ARCHEVÊQUE DE MONTRÉAL
M. le surintendant, M. le premier ministre,
Monseigneur, Messieurs,
1l faut se défier des discours émouvants après diner. Les médecins disent qu'ils sont très nüisibles à la digestion.
Invité à adresser la parole après les disecurs éloquents de ce matin, je prendrai les choses par leur côté le plus aimable : ce sera une simple causerie.
Copnaissez-vous cette histoire arrivée à Mgr Bourget de sainte mémoire ? Il visitait un jour un de ses curés très gravement malade et sans espoir de guérison. Il lui disait pour l'encourager et le consoler : “ Mon cher ami, vous allez quitter la terre sans regret, n'est-ce pas ? Elle n'est après tout qu'une vallée de larmes. Qu'est-ce que nous y rencontrons, en effet ? Des épreuves, des douleurs ; que sont nos joies ? “ Le spirituel curé lui répondit en souriant : “ C’est vrai, Monseigneur, la vie est triste, mais parfois, tout de même, on rencontre de bons petits bouts ”.
Ne pourrais-je pas répéter la même chose en ce moment ? Ces jours derniers, j'étais dans les régions montagneuses du nord, où je visitais la population si franchement catholique des paroisses les plus reculées de mon diocèse, C'était pour mon cœur d'évêque “ un bon petit bout de la vie ”. Hier tont
le peuple de Montréal était réur: à Notre-Dume. Nous priions ensemble, évêques, prêtres, citoyens, au pied des autels dans un même sentiment de religion et de fraternité : c'était pour la patrie un heureux iostant de la vie nationale. Aujourd'hui, c'est la fête de l'École normale. Les anciens élèves se sont rassemblés comme les membres d'une même famille. Ils célèbrent “ la fête du retour ”, comme l’a si bien dit M. le principal. C'est, en même temps, la fête de l'éducation. Pour vous tous, messieurs, n’est.ce Pas un heureux bout de la vie ? Quel beau, quel consolant spectacle ! Hier, les représentants de l'autorité religieuse ét de l'autorité civile se réunissaient dans lo temple pour la fête nationale, Aujourd'hui, on les trouve encore réunis pour la fête de l'éducation. C'est le privilège de notre pays : pendant qu'ailleurs on sépare, ici on unit, et cela n'étonne personne. On comprend qu'il doit en être ainsi et que c'est pour le bonheur de tous. Oui, au Canada, l'Église et l'État n'ont fait qu'un dans le passé ; puissent-ils toujours marcher ensemble,
Quand je préside nos belles retraites pastorales, je ne puis me défendre d’une émotion profonde. Des milliers d'âmes, des paroisses entières m'apparaissent derrière ces prêtres réunis pour la méditation et la prière. Ce sont des chefs de peuple que j'ai devant moi.
Eh bien, j'éprouve, messieurs les institnteurs, un sentiment analogue en vous contemplant. Derrière vous Jj'aperçois ces milliers d'enfants auxquels vous inculquez les principes d’une éducation chrétienne et catholique, la génération qui pousse, la société de demain. En vous, c'est l'avenir que je salue.
De temps en temps, nous entendons parler d'instruction obligatoire. Il en est même qui voudraient en faire l'objet
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d’une loi. Mais cette loi n'existe-t-elle pas déjà et plus impérieuse que celle qui sortirait des parlsments ? L'un des plus graves devoirs du père et de la mère n'est-il pas de former l'esprit et le cœur de leur enfant ? Les premiers maîtres d'école de par la loi naturelle et la loi divine, ne sont-ce pas les parents eux-mêmes ? Que de fois le regretté M. Verreau revenait sur cette vérité hélas oubliée per un trop grand nombre !
Empêchés par leur inexpérience, leur manque de connaissances, les travaux absorbants de leur état de s'acquitter de leur auguste mission, le père et la mère se choisissent des représentants dans la personne d'instituteurs et d'institutrices compétents. C'est à eux, remarquesz-le bien, qu'il appartient de faire ce choix, et l’on comprend dès lors quelle prudence, quelle sagesse, quel zèle ils doivent y mettre, puisqu'il s'agit de ce qu’il y a de plus grand et de plus sacré pour eux, l'âme de leur enfant. Les professeurs ne peuvent pas leur être imposés par des lois. L'école est, avant tout, le prolongement du foyer domestique. C'est l'œuvre familiale qui s'y continue, s’y développe, s'y perfectionne, et l'instituteur nous y apparaît revêtu de l'autorité paternelle, et dès lors, on comprend ce que doit être le rôle de l'État dans cette question vitale de l'éducation.
En certains pays on oppose l'instituteur laïque à l'instituteur religieux, l'enseignement laïque à l’enseignement religieux, comme si ce mot de laïque exprimait un antagonisme avec tout ce qui est chrétien. Regrettable état de choses ! Heureusement il n’en est pas ainsi chez nous. Maîtres séculiers ou maîtres religieux sont animés de la même foi, soumis au: mêmes directions de l’Église, et je suis heureux de les voir aujourd’hui, se donnant la main à ces agapes fraternelles.
J'espère que le laicisme, tel qu'on l'entend ailleurs, c'est-à-dire l'esprit anti-religieux ne pénétrern jamais dans aucune de nos maisons d'enseignement.
Mais je suis bien loin de l'histoire que je vous contais au début et que j'avais simplement l'intention de commenter en peu de mots ; j'y reviens. Oui, nous sommes à un bon moment de notre vie et nous devons tous en bénir le ciel. N'est-il pas vrai que nous Comprenons mieux la vérité de cette parole du Psalmiste “ Qu'il est bon et agréable pour des frères de se trouver ensemble ” !
Votre École normale, messieurs, me rappelle l'homme qui lui a consacré, pendant de si longues années, ses talents, son énergie, son dévouement le plus entier : M. l'abbé Verreau. Pourrions-nous l'oublier dans uve circonstance comme celle-ci ? Son nom est, il me semble, dans toutes les bouches et dans tous les cœurs. Il est vraiment de la fête. Déjà vous lui avez rendu hommage, vous ne sauriez jemais trop lui témoigner votre reconnaissance. Il a été Pour cette institution un bienfaiteur incomparable. I] s'est en quelque sorte identifié avec elle. Directeur, professeur, confident, conseiller, prêtre généreux, Charitable à l'excès, historien, écrivain érudit, bibliophile, patriote, M. l'abbé Verreau a ététout cela. Je l'ai conou intimement. Pendant deux ans, il me fit l'honneur de m'associer à son ministère, en me confiant la direction de l'âme de ses élèves, De là, vous le comprenez, l'affection que je lui garde et les liens qui m’attachent à l’École normale.
Le prêtre appelé à lui succéder vous est connu. Personne ici ne contestera qu'il est bien l'homme de la situation, et je me félicite aujourd'hui d'avoir largement contribué à sa nomination, =
Messieurs, parmi les orateurs que j'ai entendus ce matin il
316 LES FÊTES JUBILAIRES Dr 4 en est un que je me permettrai de mettre à l'ordre du jour : c'est celui qui nous a dit avec une si noble simplicité : “ J'étais . un pauvre enfant, sans ressources, sans protection aucunc ; M. l'abbé Verreau m'a recueilli, il m'a aimé, ila veillé sur moi. C'est à lui que je dois tout ce que je suis aujourd’hui”. Au cours de vos fêtes il ne se prononcera pas de paroles plus éloquentes que celles-là. Ce qu'est devenu le pauvre enfant de jadis, je le sais : un citoyen honorable, compatissant à son tour pour tous les indigents et les délaissés. Je tiens à le remercier publiquement.
Vous tous aussi, messieurs, je vous remercie et vous félicite du bel exemple que vous donnez'aujourd'hui à la jeunesse de notre pays. Vous vous montrez reconnaissant envers tous ceux qui vous ont fait du bien et vous proclamez bien haut votre gratitude. Plus tard d’autres publieront de vous ce que vous dites vous-mêmes des maîtres qui vous ont formés. Ces sentiments vous honorent, Pour moi, je dirai en vous quittant que j'ai vu et entendu ici des hommes de cœur.
‘ Le Premier ministre de la province, l'hon. Lomer Gouin, nous fit l'insigne honneur d'assister à nos fêtes jubilaires. Il ne laissa pas que le souvenir de sa bienveillance, mais il présenta à la vénérable École normale Jacques-Cartier un royal. cadeau des noces, La promesse qu'il lui fit alors de bâtir dans le délai d'une année, une nouvelle école d'application, s'est en partie réalisée puisque, durant la session de mars dernier (1908) un crédit de $15,000 a été voté à cette fin. Les travaux de construction commenceront au printemps. M. le Premier ministre parla à peu près en ces termes.