ABANDON DE LA MINORITÉ AUX VEXATIONS DE LA MAJORITÉ
Pour tout Sujet Britannique, il devrait suffire d'avoir démontré que les droits des Catholiques à leurs Ecoles Séparées dans Manitoba et le Nord-Ouest reposent sur l’honneur même de l’Empire, qui a été engagé par les assurances données officiellement au nom et « par l'autorité de Sa Majesté ».
Pour tout Canadien digne de ce nom, ü devrait suffire d'avoir prouvé que la justice la pius élémentaire demande le respect des conditions qui ont été stipulées et auxquelles le Canada a été partie intéressée, puisqu'il a accepté l’accom-
modement sans lequel il ne serait pas aujourd'hui en possession du pays qui couvre la moitié de ses domaines.
À ces. considérations spéciales et d’un ordre si élevé, je puis ajouter d’autres motifs qui sont, il est vrai, d'une application commune et ordinaire, mais qui ne sont pas pour cela sans importance. Je sais que la minorité ne devrait pas êtra maltraitée, précisément parce qu'elle est la minorité, et que dans toute société bien organisée, comme dans toute famille bien conduite, il doit y avoir rune protection pour les faibles. Un père de famille sait fort bien s’interposer pour protéger ses enfants les plus faibles contre leurs frères plus foris. La grande République voisine n'a pas hésité à se jeter dans une guerre civile longue et sanglante, pour protéger les nègres des Etats du Sud. Comment le Canada peut-il rester spectateur inactif des souffrances d’une classe de ses enfants, qui demandent protection!
Que tous et chacun pèsent les conséquences désastreuses que peuvent entraîner les aux principes que l'on invoque aujourd’hui contre nous.
La Confédération Canadienne n'est qu’à sa vingt-septième année d'existence, Manitoba à sa vingt-quatrième, et voilà déjà que les Catholiques de cette Province sont ostracisés. Non seulement-ils sont privés de leur part légitime des deniers publics affectés à l'éducation, mais même les taxes qu’on leur impose pour des fins scolaires sont pour le bénéfice d'écoles conduites contrairement à leurs convictions religieuses. Plus que cela, les propriétés scolaires de ces mêmes Catholiques sont frappées de confiscation, quoique ces propriétés aient été acquises par l'argent des Catholiques, Sans secours étranger; et nos législateurs d'Otiawa tolére- 1aient tout cela! Où un pareil système conduira:t-il le pays?
Aujourd’hui, c'est la spoliation et la confiscation arbitraire; demain ce pourra être l’emprisonnement! Puis, si la majorité le veut, puisque l’on dit qu’elle est sans contrôle, ce Pourra être la déportation ou la mise en force des lois péna-
les. Manitoba a déjà vu ‘un de ses enfants mis hors la loi, lorsque pourtant on lui avait promis protection et immunité.
On doit convenir que c'est un jeu dangereux que de traiter les minorités comme si elles étaient des quantités insignifiantes, dont on ne doit nas tenir compte.
Une épingle est bien le plus petit des articles de toilettes ; si on en fail l'usage auquel il est destiné il peut contribuer à l'élégance et au confort d'un vêtement; mais si ce petit article est jeté sans précaution sous le talon, il peut gêner celui qui en ferait un pareil usage. Bientôt l’imprévoyant sentira sa démarche embarrassée et retardée, fût-il le plus élégant. et le plus prompt des marcheurs. Si cet homme persiste à ne pas reconnaître son erreur, elle pou lui occasicnner des affections nerveuses bien incommodes et suscepübles des plus désastreuses conséquences. Quelque chose de semblable peut se produire dans toute organisation sociale. Une minorité, si petite et si faible qu'elle puisse paraître, aura toujours son influence. Cette nfnorité, traitée avec justice et les égards auxquels elle a droit, peut ajouter et ajoutera certainement à la force et à l'honneur d'un pays; mais si cette même minor'té est méprisée et si, au Leu de lui assigner la place qui lui convient, on veut la fouler aux pieds, oh! alors on peut s'attendre à un résultat bien différent.
Après tout, cette minorité opprimée aujourd'hui n’est pas, même numériquement parlant, aussi insignifiante qu'on paraît le croire. Dans le Nord-Ouest, les Catholiques sont à peu près ‘un cinquième de la population blanche, tandis que dans Manitoba ils sont presque un septième de toute la population; ce qui veut dire que même dans Manitoba, les Catholiques sont plus nombreux, en proportion du reste de la population que les Protestants ne le sont dans la province - de Québec, par rapport aux Catholiques.
Si je ne me trompe, il y a une opinion exprimée dernièremeni à la Cour Suprême, qui pourrait s'appliquer à la pro-
vince de Québec de la même manière qu’on voudrait l'appliquer à Manitoba.
Je sais que la majorité de Québec ne tentera jamais de dépouiller la minorité de cette province des avantages que la loi lui accorde, en matière d'éducation. Je suis. fier et heureux que les dispositions, si bien connues de mes coinpatriotes et coréligionaires, puissent m'inspirer cette conviction et cette confiance.
Cependant, si par impossible, la majorité dans Québec songeait à priver la minorité protestante des droits et privilèges qui lui ont été reconnus avant son entrée dans la Confédération et qui ont été sanctionnés par la loi depuis; oui, si l'on faisail une pareille tentative, nous serions les témoins de ja plus violente commotion que le pays ait jamais vue. D'Halifax à Victoria, de l'Ile de Sable à l'Île Charlotte; par eau et par terre, tout le pays et tous 8es habitants seraient mis en mouvement pour protester contre l'injustice, la mauvaise foi, l’empiétement, etc., etc.
L'excitation serait telle qu'à Ottawa on aurait vite à désavouet la loi provinciale. Alors, l'autonomie (?) provinciale au rait à battre en retraite devant l'autonomie fédérale; ‘out cela serait fort bien et les évêques Canadiens Catholiques seraïent des premiers à joindre leurs voix à celles des protostants de Québec, pour demander qu’on les traite avec justice.
Comment se fait-il donc qu'une tentative semblable soit appréciée si différemment quand elle est dirigée contre la minorité de Manitoba et du Nord-Ouest? Hélas! la seule explication possible, c’est qu'il y a deux poids et deux mesures, selon la violence de ceux qui crient ou les dispositions de ceux auxquels on applique ces poids et ces mesures.
Le dernier recensement général du Canada (et il n'est pas Partiai à notre égard), divise la population comme suit en chiffres ronds : deux millions de Catholiques et deux mil.
lions huit cent mille non Catholiques, Protestants et autres. VIT. — Vers l'Abtme. 20
La différence est considérable sans doute, mais elle ne l'est pas assez pour justifier l'opinion qui semble prévaloir, que les Catholiques ne doivent pas être traités comme les autres et qu'ils sont tenus d'accepter en silence, voire même avec reconnaissance, tout ce qui est décidé par leurs concitoyens de croyances différentes.
Nous avions la paix dans le Manitoba et le Nord-Ouest, au sujet de léducation. Les promesses parties d'Angleterre avaient été répétées à Ottawa et leur écho bienfaisant se répercutait dans les prairies de l'Ouest. Alors vint un homme, qui répandit sur ce pays ‘un souffle de discorde et de fanatisme. Des politiciens n'hésitèrent pas à se servir de cette arme dangereuse, pour défendre leur propre position; ils feignirent le désir d’abolir toute instruction religieuse dans toutes les écoles. Ils ne pouvaient pas ne pas prévoir le résultat ultérieur de leur tentative. La majorité a élevé la voix contre ce projet, au moins pour ce qui concernait ses écoles, et cette majorité a fait un pacte avec les hommes de la politique. La majorité dit aux auteurs de la loi scolaire : vous pouvez abolir les écoles Catholiques, nous n'en serons que trop contents, mais ne touchez pas à nos écoles protestantee, nous voulons qu'elles restent ce que nous les avons faites. Fort bien, dirent les politiciens, donnez-nous un vote compact, soutenez-nous dans toutes nos mesures et, à cette condition, non seulement nous abolirons les écoles Catholiques, mais même nous forcerons ceux qui les soutiennent à payer pour les vôtres. Et il fut fait ainsil Les écoles Catholiques sont répudiées par une loi qui protège et enrichit les écoles conformes aux idées des Protestants. La paix a cessé depuis dans le pays; la discussion est parmi les citoyens; cette semence si dangereuse prend racine dans le Nord-Ouest et une pénible agitation menace la Confédération.
Les partis politiques redoutent ou désirent le résultat qui peut suivre toute cette excitation: les tribunaux sont à la recherche des interprétations les plus subtiles; les auteurs
les plus savants sont consultés pour s'assurer si le Parlement du Canada savait ou ne savait pas ce qu'il disait ou ce qu’il voulait dire, quand il a préparé et voté la Constitution de Manitoba. Au cours de ce tournoi politico-légal, les opinions les plus contradictoires sont exprimées par les hommes également instruits : les uns prétendent qu'il n'ya pas lieu de désavouer une loi inconstitutionnelle, parce qu’elle est nulle; d’autres, au contraire, affirment qu'on ne devait pas désavouer l'Ordonnance du Nord-Ouest, sous le prétexte qu’on n'a pas prouvé qu'elle fût inconstitutionnelle. On dit oui et on dit non, et ce désaccord empêche la protection requise et demandée. À
Ïl est évident au reste que la phraséologie défectueuse d'une loi n’est pas la source véritable de nos difficultés, et voici la preuve de mon assertion.
L’Acte de Manitoba passé par la Législature Fédérale en 1870 et ratifié par le Parlement Impérial en 1871, se:lit comme suit à la clause 23 :
« L'usage de la langue française ou de la langue anglaise sera facultatif dans les débats des Chambres de la Législature, mais dans la rédaction des archives, procès-verbaux et journaux respectifs de ces Chambres, l'usage de ces deux langues sera obligaloire; et dans toute plaidoirie ou pièce de procédure par devant les tribunaux... il pourra être également fait usage, à faculté, de l'une ou de l’autre de ces langues. Les Actes de la Législature seron: hnprimés et publiés dans ces deux langues. »
La rédaction de cette loi est certainement parfaitement claire, le sens en est évident et tout à fait intelligible; il ne peut pas y avoir deux opinions sur sa signification véritable. Eh bien! qu'estil arrivé? Le Gouvernement Local de Manitoba, malgré un statut fédéral si clairement exprimé, et au mépris de la sanction donnée à ce statut fédéral par le Gouvernement Impérial: oui, le Gouvernement de Manitoba a proposé, et la majorité qui l’appuie a voté ce qui suit :
« Nonobstant tout statut où loi contraire, la langue anglaise sera seule en usage dans la rédaction des archives et des journanx pour l'Assemblée Législative pour la Province de Manitoba, et dans toute plaidoirie ou pièce de procédure émanant de toute Cour de la Province de Manitoba; les Actes de la Législature de Manitoba ne devront être imprimés et publiés que dans Ïa langue anglaise. »
Le Lieutenat-Gouverneur sanctionna ce projet de loi, quelqu'inconstitutionnel et injuste qu'il fût et il est entré au livre de nos Statuts sous la désignation 53 Victoria, Chapitre 14.
La chose fut référée à Ottawa. On s’y plaignit d'un acte si injurieux à la dignité du Parlement Britannique, si subversif de la Législation Fédérale et si préjudiciable aux imtérêts de la population Canadienne-Française. Je le demande, qui a élevé la voix dans le Parlement Fédéral, qui à agi de façon à ce qu’un acte si inconstitutionnel soit rayé des Statuts de la Province de Manitoba? Que les Membres du Sénät et des Communes qui vont bientôt se réunir à Ottawa me permettent de leur dire avec respect, mais en toute franchise que nous avions droit de compter sur leur protection ct que nous la leur demandons instamment.
Par contre et depuis, la cause de nos écoles est portée de tribunal en tribunal, pour avoir une opinion sur les subtilités de langage qui peuvent être renfermées dans la clause 22 du même Âcte de Manitoba. La clarté du langage de la clause 28 ne nous à été d'aucun avantage et on s'efforce de prouver que la clause 22 est inintelligible et cela pour éviter de nous rendre la justice de reconnaître des droits assez clairement indiqués, si l’on donnait à cette clause sa signification naturelle.
J'aime mon pays; je voudrais voir ses institutions politique le sujet de l'admiration; je serais heureux de sentir que la liberté, qu'elles sont censées accorder, est en réalité l'apanage de tous, mais, hélas! les événements des dernières années ne montrent pas le Canada : ni les Canadiens, sous le jour le plus avantageux.
Les préceptes divins ont préparé ma volonté à la soumission aux lois du pays de mon allégeance, maïs mon cœur ne peut pas ne pas saigner, quand ces lois sont injustes et sacrifient les intérêts d’un si grand nombre des loyaux sujets de Sa Majesté. Les Catholiques sincères obéissent aux lois, même à celles qui leur sont les plus préjudiciables et qui leur sont imposées, précisément parce qu'ils ont des convictions Catholiques. Quelle cruauté il y a dans l'oppression infligéo précisément parce que les victimes ont l'esprit de soumission |
Que Dieu pardonne aux auteurs de ces lois et à ceux qui les protègent; qu'il les éclaire, afin que tous puissent comprendre que les mauvais traitements infligés à la minorité ne peuvent pas manquer d'être préjudiciables à la Province de Manitoba, aux Territoires adjacents et même à toute la Puissance du Canada.
+ ALEX. TACHÉ, Arch. de Saint-Boniface,