LA CONSTITUTION DE 1905.— LA LANGUE FRANÇAISE
dessus des textes, il est une doctrine constitutionnelle, difficile à définir, qui naît de l’application graduelle et raisonnée des principes mêmes de la constitution. La loi de 1867 ne visait d’abord que l’organisation des provinces alors constituées. Dès avant leur entrée dans la Confédération, ces provinces jouissaient de leur autonomie ; elles avaient leur parlement, leur langue officielle, leur code de procédure parlementaire. Les auteurs de la constitution ne songèrent pas à modifier cet état de choses ; mais en créant le parlement fédéral, ils lui donnèrent une base conforme aux droits et aux traditions des deux éléments qui constituent la nation canadienne ; et c'est pourquoi ils décrétèrent que la langue française et la langue anglaise seraient au même titre les deux langues officielles du Canada. I’ius tard, le parlement du Canada fit l’ acquisition des immenses territoires < l’Ouest où la province du Manitoba et ce (les de l’Alberta et de la Saskatchewan devaient naître. Ces territoires furent acquis au nom et avec les deniers du peuple canadien tout entier, des Français comme des Anglais, des catholiques comme des protestants. Et lorsque le Parlement constitua la première de ces provins ces, il n’oublia point les droits du peuple canadien, il trouva juste et équitable que les deux langues officielles du Canada fussent aussi les deux langues officielles du Manitoba. L’honorable député de Saint-Jean prétend-il que les législateurs de 1870, — que les Macdonald, les Cartier, les Holton, les Huntingdon, — que tous les hommes d’Etat éminents qui dirigeaient alors les deux partis, — ont violé la constitution de 1867 lorsqu’en 1870 ils donnèrent droit de cité à la langue française au Manitoba?
Et s’ils avaient droit de île faire, pourquoi n’imposerions-nous pas les mêmes conditions aux provinces de l’Alberta c: de la Saskatchewan? J’irai plus loin. J’affirme que non seulement les auteurs de la loi de 1870 n’ont pas violé la constitution de 1867, mais qu’ils se sont, au contraire, inspirés de sa pensée fondamentale lorsqu’ils ont donné à la langue française les mêmes droits au Manitoba que la constitution elle-même lui donne dans le parlement fédéral. Et si nous voulons nous-mêmes rester fidèles à cette pensée, nous devons imiter leur exemple et décréter que la langue française et la langue anglaise seront à jamais et au même titre les langues officielles de l’Alberta et.de la Saskatchewan, de ces deux provinces détachées, comme le Manitoba, de ces immenses Territoires qui sont la propriété du peuple canadien tout entier. Ce que je demande, c’est l’application même du principe qui a présidé à la naissance et à la formation de la Confédération canadienne. C’est ce principe que sir John Macdonald préconisait lorsqu’il proclamait qu’il n’y avait plus au Canada ni conquérants ni conquis, mais deux alliés dont les droits, égaux devant la constitution, ne se mesurent pas par le nombre et par la richesse de leurs nationaux. C'est ce principe que la constitution du Manitoba a reconnu. C’est ce principe dont je réclame aujourd’hui la reconnaissance et l’application. Ce n’est pas moi qui viole la constitution, mais c’est le Parlement qui la violera s’il repousse ma proposition et celle du député de Jacques-Cartier.
Le député de Saint-Jean a parlé du nombre infime de la population française des Territoires. Le solliciteur, général s’est servi du même argument lorsqu’il a déclaré que nous n’avions pas droit à la reconnaissance officielle de la langue française au Nord-Ouest parce que nos nationaux sont moins nombreux que les Allemands, les Doukobors ou les Mormons. Le premier ministre s’est inspiré de la même pensée, lorsqu’il a dit que les Canadiens-français du Massachusetts ont plus de titre à la reconnaissance officiell e de leur langue que ceux des provinces de l’Ouest. En sommes-nous vraiment re^ug là? Rayerons-nous d’un trait de plu-» me 150 ans de notre histoire ; et sur cette terre canadienne que nos aïeux ont ouverte à la civilisation, sous le drapeau) britannique que nous avons sauvé deux fois des attaques furieuses que lui portaient les Anglo-saxons protestants de la République américaine, sous l’empire de cette constitution qui n’est que l’expres-
sion du pacte conclu entre les deux grands groupes de la nation canadienne, nous dira-t-on vraiment que nous n’avons pas plus de droits que nos compatriotes émi-i grés en terre étrangère? Est-ce là vraiment la récompense d’un siècle et demi de dévouement inaltérable aux institutions britanniques? Est-ce là le résultat de l’ alliance loyalement contractée en 1867 entre Anglo-canadiens et Canadiensfrançais?
Et dans un autre discours, le député de Labelle montrait dans la pleine liberté religieuse et nationale accordée aux Canadiens-français de l’Ouest une source de force et de permanence pour la Confédération, un moyen ce culture du véritable sentiment canadien au milieu de cette population hétérogène que rien n’attache à ce pays ni à ses traditions.
Mais il était à l’avance décidé que les propositions Monk et Bourassa seraient impitoyablement rej'etées. Elles traduisaient un grand principe: celui de l’égalité des races dans la Confédération — magnifiée cliché constitutionnel et oratoire qui ne supporte pas lîépreuve des faits. Sir Wilfrid Laurier et M. Lemieux, tout en soutenant que l’usage officiel de tel ou tel langage est du ressort exclusif des provinces, ont admis que le parlement fédéral avait le “pouvoir” d’imposer à l’Alberta et à la Saskatchewan l’usage du français. Quel est l’homme sérieux qui nous dira que, si la situation avait été renversée et la minorité anglaise, le parlement n’aurait pas usé de ce pouvoir pour garantir à cellle-ci l’usage officiel de sa langue ? Quel est le député de langue anglaise qui aurait combattu une pareille proposition ?
Personne n’aurait songé à contester la valeur et la portée du “bill des droits” et la théorie de l'autonomie provinciale aurait été laissée au grenier. On sait d’ailleurs ce qu’elle vaut lorsqu’il ne s’agit point de nos intérêts nationaux. Les députés de l’Ouest ont à l’unanimité demandé la suppression dans les deux bills de la clause qui interdit aux provinces de taxer le Pacifique ; on les a envoyés promener en leur affirmant que le respect des contrats prime tout.
Nous l’avons dit la semaine dernière : l’adoption des projets de loi sous leur forme actuelle ne supprimera point du coup l’usage officiel du français, mais elle donne aux nouvelles provinces le dro,it de le supprimer immédiatement et complètement. On peut compter qu’elles n’y manqueront point. Elles ont chassé le français de l’enceinte législative, elles l’ont réduit au minimum dans l’enseignement, elles continueront leur œuvre.
Le but cherché, avoué, c’est P anglicisation des huit mille Canadiensfrançais qui habitent actuellement les Territoires. Il est inutile, devant ce fait, de nous répandre en vaines clameurs ; il faut prendre notre parti ce la lutte, travailler partout à fortifier l’influence de notre langue.
Le seul bon résultat de la crise actuelle sera probablement de nous rappeler au sentiment des réalités, de nous apprendre que l’heure du repos n’est point arrivée et qu’il faut lutter encore et toujours pour le maintien de nos prérogatives et de notre individualité Nationale.
Opinion du clergé du Nord-Ouest.— L’attitude des partis pendant la crise.