‹ Les écoles de Chartres au moyen-âgeChapitre 71 sur 107 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

REMPLACEMENT DES GRANDES ÉCOLES & DES PETITES PAR LE COLLÈGE PENDANT LE XVI« SIÈCLE

On a vu dans les cha^Ditres précédents quel tort faisaient aux grandes écoles de Chartres les petites écoles de la ville et du Chapitre, celles des Religieux et l'Université elle-même. Les unes et les autres leur soustrayaient une grande partie de leur clientèle. Si l'on ajoute à ces influences celle de la Renaissance classique, qui poussait les esprits vers des programmes nouveaux et une autre organisation scolaire, on comprendra que ces grandes écoles aient été, dès le milieu du XV» siècle, très bouleversées.

Le chancelier qui en avait la garde voulut d'abord les protéger contre l'accaparement des écoles de Saint-Père et du Chapitre. En conséquence, il fit conclure entre les trois maîtres, Vincent Richot, de Saint-Père, Simon Coignet, des enfants d'aube, et Jehan Lambert, recteur, une convention par laquelle ils s'engageaient à ne point admettre les élèves de leurs collègues sans leur consentement, à n'avoir pas plus d'élèves les uns que les autres, ou à se payer une indemnité fixe pour chaque élève en plus.

A'oici d'ailleurs le texte même de ce très curieux contrat : « Comme d'ancienneté ait eu siège de grans escoles en cesle cité et ville de Cliartres, et que Messieurs du Cliapitre disent povair avoir certaine quantité denfans sans préjudice desdits grans escoles en leur liostel des enffans daulbe, — l'abbé et religieux de Saint-Père en Vallée, en leur territoire povair tenir escoles, — Monsieur le Chancelier de l'Église de Chartres protestant au contraire, — pour éviter tout plet et procès nourir paix et amour entre les maistres desdites prétendues escoles et aussi pour le bien de la cliose publique, cliastiement et introduction aux bonnes mœurs des enfans de ladite ville et cité de Charlics.

Aujourduy mil CCCCLXI le XV« jour de novembre establis, maistres Vincent BlcJiot, Simon Coignet et Jehan Lambert, maistres desdits escolesont traictié, consigné, pacifié et accordé en la manière qui ensuit :

Cest assavoir que nul desdits trois maistres ne recevra les escoliers lung de lautre sans le consentement, certification et satisfaction du maistre dont sera party lescolier et sans ce qui se soit informé de la cause du département dudit escolier.

Item lesdits trois égaleront les escoliers et celuy qui en aura le plus, pour chacun escolier qui surmontera le nombre des escoliers de lautre, sera tenu de paier XV sols tournois, à partir entre eulx trois maistres, sans toutefois que les boursiers, les clercs et les demeurant, soit Messieurs de Chapitre, soit les chappellains, et des draps de la dite église, ne soient comptés au nombre des escoliers de maître Simon : et compteront lesdits maistres de trois moys en trois moys,etgaigerontlasommeen quoi sera tenu lung à lautre, et bailleront sans faire fraude les noms de leurs escoliers lung a lautre, le jour et lan de quant ils vindrent, et quant ils sen alèrent, et compteront pour chacun escolier jusque à un moys, plus bas non.

Et si lung refusait à compter appelé des deux autres et à tenir toutes les choses dessus dites en forme et manière, appellés témoings, chacun desdits trois maistres veult et consent quil soit condampné paier, au profit de deux acquiescens à ce dit contrat et transaction, un marc dargent appliqué au prouffit des deux aultres.

Et ne pourra lun desdits trois maistres révocquer ne par faveurou crainte, domme neaultrement, ce présent contract ou transaction, sans que les deux se consentent sur la paine devant dite.

Et s'il advenoit que lesdits maistres Vincent ou Jehan Lambert eussent aucun desdits clercs des dessus dits, Simon pourra substituer et prendre autres lesquels ne mettra en nombre de venir a égalité avec les deux autres maistres dessusdits.

Et durera ce présent contract du jour de la saint André prochaine \enant jusques à la feste de la Nativité saint Jehan Baptiste et d'icelle feste de la Nativité saint Jehan Baptiste jusques à trois ans après ensuivant, entiers et accomplis, obli-geant, etc., etc., qiieynlihet corutn in n t roque foro \ «

' Cont. G. 171, f. 3.

Le chancelier voulait par cette entrave mise à la concurrence conserver aux grandes écoles la clientèle des jeunes gens et des adolescents. D'autre part, la chaire de théologal ou de lecteur qui fut alors relevée avec honneur par de savants titulaires, aurait pu retenir quelques clercs et les détourner d'aller chercher l'enseignement théologique aux Universités. Après un long intervalle pendant lequel on ne trouve aucune mention des théologaux, restaurés par Innocent VI au XIV^ siècle, on en revoit une série vraiment remarquable. C'est d'abord Jean Estombiers, sacrac thcologiae 'professor, qui fut pourvu, en 1458, de la prébende théologale et se voit encore en 1467 et 1472. Le suivant, nommé par le roi, est Jean de Roca, docteur en théologie, il apparaît dés 1483. Viennent ensuite Michel Hérault (le 12 octobre 1496), Jean des Fosses (12 mars 1510), Gabriel Robillard (25 janvier 1515). Jean Godet (17 septembre 1522). Josse Clichtoue (12 août 1528), Pierre Merlin (24 septembre 1543), Louis Charpentier (18 juillet 1552). Tous étaient docteurs en théologie ; ils enseignaient trois fois par semaine de 7 à 8 heures, soit au chœur, soit à Saint- Piat ; ils commentaient l'Écriture Sainte pour le clergé. Le dimanche, ils prêchaient de 1 heure à 2 heures pour le peuple dans la grande nef. •

Malgré leur savoir ils ne retinrent pas les écoliers près d'eux ; ceux-ci s'obstinèrent à courir aux Universités, ou bien à fréquenter les écoles des Religieux. Le chancelier Esprit de Harville, en 1497, intenta un procès aux Dominicains, prétendant qu'il avait juridiction sur eux et qu'il avait le droit de leur interdire la collation des grades théologiques. L'enquête faite à Paris prouva qu'ils les avaient toujours conférés, sauf la licence et le doctorat, et par suite qu'ils avaient droit d'enseigner la Théologie. De ce côté là encore, il n'y avait pas moyen de lutter contre la concurrence faite aux grandes écoles.

Jean Nantier fit encore en 1548 confirmer par le roi son droit de surveiller les petites écoles et d'approuver leurs maîtres ; mais il n'eut pas le pouvoir de les supprimer. Il lui fut seulement permis de s'opposer à l'ouverture de nouvelles écoles pour les études secondaires. C'est ce qu'il fit : une école voulait s'ouvrir dans le cloître, il lui ordonna de ne prendre que de tout jeunes enfants et de ne leur enseigner que les rudiments (1557).

Malgré ces précautions, lus autres écoles secondaires déjà existantes étaient trop nombreuses et se nuisaient les unes aux

autres. Les rivalités engendraient les discussions entres les prêtres des paroisses qui tenaient chacun pour leurs écoles. Le mécontentement s'emparait de tous, et les études tombaient. Les laïques souffraient surtout de cet état de choses, car les clercs pouvaient facilement se joindre aux petites écoles capitulaires qui, grâce au Chapitre, se soutenaient vaillamment. Deux échevins furent délégués par la ville pour soutenir le chancelier Jean Nantier, dans le procès qu'il intenta aux écoles paroissiales (1542); ils auraient désiré, comme lui, en appuyer la suppression, ou du moins ia fusion. Mais tandis que le chancelier voulait seulement faire échec aux curés qui repoussaient son droit dans les écoles, la ville visait plus loin et pensait prendre la direction générale des études. Elle réussit \ En 1534, on fondit toutes les écoles en une seule ; on mit à sa tête maître Hervé, avec le titre de principal ; on lui adjoignit deux régents et on lui alloua pour eux et pour lui 150 livres. Mais dès 1538 la ville se déclarait -incapable de payer cette somme, et ne donnait que 100 livres tournois à Jean Leloup, successeur de maître Hervé. En 1542, elle ne versait plus rien ; alors le collège se dissipa et les écoles particulières se rouvrirent.

Mais, lorsque les Etats d'Orléans eurent obligé les églises à fournir dans chaque ville une prébende préceptoriale, la ville reprit son projet. Le 15 décembre 1564, elle demanda à l'évêque, au Chapitre, au chancelier, d'assigner la prébende à un titulaire. A l'assemblée, composée de l'évêque, des chanoines et des échevins, qui fut convoquée à l'effet de le choisir, le chancelier fit défaut, voulant ainsi protester contre l'ingérence de la ville et de l'évêque, et réserver son droit exclusif de nommer le maître. Vainement les échevins proposèrent-ils à Louis Guillard de désigner le sieur Desfreux, préposé depuis plusieurs années à la direction des écoles. L'affaire ne put s'arranger. Charles Guillard voulut passer outre aux réclamations du Chapitre, et conféra la prébende à Guillaume Malherbaut, principal du collège de la Justice, à Paris, en 1565. Le Chapitre refusa de lui livrer ses revenus, et il fallut que le roi ordonnât au bailli en 1567 de les saisir pour les lui remettre. On négocia de nouveau, et, pour tout concilier, l'évêque nomma précepteur Diogène Lefèvre, chanoine agréé de ses collègues. Désormais,

^ Lépinois, Histoire de la Ville de Chartres, II, p. 71. — Registre des Echevins, 3 octobre 1536, 20 novembre 1537, 5 juin 1537, 5 janvier 1538.

c'en était fait du pouvoir du chancelier sur les écoles. Ce pouvoir était passé tout entier à l'évêque en raison de la prébende préceptoriale qu'il lui appartenait de conférer, et à la ville, à cause des frais qu'elle s'était déjà imposés et qu'elle s'imposait encore. En effet, en 15G8 elle leva 6000 livres sur les habitants pour le collège : en 1572, elle reçut de Jean Pocquet et de Michelle Haligre le Tripot de Chinche et y installa l'établissement. Le Chapitre présenta encore ses revendications en 1587, lorsqu'on rédigea les statuts; mais ce fut inutile et dès lors la direction resta aux mains de Févêque, qui la garda jusqu'à la Révolution ' .

Ainsi finit l'histoire des antiques écoles de Chartres : ainsi s'évanouit l'autorité scolaire du Chapitre et du chancelier. Il leur resta une certaine juridiction sur les écoles élémentaires, et spécialement sur l'école des enfants d'aube et sur les écrivains : mais ils n'eurent plus aucune action sur les écoles d'humanités, qui s'écartèrent de la Cathédrale et s'adaptèrent aux programmes nouveaux. Les temps modernes succédaient au Moyen- Age.

^ Il établit trois classes, et déclara renseignement gratuit. Vei"s 1600, tout n'allait pas encore bien au collège, et l'on fit deux appels aux Jésuites qui refusèrent. En 1660, M^''' de iNeuville adjoignit au collège les biens du prieuré de SLiint-Michel, fonda deux classes nouvelles, celle de la pbilosopliie et celle des rudiments, fixa le salaire des nouveaux régents, et attribua une bourse de pbilosopliie à perpétuité au plus intelligent des enfants de cbo.'ur. En 1767, le collège quitta le Tripot, et fut porté cbez les Filles de la Providence, rue .Muret : depuis 1801, il est cbez les Cordeliers. — Cette nouvelle école était laïque : aussi vit-on les (iénov(!faiiis fonder en 16*29 à Saint- Clieron un séminaire qui dura jusqu'au XVlll^ siècle, et M. Olier, en 16il, tenta d'établir un Grand Séminaire u Sainle-Fov.

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