MGR MERRY DEL VAL AU CANADA INTERVENTION MALHEUREUSE
Voilà donc la situation lé plus singulière faite à Mgr Merry del Val, Délégué apostolique au Canada, dont l’intervention, nuisible à l'épiscopat comme aux catholiques, n'était quémandée que par les ennemis de l'Eglise, par ces hommes né. fastes qui pour se hisser au pouvoir ont assumé, par des tractations impérieuses, des obligations qu'ils veulent éluder.
L'abstention était désirable; Rome préféra y aller voir ct voici le spectacle que cetie démarche intempeztivé nous pro cure.
Mgr Merry del Val, aujourd'hui Secrétaire d'Etat de St Sainteté Pie X venait d'arriver à Québec. Le sénateur Lan dry, qui fit voyage en sa compagnie, y était également de re tour. Une correspondance s'engage ainsi en‘re ces deux fe:sonnages, ayant comme point de départ, les échanges de vues commencés à bord du bateau à destination de Québec.
Villa Mastaï, Québec, 12 Avril 1897.
À son Excellence Mgr Merry del Val,
Délégué Apostolique au Canadrs.
EXCELLENCE
La nature de votre mission au Canada justifie et command: une démarche que les droits de la minorité catholique du
Manitoba et ses intérêts les plus sacrés me font aussi an impérieux devoir de tenter aujourd’hui.
Le: griefs dont se plaint cette minorité existent; le jugement du plus haut tribunal de l'empire les reconnaît spécifiquement.
La Constitution de notre pays indique la voie à suivre pour y remédier.
Le pouvoir el le devoir d'opérer le redressement de tes griefs de la minorité, de rétablir par conséquent ses écoles séparées, reposent dans le Parlement fédéral par suite du refus répété et toujours persistant de la législature Manitobaine de se conformer au jugement rendu par l'exécutif du Dominion.
Or, on s’objecte, c'est évident, à rendre justice et à respecter la Constitution. Pourquoi? Votre Excellence doit le savoir, car Elle a dû nécessairement être mise au courant de toutes les objections soulevées par ceux qui ne veulent plus de l’interventior. fédérale.
On a dû invoquer des raisons d'intérêt public.
Dans l'intérêt de la cause de la minorité et pour que Votre Excellence elle-même puisse se rendre le témoignage que lés objections soulevées ont été réfutées, ou n'ont pu l'être par les parties intéressées, j'ai l’honneur de demander à Votre Excellence qu’elle me permette de m'informer des raisons invoguées pour soustraire maintenant celte grave question à Faction fédérale, désignée par la Constitution.
Ces raisons, si elles sont bonnes, ne perdent rien de leur valeur à être connues ; ‘si elles sont futiles, elles doivent être de suite réfutées.
Dans mon humble opinion, la minorité a droit de les conn: itre, ei c’est cette justice que j'ose demander à Votre Excellence, ne voulant pas que n05 adversaires puissent plus lard invoquer notre silence comme une adhésion à des prétentions que nous ne connaissons pas encore, et auxquelles nous ne pouvons répondre tant qu’elles n'auront pas été officiellzment portées à notre connaissance.
Voilà en substance la demande que j'ai l'intention de soumettre à Votre Excellence, si Votre Excellence daigne m'accorder la faveur d’une audience. Je lui demanderai en même temps la faveur de répondre aux objections, dans la mesure de mes forces du moins.
Souhaitant que le Ciel bénisse vos efforts en les couronnant du succès Je plus éclatant,
J'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence, le serviteur soumis et tout dévoué.
(Signé) : P. LANDRY.
Et le Délégué répond :
Château Fontenac. — Québec, Canada, — ce 12 avril 1897. M. le Sénateur,
En réponse à votre lettre, je m'empresse de vous assurer que je serai toujours très heureux de vous voir quand vous voudrez bien me faire le plaisir de votre visite.
Agréez, M. le Sénateur, l'assurance de mes sentiments dévoués.
(Signé) : R. MERRY DEL VAL, Délégué Ap.
L'entrevue eut lieu. Le sénateur Landry ne se contenta pas d'avoir exposé ses vues, d'avoir éclairci des doutes, réfuté des objections de vive voix, il erut utile de se résumer dans cette lettre aide-mémoire que le lecteur appréciera certainement :
Villa Mastaï, 21 avril 1897.
À Son Exc. Mgr Merry del Val, Dél. Apost. au Canada.
EXCELLENCE
Quoique vous m’ayez donné l'assurance, en réponse à ma lettre du 12 du courant mois, que vos instructions ne vous permettaient pas de me formuler les objections qu’on soulevait à l’action fédérale désignée par la Constitution et demandée par
la minorité catholique du Manitoba; quoiqu'il m'ait été impossible de connaître officiellement les raisons invoquées pour soustraire maintenant à l’action législative du Parlement canadien cette grave question de la restitution des droits de la minorité; quoique vous m'ayez dit qu'il vous était impossible de vous placer sur le terrain que ma lettre indiquait, je crois qu'il n’en est pas moins de mon devoir de réfuter une objection que M. Laurier a soulevée lui-même dans le mémoire qu'il a préparé et dont on a dû vous donner une copie.
Le Premier Ministre affirme « qu’un fort sentiment protestant s'était formé dans toutes les Provinces, excepté dans celle de Québec, contre l'extension aux catholiques de privilèges spéciaux ». — Il ajoute également que « la paix et l’harmonie qui avaient régné avant cela entre protestants et ca‘holiques par tout le Canada, étaient sérieusement troublées au grand détriment des catholiques qui sont en minorité dans toutes les provinces moins une ».
Cette absurde prétention, si contraire à la vérité, est victorieusement réfutée par les faits suivants :
19 La deuxième lecture du bill réparateur a été adoptée par une Chambre en grande majorité protestante, malgré le vote hostile de tous les catholiques libéraux, moins sept. Le sentiment protestant s’est donc affirmé en faveur d’une législation réparatrice fédérale.
29 Les élections générales du 23 juin 1896 se sont faites sur le programme de Sir Chs. Tupper qui promettait le règlement de la difficulté scolaire par une législation réparatrice et bien que le parti conservateur ait été battu aux élections, cette partie de son programme a été adoptée par l'électorat qui a envoyé en Chambre une majorité en faveur d'une loi réparatrice.
89 La province du Manitoba elle-même a donné une majorité en faveur de Sir Chs Tupper acceptant ainsi le programme qu’il avait formulé.
49 M. Laurier, français et catholique, promeltant de rendre
justice entière à la minorité, œurait-t-il pu devenir le Prestez Ministre d'un pays protestant si réellement avait existé ce fort sentiment protestant dont il parle dans son mémoire ?
5 Ce qui démontre davantage la futilité de cette prétention c'est 1e fait même que le gouvernement Laurier a demandé l'intervention du Saint-Siège pour l'aider à régler cette grave question. M. Laurier n'aurait jamais osé cette démarche s'il se fût trouvé en face de l'hostilité protestante, On n'éteint , pas un incendie en lui fournissant les aliments propres à en activer l'intensité.
60 Et si le sentiment protestant cût atteint ce point domirant où, par calcul sans doute, le place M. Laurier, est-il rai. sonnable de supposer que Îe Premier Ministre eût fait revenir ke Haut Commissaire de Londres pour le mettre à la disposition de l'envoyé du Saint-Père d'une manière tellement ostensible que le Gouvernement qui avait besoin de Sir Donald Smith à Londres dans le temps où s’y négociait l'importante question d'un subside impérial pour une voie rapide à travers l'Atlantique, a dû remplacer Sir Donald Smith par un membre du Cabinet pendant que de son côté Sir Donald Smith mrettail sa maison à la disposition du Délégué Papal et lui offrait un logement dans ses propres appartements ?
79 La puissante compagnie du chemin de fer du Pacifique, si foncièrement protestante et qui a un si grand intérêt à respecter le sentiment public et à se ployer même à £es exigences, ne semble pas se douter le moins du monde de l'exis- ‘ tence de ce sentiment protestant si hostile dont parle M. Laurier, lorsque avec une complaisance qui l’honore et qui nous réjouit, elle met ses wagons spéciaux, ceux de ses propres directeurs, à la disposition de Votre Excellence et qu'elle autorise l'installation de chapelles catholiques dans ses propres hôtels afin de .permettre à Votre Excellence de pouvoir y offrir le Saint Sacrifice de la messe.
8° Et les chefs protestants, les députés protcs'an's, les Tupper, les Bowell, les Foster, les Ferguson, les McDonald, ne
— Al —
les voyons-nous pas se lever les uns après les autres, ne les entendons nous pas prononcer ces décl'ra ions t lement f:vo. rables aux catholiques que M. Laurier doit se demander com. ment i! peut être possible d'ajouter foi à son assertion, com. ment même il peut être possible de ne pas l’accuser d'avoir trompé le Saint-Siège.
99 Les enseignements du passé doivent servir à quelque chose et peuvent nous donner une juste idée de la valeur de l'agitation actuelle si on la compare avec celle qui a convulsionner le pays il y a quelques années, quand des fanatiques protestants sont venus d'Ontario à Québec: pour demand r au Gouverneur Général de désavouer le bill des Jésuites. Le Gouverneur résista. L’agitation augmenta d'intensité, envahit le Parlement lui-même. Le Gouvernement à son tour résista et. refusa de désavouer un acte local que la législa'ure de Québec avait adopté. Les fanatiques essayèr: nt alors leurs forces en parlement et une motion de bilème fut soumise à la Chambre. Les fanatiques furent comptés ct pesés dans Ja division qu'ils provoquèrent. Ils étaient treize en tout sur une chambre de 215 députés. Ce fut un éclat de rire. Le fantôme du sen- ‘iment protes'ant venait de s’évansu r pour toujours. E‘ c‘renr dant cette agitation antijésuite avait eu, en apparence du moins, comparée à celle d'aujourd'hui, une étendue et une imtensité beaucoup plus considérables.
M. Laurier ne peut pas être sérieux quand il tente aujour- &'hui d'évoquer un fantôme dont il devrait tout le premier connaître la parfaite inanité.
Le fort sentiment protestant qu: le Premier Ministre promè: ne comme un épouvantail ne peut rien dans un pays comme ke nôtre où deux millions de ca'holiques cons'ituent une minorité trop forte pour qu'on songe à la tenir sous le talon du fanatisme.
Et d’ailleurs, comme question de fait, la minorité catholique a pour elle la majorité de l'élément protestant.
Priant Votre Excellence de vouloir bien me pardonner d'a.
buser de sa patience en lui répétant des choses qu'Elle connaît déjà sans doute, je sollicite la permission de déposer mes hommages à ses pieds et l'honneur de me souscrire, De Votre Excellence, le serviteur bien soumis et tout dévoué, (Signé) : P. LANDRY.
La bonne foi libérale ne tarde pas à se manifesier, et de mêrne la naïveté romaine, un peu dépaysée au milieu des roublards de Québec, qui ne cherchent qu’à l'exploiter au mieux d'intérêts inavoués. Et voilà déjà le sénateur Landry réduit à la défensive en écrivant :
À Son Ex. Mgr Merry del Val, Dél. Apost.
ECELLENCE,
Deux journaux essentiellement libéraux, le Soleil de Québec et le Temps d'Ottawa, ont publié le 8 mai courant, certaines dépêches et certaines affirmations qui ont mis le public sous l'impression que je l’avais indignement trompé en me servant de votre nom et de votre autorisation.
Et c'est en se servant de votre nom qu’on prétend me faire passer pour un imposteur | .
Après avoir eu de Votre Excellence l’autorisation de nier la vérité des assertions faites par M. le Sénateur Pelletier dans ses télégrammes publiés dans le Soleil du 6 mai,jen’avais pas lieu de croire qu'on mettrait en doute cette autorisation et je ne pouvais pas soupçonner qu'on se servirait impunément du nom de Votre Excellence pour me démentir.
« Comme on devait s'y attendre, dit le Soleil du 8 mai, l'hon. » Sénateur Landry n'a pas manqué l'occasion de recourir à » quelque truc pour essayer de détruire l'effet de l’Opinion » de Son Excellence. Il à télégraphié à la presse conserva-
» trice qu'ils étaient autorisés par le Délégué à donner le dé- » menti au Soleil. oo !
» Or, voici une dépêche qui dispose de cette affirmation » de M. Landry :
» Ottawa, 8 mai.
» Au directeur du Soleil.
» J'ai vu Son Excellence. Elle nie positivement que le Sé- » nateur Landry soit autorisé à publier autre chose que ce » que Son Excellence vous a demandé de publier. Les com- »s mentaires sont du Sénateur Landry.
(signé) : C. A. P. PELLETIER.
« M. Landry, continue le Soleil ne pouvait assurément recevoir plus rude camouflet. Il a tout simplement prêté au Délégué un langage que celui-ci répudie ».
Ce qui donne à ce télégramme une apparence de vérité, c'est qu'il est publié en même temps qu’un autre télégramme signé par le Secrétaire de Votre Excellence et allant à dire — je cite — :
« Quand Son Excellence le Délégué aura à exprimer son opinion sur une question quelconque, il se chargera de le faire lui-même ». ! :
La conclusion ? Tout le public l'a trouvée et je passe pour avoir été formellement désavoué par Votre Excellence.
Est-ce bien le cas? C'est ce que je me permets de vous demander aujourd’hui.
Votre Excellence connaît tous les faits et est en position de me rendre la justice que tout naturellement j'ai le droit de demander. ,
Priant Votre Excellence d'accep'er l'hommage de mon profond dévouement je demeure,
De Votre Excellence, le très humble serviteur.
Chambre du Sénat P. LANDRY.
17 Mai 1897.
La réponse impatiemment attendue, en s'en doute b'ei, se fait attendre et le sénateur Landry se permet d’insisier :
A Son Exc. Mgr Merry del Val.
Dél. Apost.
ECELLENCE,
J'ai eu l'honneur de vous faire remettre à la date du 17 mai dermier, une lettre au sujet de l'incident des dépiches télégraphiques échangées à proros des dernières él2ctions provinciales de Québec, entre le Solzil, M. le Sénateur Pelletier, M. l'Abbé Tampieri et moi-même. Ves occupations multiples vous ont probablement empêché de me donner jusqu'à ce jour la réponse que je sollicitais. Vo‘re Excellence me pardonnera sans doute si j'ose me permettre de me rappeler à son Souvenir et de lui demander, aussitôt que Votre Excellence aura le loi. sir de me Ï4 donner, la faveur d'un accusé de réception me di sant si je puis compter sur la réponse que de nouveau je mu permets de solliciter.
Votre Excellence atlath2 peut-êlre une importance bicn mi. nime à cet incident : peut-être même n'a-t-elle pas resu li lettre à laeçuelle je fais allusion et qui est restée sans réponse.
Ün mot dissipera tout doute et me permet ra de savoir exactement ce qui en est.
Dans l'espoir que vous daignerez me pardonner mon insistance et me faire l'honneur d’une réponse, je demeure de Votre Excellence,
le très humble e{ toujours dévoué servitur.