
Il se présenta ensuite au bienheureux Avit : celui-ci ne voulut le recevoir que lorsqu'il aurait complété ses connaissances en visitant les différentes congrégations monastiques d'alors. Lubin, accompagné d'un diacre, parcourut les bords de la Loire, et traversa Orléans, Angers, Nantes; il descendit à Mende, oîi il fut reçu par l'évèque Hilaire; à Lyon, où il fréquenta le B. Loup, abbé de l'Isle-Sainte-Barbe, et plus tard archevêque ; et il parvint jusqu'à Lérins. Peu après son retour, saint Avit le mit à la tête du monastère de Brou. Il était là, quand Éthère, évêque de Chartres, l'envoya près de saintCésaire d'Arles. Il avait donc vu et entendu tous les maîtres fameux de l'époque : il avait achevé ses études dans les plus célèbres écoles de son temps. Rien d'étonnant que son biographe l'ait appelé (( U7i homme apostolique, brillant dans la maison du Seigneur comm,e une lampe ardente, et Vait proclamé, net dans son langage, très agréable dans son enseignement, excellent dans sa prédication... »
Ce texte insinue que Lubin , devenu évêque , enseigna, nonseulement dans son église, mais aussi dans son école. C'est ce qui semble également résulter d'une antique tradition rapportée par les vieux auteurs, d'après laquelle il aurait fixé le nombre de ses clercs à soixante-douze, et les aurait constitués en communauté avec des règlements concernant la prière et l'étude. « L'Église de Chartres % dit Souchet, servoit comme de pépinière pour donner des pasteurs, non-seulement aux églises de son diocèse, mais encore des autres, vu que les supports d'icelle s'estant rendus capables aux sciences et à la vertu, on les appeloit ailleurs pour former le clergé sur leur modèle. »
Mais la meilleure preuve de la prospérité de l'église épiscopale : sous saint Lubin, ce sont les maîtres et les élèves qu'elle compta vers ce temps, et dont nous connaissons les noms avec certitude. Citons les évêques Calétric, Pappol, Béthaire, Lancégésil, et au-dessous des évêques, le prêtre Chermir et le moine saint Laumer.
Calétric* (557 -v. 567), de race noble, fut l'ami, le prêtre, le successeur, peut-être le biographe de saint Lubin -. Il paraît
' vSoucliet. Histoire de la Ville et du Diocèse de Chartres. Garnier, 1., 416. Cette tradition se trouve aussi dans Rouillard, Parthénic, 1608. Les Bollandistes la mettent en doute, A. SS., mars, II, 349.