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Les économistes, les socialistes, et le christianisme [microform]

Au milieu des agitations où les sociétés vi vent depuis une année, elles s’interrogent avec anxiété sur les causes du mal qui les dévore, et dont les progrès lents et longtemps inaperçus du grand nombre se sont tout à coup révélés par tant de violences et tant de ruines. C’est au cœur même de la société qu’il faut pénétrer, ce sont ses doctrines qu’il faut scruter pour s’expliquer la profondeur de ces désordres. Les doctrines sont l’ame de la société; ce sont elles

qui lui impriment le mouvement dans l’ordre

matériel aussi bien que dans l’ordre moral. Les graves difficultés qui travaillent aujourd’hui le monde social n’apparaissaient, il y a peu de temps encore, que sous la forme de difficultés de l’ordre économique; mais ce n’était là que l’apparence. Sous les questions d’intérêts, il y avait des questions de principes; il y avait tous ces redoutables problèmes qui de tout temps ont agité le monde : Dieu, la destinée immortelle de l’homme, l’éternelle guerre des sens contre l’esprit, des séductions du sensualisme contre les sévérités du renoncement chrétien ; c’était de tout cela qu’il s’agissait dans les luttes qui, pendant les quinze dernières années, ont tenu les intelligences attentives, et c’est encore ce qui se débat aujourd’hui dans les luttes armées où la société est réduite à la nécessité de combattre pour son existence même. Par le cours inévitable des choses, les doctrines ont passé dans les faits. La logique du peuple va droit à l’application ; une fois tombées dans son domaine, les idées, qui ne semblaient, dans la bouche de leurs propagateurs, que des folies impossibles, sont devenues des réalités redoutables. Dans les audacieuses tentatives qui ébranlent sur ses bases l’ordre social , il y a plus de coupables qu’on ne croit. Ce n’est pas seulement aux novateurs, ce n’est pas seulement aux malheureux qui se sont laissé tromper à l’appât

Et le christianisme.

de leurs promesses séductrices, qu’il faut s’en prendre; la société tout entière a de graves reproches a se faire. Les doctrines dévastatrices, avant de pénétrer dans le peuple, avaient trouvé accueil dans les classes élevées. Là sans doute elles ne s’étaient point présentées sous les formes menaçantes qu’elles affectent aujourd’hui; mitigées dans leur expression, entourées de toutes les précautions de l’intérêt bien entendu, elles semblaient concilier le bénéfice des passions satisfaites avec la sécurité d’un ordre social en apparence inébranlable. C’était sous la forme des doctrines de l’économie politique anglaise que l’idée sensualiste, qui s’est depuis transformée en socialisme, attirait à soi, par les vérités utiles mêlées à ses erreurs et par l’incontestable générosité de ses intentions, bien des Ames honnêtes que le matérialisme pur aurait révoltées; mais, pour qui sait voir jusqu’au fond des choses, il n’y avait pas à se tromper sur la pensée capitale du système. A son insu, l’économie politique anglaise, en constituant la science sociale sur des données sensualistes, préparait la voie aux démolisseurs du socialisme.

Pour combattre les progrès du mal, il aurait fallu , au lieu de livrer les classes ouvrières à elles-meines, user pour le bien des moyens de propagande dont on usait si activement pour le mal. Pour cela, il fiillait qu’une charité ardente

animât les classes supérieures; il fallait qu’en exerçant sur les classes ouvrières un patronage désintéressé, on leur fît comprendre quels périls renfermaient pour elles les doctrines qu’on leur offrait sous des apparences si séduisantes. Pour les soustraire aux influences corruptrices qui les assaillaient, il fallait gagner leur cœur; or, la charité qu’inspire le christianisme, la charité, qui aime et respecte l’homme à qui elle s’adresse, qui voit en lui un frère malheureux et souvent égaré, pouvait seule y réussir. Quelques hommes, animés de sentiments chrétiens, l’ont tenté avec succès; mais ils étaient peu nombreux, et leur charité, tout ardente quelle fût, n’a pu suffire à la tâche. L’économie politique se préoccupait vivement de l’état des classes ouvrières, ses travaux ont apporté d utiles secours à la charité ; mais le dévouement à la classe ouvrière qui inspirait les écrivains ne pénétrait guère dans le public; et d ailleurs, par son principe même, l’économie politique sensualiste était impuissante à susciter la charité. Cette nécessité d’un patronage sérieux des classes inférieures par les classes riches, les dangers que court la société quand elle néglige ce devoir chrétien, sont au nombre des enseignements qu’il a plu à la Providence de donner au monde au milieu des calamités dont elle nous

afflige.

ET LE COaiSTIÂNlSMK. 5

Le point de départ de toute ‘l’économie politique sensualiste, c’est le principe du développement indéfini des besoins. Or, entre ce principe et la morale, telle que l’entendent les sociétés chrétiennes, il n’y a point de conciliation possible. Dans la doctrine chrétienne, l’idée du bien et de la vertu est inséparable de l’idée du sacrifice ; elle implique la victoire de l’homme sur ses penchants désordonnés, et la nécessité d’une lutte constante de l’homme contre luimême. Cette nécessité fait horreur aux apôtres de la doctrine du développement indéfini des besoins; suivant eux, c’est outrager la nature humaine que de contester la légitimité de son penchant aux satisfactions matérielles; la loi du renoncement est pour eux une loi contre nature, aussi ont-ils prétendu constituer la science

j de la richesse indépendamment de la morale. fi

Mais ils oubliaient qu’il n’y a rien dans l’ordre r

social qui ne relève de la loi morale, parce qu’il î

n’y a pas dans la vie humaine un seul acte qui |

soit indifférent au point de vue du bien. Ainsi I

ï la morale sera la première de toutes les sciences

I sociales, celle dans laquelle toutes les autres

1 trouveront leur point de départ et leur règle

I inviolable. L’économie politique sera donc su- î

\ bordonnée à la morale; ce que celle-ci déclarera ^

bon devra être reconnu utile par celle-là; il I

I pourra y avoir entre elles contradiction appa- S

rente, parce qu’on n’aura pas aperçu dès l’abord toutes les conséquences de l’acte que l’on considère comme utile, bien que la morale le désavoue ; mais, si l’on se donne la peine d’attendre que l’expérience en ait révélé la portée , on trouvera que, tout compte fait, l’oubli des préceptes de la morale a fini par être funeste même dans l’ordre du bien-être.

On ne peut pas impunément méconnaître les lois essentielles de l’activité humaine et prétendre isoler des faits qui, de leur nature, sont intimement dépendants l’un de l’autre; il n’y a de progrès véritable, pour la» société comme pour les individus , que celui dont le perfectionnement moral est le principe : c’est par la puissance de sa volonté, aidée des lumières de l’intelligence, que l’homme transforme le monde physique et l’asservit à ses besoins; comment alors conserverait-il cet empire sur les choses, s’il se plaçait hors des conditions auxquelles il lui est donné del’exercer? si, au lieu de dominer sur la nature par l’ascendant d’une volonté libre et souveraine, il permettait à la nature de dominer sur sa volonté par l’attrait trop écouté des jouissances sensibles? Le progrès social est une œuvre complexe, dont toutes les parties se correspondent et se rattachent les unes aux autres par des liens intimes et indissolubles. C’est des profondeurs de la personnalité humaine que

part l’impulsion* qui le produit; c’est la qu’il faut pénétrer quand on prétend accélérer sa marche. C’est sur la volonté qu’il faut agir, car c’est par une volonté droite et ferme que l’homme parvient à la conquête du bien, du vrai, du beau, de l’utile. Le développement simultané de toutes les facultés de l’homme qui répondent à ces divers objets de son activité, dans leur rang de prééminence et de subordination naturelles, voilà l’idéal du progrès. Rarement les hommes y atteignent; si parfois ils

parviennent à réaliser dans le cours des temps cette admirable unité, il ne leur est guère donné de s’y reposer; dans la lutte que se livrent sans cesse les penchants contraires de l’humanité, les sens usurpent trop souvent la prééminence sur l’esprit ; et alors c’en est fait de cet heureux accord de toutes les facultés de l’homme, tendant d’une commune impulsion vers un but unique et réalisant par leur constante harmonie le progrès vrai et durable. L’humanité souffrira de cet oubli des lois naturelles de son existence, non-seulement dans le développement de ses facultés élevées , mais elle en souffrira même dans son bien-être. Aussi le premier soin d’une science qui se propose de déterminer les conditions de l’aisance générale, doit-il être de reconnaître qu’elle est subordonnée ^dans ses lois aux principes de l’ordre moral , et

que ces principes doivent être pris par elle en considération en tant qu’ils influént sur la production et la distribution des richesses. Faute de respecter cette supériorité naturelle de la science du bien sur la science de l’utile, faute d’accepter l’intervention légitime de l’élément moral dans la recherche des moyens les plus propres à assurer le bien-être de tous, l économie politi([ue va à l’encontre de son but : elle compromet, au lieu de le servir, le progrès matériel des

peuples.

La séparation de l’économie politique d’avec la morale, qui est la science sociale générale , est tellement hors de la nature des choses, que les économistes ont été ramenés, par l’inévitable force de la logique, à prendre pour leur point de départ des données qui ne sont au fond que des principes de morale. Seulement à la morale du christianisme ils ont substitué la morale de l’intérêt. Sans renier ouvertement cette morale chrétienne qui fait le fond de nos moeurs, on s’est contenté de l’écarter comme une superfluité et d’édifier la science dans l’ordre purement matériel, dont on a fait insensiblement

l’ordre social tout entier.

Dans le cours de cet écrit nous rechercherons d’abord ce qu’ont fait pour les sociétés, pour l’amélioration du sort du grand nombre, les doctrines de l’économie politique anglaise. Avant

tout, nous nous attacherons à caractériser ces doctrines ; pour y parvenir, nous ne reculerons point devant des citations multipliées. Les reproches que nous adressons à l économie politique sont graves, nous ne saurions les appuyer de trop de preuves; il y a d’ailleurs dans les écrits de certains économistes , surtout des Anglais , des choses tellement étranges, que l’on serait peut-être tenté de nous taxer d’exagération si nous n’apportions des textes à l’appui de nos assertions. Les doctrines étant connues, nous rechercherons quelles en ont été les conséquences dans l’ordre pratique, et nous pourrons nous convaincre qu’ici comme partout l’erreur n’a enfanté que le désordre; qu’au lieu du bien-être sans limites que promettait le sensualisme, il n’a donné au peuple qu’une misère que chaque jour tend à aggraver.

Nous prouverons ensuite que le socialisme , dans ses principes fondamentaux, n’est qu’une continuation d^s doctrines de l’économie politique sensualiste, qu’il n’a fait que tirer les dernières conséquences des principes posés par les économistes.

Après avoir suivi l’erreur jusque dans ses conceptions les plus hardies, il nous restera une dernière recherche à tenter : nous aurons à voir comment, même dans l’ordre purement économique, la vérité répond à toutes les conditions

10 LES ECONOMISTES, LES SOCIiLISTES

du progrès social. Nous pourrons nous convaincre que le principe social chrétien , le principe du sacrifice, du renoncement à soi , peut seul mettre la société à même d’atteindre une de ses fins les plus légitimes : l’amélioration du sort du grand nombre; et que le progrès dans la condition du peuple, que l’on a demandé en vain aux doctrines qui flattent le plus la faiblesse humaine , ne se trouvera que dans la pratique sociale des enseignements à la fois consolants et sévères du christianisme.

H Du principe des théories des économistes.

Dès son origine l’économie politique a fait fausse route. Quesnay, qui le premier tenta d’en formuler les lois en corps de doctrine, avait parfaitement saisi la relation intime qui unit la science de la richesse aux principes généraux de la philosophie sociale. Malheureusement cette philosophie était pour lui, comme pour la plupart de ses contemporains, toute renfermée dans les étroites limites du monde des sens. Les besoins matériels , les moyens d’y pourvoir, les jouissances que procurent à l’homme les choses destinées à les satisfaire, là était, suivant Quesnay et les écrivains de son école, le mobile unique des actions des hommes, ainsi que la raison dernière de toute l’organisation sociale.

Tout ce que le cœur de l’homme peut contenir d’affections généreuses , l’intelligence de conceptions élevées, n’était en quelque sorte qu’une transformation du sentiment primitif et

universel du besoin et de l’attrait que ressent l’homme pour les objets doués de la puissance de l’apaiser. Et pourtant, parmi tout ce grossier matérialisme , on est frappé de rencontrer à chaque pas le plus sincère amour de l’humanité, le plus ardent désir de rendre moins lourd le fardeau de l’existence, si accablant pour la plupart des hommes. Singulier mélange d’idées basses et de sentiments élevés, que l’on rencontre chez presque tous les écrivains du dix-huitième siècle, et qui atteste l’influence du principe chrétien même sur les hommes qui semblent le moins disposés à en subir la puissance! Pour qui concevait ainsi l’origine et le but des sociétés, la science de la richesse devait être la première des sciences sociales, toutes les autres en devaient découler comme de leur principe. Aussi est-ce de cette manière que Quesnay conçut son système, que ses disciples, fidèles à la pensée du maître, nommèrent phjsiocralie ou constitution naturelle du gouvernement le plus avantageux aux sociétés. La physiocratie commence par un traité du droit naturel; les lois qui constituent ce droit sont les conditions essentielles auxquelles les hommes sont assujettis pour s’assurer tous les avantages que l’ordre naturel peut leur procurer, et l’ordre naturel n’est autre chose que la constitution physique que Dieu même a donnée à l’univers et par laquelle tout s’opère dans la

nature. Viennent ensuite l’analyse du tableau économique et les maximes du gouvernement où se trouvent résumées les idées bien connues de Quesnay sur l’origine et le développement de la richesse des peuples.

Ainsi , dans les théories sociales de Quesnay, c’est, d’un bout à l’autre, des intérêts matériels qu’il s’agit; ils y sont la source, la raison et la fin de tout. Pour les physiocrates , l’économie sociale est donc toute concentrée dans l’exposé des lois qui président à la création et à la distribution de la richesse. A peine ont-ils conçu l’idée éminemment juste d’une science embrassant dans ses principes généraux toutes ces relations de la vie sociale, qu’entraînés par ce qu’il y a de faux et d’exclusif dans leur manière de comprendre la destinée humaine , ils rabaissent leur i science sociale aux mesquines proportions d’une

r théorie des intérêts matériels. Erreur fâcheuse,

même à ne considérer que la prospérité matérielle des peuples, parce que, dans la réalité, le bien-être général restera toujours subordonné aux principes supérieurs de l’ordre moral ! Erreur grave aussi dans l’ordre spéculatif, parce que, en jetant dès l’abord la science de la richesse hors de ses voies naturelles, elle a rendu et rend de nos jours encore très-difficile la constitution définitive des sciences économiques.

Ap rès les économistes français, vint Adam

Smith qui, par sa rigoureuse méthode d’observation, éleva l’économie politique au rang de science positive et détermina la plupart de ses principes fondamentaux. Philosophe spiritualiste, Smith n’avait garde de voir dans le bienêtre matériel le tout des sociétés ; dans sa pen-

sée, les Recherches sur la richesse des nations

n’étaient que le complément de ses théories philosophiques. Après avoir scruté les facultés humaines dans ce qu’elles ont de plus intime , il couronna ses travaux par l’étude de ces mêmes facultés, considérées dans les lois suivant lesquelles elles s’appliquent à transformer les choses en vue de les faire servir aux besoins; seulement, pour rester plus rigoureux, il crut devoir se borner à exposer le mécanisme suivant lequel les richesses se produisent et se distribuent , et

néo'ligea toutes les considérations de l’ordre mo-

ral, qui lui semblaient trouver leur place naturelle dans la philosophie proprement dite.

Certes, c’était une faute que d’isoler ainsi, dans la théorie, des faits qui, dans la réalité, sont étroitement unis; c’était, en l’écourtant, fausser la science économique dans ses principes mêmes. Sans doute cette science a un objet déterminé • la richesse; et c’est un des mérites de Smith d’avoir nettement tracé à l’économie politique les limites de ses investigations, et d’avoir ainsi fixé son individualité. Mais si la science est obligée.

pour rester elle-même, de se renfermer rigoureusement dans son objet, il n’en est pas moins vrai quelle devra prendre les faits auxquels elle s’applique tels qu’ils se présentent dans la réalité avec les relations qui peuvent exister entre eux et les faits d’un autre ordre. Ainsi, si les faits de la vie matérielle des peuples sont liés dans leur mouvement aux faits de la vie morale , le premier devoir de la science qui traite de la richesse sera de reconnaître cette correspondance de l’ordre matériel à l’ordre moral; de cette façon elle aura embrassé son objet dans toute son étendue, avec toutes ses relations, sans pourtant être sortie de ses limites et sans avoir, en aucune façon , compromis son individualité. C’est là ce que ne comprit point le célèbre auteur des Recherches sur la richesse des nations. En négligeant les rapports essentiels qui subordonnent le progrès de la richesse générale des peuples à leurs progrès dans l’ordre moral , il céda , sans s’en rendre compte , aux tendances matérialistes de son siècle. Pour lui, la séparation de la morale et de l’économie politique n’était qu’une affaire de méthode; c’était un moyen de rendre plus facile l’étude des lois de la richesse en les simplifiant. Pour ses disciples, ce fut un principe, et une fois qu’ils l’eurent admis , ils furent invinciblement conduits à concevoir la science sociale comme l’avaient fait Quesnay et

son école , à un point de vue tout matérialiste.

Tx premier des écrivains de l’école de Smith,

J. B. Say, ne put, malgré l’éminente justesse de son esprit, se soustraire aux conséquences où l’entraînait son principe ; la puissance de logique dont il était doué ne servit qu’à l’y précipiter plus vite et plus avant. Pour lui, la science de . la richesse est la science sociale universelle. L’économie politique peut seule faire connaître les vrais rapports qui lient les hommes en société.

« L’objet de cette science, dit-il, semble avoir été restreint jusqu’ici à la connaissance des lois qui président à la formation , à la distribution et à la consommation des richesses; c est ainsi que moi-même je l’ai considérée dans mon traité d’économie politique, publié pour la première fois en i8o3. Cependant on put voir, dans cet ouvrage même, que cette science tient à tout dans la société. Depuis qu’il a été prouvé que les propriétés immatérielles, telles que les talents et les facultés personnelles acquises, forment une partie intégrante des richesses sociales, et que les services rendus dans les plus hautes fonctions ont leur analogie avec les travaux les plus humbles; depuis que les rapports de l’individu avec le corps social , et du corps social avec les individus et leurs intérêts réciproques, ont été clairement établis, l’économie politique, qui semblait n’avoir pour objet que les biens maté-

riels, s’est trouvée embrasser le système social tout entier. En effet, si nous mettons de côté les rapports qu’ont entre eux les membres d’une même famille, que l’on peut considérer comme ne formant qu’un seul individu, parce que leurs intérêts sont communs, et les rapports purement

personnels de l’homme avec son Créateur, que l’on ne saurait considérer comme faisant partie du corps social, toutes les questions sociales se rattachent à des intérêts réciproques susceptibles d’appréciation (i). »

Plus loin, Say dit encore que « l’économie politique ne s’occupe que des intérêts de cette vie : c’est une chose évidente, avouée. Chaque science a son objet qui lui est propre; l’objet de celle-ci est d’étudier l’économie sociale dans ce monde, et telle quelle résulte de la nature de l’homme et des choses : si elle sortait de ce monde, ce ne serait plus de l’économie politique, ce serait de la théologie. On ne doit pas plus lui demander compte de ce qui se passe dans un monde meilleur, qu’on ne doit demander à la physiologie comment s’opère la digestion dans l’estomac des anges (2). »

Si l’on pouvait conserver quelque doute sur la

(1) Cours complet (V économie politique ‘y Paris, 1840, chez Guillaumin , 1. 1, p. 4.

(2) IbULy p. 49.

portée de ces déclarations de principes, le passage suivant n'en laisserait plus aucun i

« Buffon , dans ses Époques de la nature^ a dit en parlant des premiers âges du monde :

« L’homme de ce temps encore à demi sauvage,

« dispersé, peu nombreux , ne sentait pas sa « puissance, ne connaissait pas sa vraie richesse.

« Le trésor de ses richesses était enfoui, il igno- « rait la force des volontés unies et ne se dou- « tait pas que, par la société et par des travaux « suivis et concertés, il viendrait à bout d im- « primer ses idées sur la face de l’univers. » Ce que Buffon n’a fait qu’entrevoir s’est trouvé complètement expliqué, du moment qu’on a mieux compris l’économie sociale; l’état de société, en développant nos facultés, en multipliant les rapports de chacun de nous avec les autres hommes, a multiplie tout a la fois nos besoins et les moyens que nous avons de les satisfaire. Nous avons pu produire et consommer d’autant plus, que nous étions plus civilisés; et nous nous sommes trouvés d’autant plus civilisés, que nous sommes parvenus à produire et à consommer davantage. C’est le trait le plus saillant de la civilisation. Qu’avons-nous, en effet, par-dessus les Kalmoucks, si ce n’est que nous produisons et consommons plus qu’eux (i). >> La poursuite du

(i) Cours, etc., p. 497*

bien-être étant ainsi posée comme la fin dernière des efforts de l’humanité, comme le but suprême des sociétés, toute la théorie du mouvement social se résumera dans le principe du développement indéfini des besoins, qui sera la donnée sociale universelle; c’est, en effet, sur ce principe que reposent toutes les doctrines de Say; tous ses écrits n’en sont que la continuelle application. On le trouve énoncé de la façon la plus nette dans le passage qui suit ; « L’expériènce nous apprend que le bonheur de l’homme est attaché au sentiment de .son existence et au développement de ses facultés. Or, son existence est d’autant plus complète, ses facultés s’exercent d’autant plus, qu’il produit et consomme davantage. On ne fait pas attention qu’en cherchant à borner nos désirs, on rapproche involontairement l’homme de la brute. En effet, les animaux jouissent des biens que le ciel leur envoie, et, sans murmurer, se passent de ceux que le ciel leur refuse. Le Créateur a fait davantage en faveur de l’homme : il l’a rendu capable de multiplier les choses qui lui sont nécessaires ou seulement agréables ; c’est donc concourir au but de notre création que de multiplier nos productions , plutôt que borner nos désirs (i). »

Dans les premières éditions de son cours com-

(i) Cours, etc., p. 54.

plet, Say s’exprimait ainsi :« Quand l’homme fait partie d’une société civilisée, ses besoins sont nombreux et variés. Dans tous les cas, et quel que soit son genre de vie, il ne peut le continuer à moins que les besoins que ce genre de vie entraîne ne soient satisfaits. Les besoins multiplient les jouissances; la modération dans les désirs, se passer de ce qu’on n’a pas, est la vertu des moutons. Il convient aux hommes de se procurer légitimement ce qui leur manque. » Dans la dernière édition , l’auteur a cherché à mitiger sa pensée dans l’expression, mais ne l’a point changée au fond ; la phrase trop célèbre 'qui égale à la stupide impassibilité de la brute l’acte sublime du renoncement aux jouissances terrestres, y subsiste intacte. D’ailleurs, au passage ainsi corrigé est jointe une note , à propos d’une pensée de Socrate , où ce grand homme pose comme maxime que le bonheur consiste à resserrer le plus qu’il est possible la sphère de nos besoins; cette note nous révèle l’irréconciliable opposition des doctrines de l’école de Say avec le principe social chrétien : « Les anciens, y est-ll dit, n’avaient aucune idée de la nature des richesses et des moyens de les multiplier; ils croyaient qu’elles ne s’obtenaient jamais que par la fraude et la rapine. N’ayant pas su réduire en préceptes l’art de les créer, le plus sublime effort de la vertu pour eux consistait à s’en

ET LE CeaiSTUNISME.

passer ; de là la doctrine des premiers chrétiens sur la pauvreté. » Ainsi cette héroïque abnégation de soi-méme, cet amour sublime de la pauvreté, qui fait depuis dix-huit siècles la force et la gloire du christianisme , n’est plus que la résignation de l’impuissance à des maux qu’on ne se sent pas le courage de vaincre et qu’on accepte avec une dégradante soumission.

En mettant ainsi dans tout son jour ce que les doctrines de Say renferment de condamnable , nous n’entendons point méconnaître tout ce qu’il y avait en lui d’amour sincère de l’humanité. Sans doute, ses intentions sont généreuses , la situation pénible des classes ouvrières le préoccupe, il est animé du désir d’alléger leurs souffrances; mais il tombe dans une déplorable erreur quand il s’obstine à chercher le remède aux maux de nos sociétés dans le principe de l’extension indéfinie des besoins.

Que le principe de Say soit encore au fond de toutes les doctrines de l’économie politique non chrétienne, c’est ce que ne prouvent que trop les écrits les plus récents de cette école. Il nous suffira de citer l’im des derniers et des meilleurs ; les Recherches sur les causes de L’indigence , par M. A. Clément. L’esprit éminemment droit et pratique de l’auteur ne lui permet pas d’énoncer sans ménagement l’axiome fondamental de son école. Mais toujours est-il qu’il l’énonce de telle

sorte qu’il n’y a pas à s’y tromper; nous verrons plus tard comment il l’applique. Il a beau dire qu’il ne faut pas, dans tous les cas, nous abandonner sans aucune retenue à la propension qui nous pousse à étendre nos besoins; que, de même que la plupart de nos autres fa- ^

cidtés, celle dont il s’agit ne concourt à notre ^

bien-être que lorsqu’elle est guidée dans ses dé- f

veloppements par une raison éclairée, par une (

direction empreinte de modération et de sagesse, qui lui est d’autant plus nécessaire que ses écarts peuvent amener des résultats désastreux ; au fond, il n’y a dans tout cela que les précau- |

tions d’un épicuréisme désireux d’éviter à |

l’homme les souffrances dont l’abus des jouis- i

sauces matérielles est la source; il est impossible j|

de voir là autre chose qu’un des derniers et des 1

plus subtils raffinements de la philosophie du ]

bien-être. Le passage suivant met à nu les véritables doctrines professées par l’auteur des Recherches sur les causes de V indigence :

« La faculté d’étendre nos besoins est inhérente à notre nature et aussi indestructible que notre tendance vers le bien-être, dont elle est une conséquence; si certaines croyances peuvent y faire momentanément obstacle en agissant '

fortement sur notre volonté, ces déviations sont partielles et passagères, et elles ne sauraient affecter pendant longtemps la masse des individus.

C’est en vain que , depuis des siècles , quelques sectes philosophiques et presque toutes les doctrines religieuses se sont opposées à 1 extension des besoins, en faisant un devoir de l abstinence, de l’habitude des privations, non comme moyen de perfectionnement moral applicable à la vie actuelle , mais uniquement en vue de satisfaire à des prescriptions que l’on supposait émanées d’un pouvoir surhumain; ces recommandations ne paraissent avoir été comprises en général que coiïime une exliortation à supporter avec patience des maux auxquels on ne pouvait échapper : car, à mesure que les progrès de l’industrie ont amené l’accroissement et une répartition plus équitable des richesses, l’habitude des privations, n’étant plus une nécessité, n’a pu résister à la force d’expansion des besoins; ceux-là mêmes qui faisaient profession de la recommander ont oublié leur théorie dans la pratique de la vie. De nos jours, les doctrines ascétiques, la renonciation aux biens de ce monde , la résignation passive aux souffrances, ne sont guère préconisées que par des philanthropes ou des prédicateurs assez bien pourvus eux-mêmes de tout ce qui peut rendre la vie commode et agréable.

« Le développement progressif de nos besoins étant le résultat d’une loi naturelle dont la puissance n’a jamais pu être arrêtée, même par les croyances religieuses qui ont le plus d’empire

sur les volontés humaines, ce serait perdre son temps et ses efforts que de songer à atténuer la misère en luttant contre cette loi; on arrive- 1 rait d’ailleurs à un résultat contraire au but ,

car ce n’est pas en méconnaissant les conditions essentielles et providentielles de notre existence que nous pourrions parvenir à l’améliorer. >'

La destinée humaine ainsi comprise, il va de soi que la science sociale, avec tous les problèmes qui en dépendent, seront envisagés au point de vue des intérêts, et qu’ils trouveront leur solution dans les faits de cet ordre. L’intéi rét bien entendu décidera de tout. La morale

! de l’égoïsme, par cela même qu’elle renferme la

■ raison suprême de tous les rapports sociaux ,

j I pourra seule donner la clef des difficultés dont

I ces rapports se compliquent. L’amour du bien-

' ■ être sera dans ce système le moteur universel.

Mais que peut en réalité pour la société un pareil principe ? Qu’en faut-il attendre pour son re- ; pos, sa félicité, sa grandeur et sa force ? Possède-t-il

j véritablement la puissance de combler cet in-

! satiable désir de bonheur matériel qu’il a al-

i lumé dans les âmes et auquel il a sacrifié ce qu’il

I y a en nous de plus noble et de plus pur? ou

bien prépare-t-il seulement, aux hommes abusés,

I des souffrances d’autant plus cruelles qu’elles

succéderont à des espérances plus ardentes et plus flatteuses? Quand nous aurons demandé

£T L£ CfiUlSTUMSMB. 25

aux économistes de l’école sensualiste le dernier mot de leurs principes, quand nous aurons considéré dans leur triste réalité les conséquences pratiques de leurs doctrines quant au bonheur des classes les plus nombreuses et les moins bien partagées en ce monde , la réponse à ces questions ne sera pas longtemps douteuse.

Avant d’aborder directement le problème de la misère, et de constater l’impuissance des économistes à le résoudre, il faut établir les principes essentiels d’où dépend sa solution. Ces principes, nous tenons à les demander à ceux-là mêmes dont nous combattons les théories ; c’est dans leurs ouvrages que nous irons chercher les armes dont nous nous servirons contre eux. Il y a beaucoup de vérités utiles à recueillir dans les travaux des économistes. Il est arrivé trop souvent que des hommes dont l’intelligence droite et lecœur chrétien se révoltaient à l’aspect du matérialisme des économistes , ont enveloppé dans une même proscription les principes fondamentaux de la science et les conclusions que scs adeptes en tirent. Nous ferons en sorte d’éviter cet écueil.

Les esprits éminents qui se sont appliqués à l’étude des lois suivant lesquelles les richesses se produisent et se distribuent dans la société, sont parvenus par une rigoureuse méthode d’observation à poser des principes généraux, exprès-

sion fidèle de faits qui se reproduisent tous les jours sous nos yeux et qui tiennent à ce qu’il y a de fondamental dans la nature intime de l’homme et dans ses rapports avec le monde extérieur. C’est à l’aide de ces principes généraux , incontestablement vrais pour tous les temps et pour tous les lieux j que nous mettrons en évidence ce qu’il y a de faux et de dangereux dans les théories de l’économie politique sensualiste. Nous nous efforcerons de prouver que c’est pour n’être pas restés conséquents avec les principes auxquels l’observation les avait conduits, que les économistes ont abouti dans leurs doctrines à des conclusions qui auraient été la ruine des sociétés si l’on avait pu parvenir à les faire dominer dans les mœurs et dans les institutions. C’est surtout dans les Principes tte'conomie poliüque de M. John Stuart Mill , publiés il y a à peine une année en Angleterre, et dont l’apparition a causé dans ce pays une vive sensation, que nous irons puiser le résumé des doctrines admises comme classiques par tous les hommes qui se sont sérieusement occupés des lois du mouvement social quant au progrès de la richesse. C’est dans ce livre, le plus remarquable qu’on ait écrit sur la science économique depuis Adam Smith, que se trouve l’exposé à la fois le plus complet et le plus lucide des principes de cette science envisagée à son véritable point de

ET LE CBHISTIANISME.

vue, et traitée d’après sa véritable méthode , la méthode expérimentale.

Rendre aussi bonne que possible la condition matérielle du grand nombre, trouver le moyen d’assurer aux travailleurs les plus humbles une somme de ressources qui les mette à l’abri des souffrances de la misère, tel doit être l’objet constant des préoccupations de l’économiste, Pour parvenir à ce résultat si désirable , il est d’abord une condition à réaliser : c’est que la masse des choses utiles créées par le travail commun et qui doit être répartie entre tous les membres du corps social qui ont concouru à la produire, soit aussi considérable que possible; c’est un fait qui n’a pas besoin de démonstration. L’humanité ne vit que du travail de ses mains; si la somme des choses que le travail produit est peu considérable , en d’autres termes, si le travail est peu productif, la part attribuée à chacun sera peu considérable aussi; pour certains même, elle pourra n’être pas suffisante. Il faut donc avant tout que les forces productrices du corps social soient dirigées de façon que, pour une somme donnée de travail, on obtienne la production la plus abondante possible. Quant aux conditions où doit être placé le travail pour s’exercer dans toute sa puissance , il n’y a plus aujourd’hui de dissidence sérieuse entre les économistes. Les lois de la production sont défini-

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tivement fixées; sur ce point la science est faite, et, de plus, ses principes ont pénétré si avant dans l’esprit public, que, parmi les hommes éclairés , ils n’offrent plus matière à contestation.

Mais si la question de la production est simple dans ses principes , elle cesse de l’étre quand des théories on passe aux faits. Il est aisé de reconnaître la nécessité , pour le bien de tous , d’une production aussi abondante que possible ; mais il n’est pas donné à l’homme de disposer souverainement de tous les agents nécessaires à la production et d’en multiplier à son gré le nombre ou la puissance. Cependant la force des I choses rend cette multiplication indispensable :

par les progrès des sociétés , en vertu des lois naturelles de l’espèce humaine, le nombre des hommes au besoin desquels il faut pourvoir va s’accroissant d’époque en époque; il faudra,

' pour que le bien-être reste le même, que la pro-

j duclion aille croissant dans les mêmes propor-

tions. Cet accroissement proportionnel de la j production est-il possible? C’est ce que nous

apprendra l’étude des lois qui régissent le développement des forces productives.

11 y a trois instruments essentiels qui concourent à l’œuvre de la production : le travail , le capital et les agents naturels. Dans le capital on comprend tous les objets extérieurs qui sont le produit du travail ; par agents naturels on

entend tous ceux de ces objets qui existent indépendamment du travail. Mais, parmi les agents naturels, il est inutile de tenir compte de ceux qui, existant en quantité illimitée, n étant pas susceptibles d’appréciation et n’étant exposés à aucune altération dans leur qualité, peuvent à tout instant prêter un concours également actif à la production, quelle que soit son etendue . tels sont l’air et la lumière du soleil. Comme nous nous occupons présentement de déterminer les obstacles qui s’opposent au développement de la production, et non point les facilités qui lui sont offertes , nous n’avons à considérer parmi les agents naturels que ceux qui peuvent être insuffisants, soit quant à la quantité, soit quant à la puissance productive. Les agents naturels de cette sorte peuvent tous être compris sous la dénomination de terre. La terre , dans la stricte acception du mot , c’est-à-dire le sol qui est la source des produits agricoles, est le plus important de ces agents. Si nous étendons la dénomination de terre aux mines et aux pêcheries , aux matériaux que 1 on tire de la terre , aux eaux qui la couvrent en partie , aussi bien qu’aux choses qui croissent a sa surface, nous embrasserons sous ce terme tout ce qu’il nous est nécessaire de considérer pour la question qui nous occupe.

Nous pouvons donc dire que les éléments es-

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sentiels de la production sont le travail, le capital et la terre. L’accroissement de la production dépendra donc des propriétés de ces éléments; cet accroissement sera le résultat de la multiplicité de ces éléments, ou de l’extension de leur puissance productive. La loi d’accroissement de la production sera donc la conséquence des lois qui régissent le développement des agents producteurs. Les limites que rencontrera cet accroissement ne seront donc autres que les limites posées par ces lois mêmes. Nous allons étudier successivement les trois agents de la production , le travail , le. capital et la terre , au point de vue des restrictions que la nature de ces trois agents peut apporter au progrès de la richesse.

L’accroissement du travail résulte de l’accroissement dans la population. Chaque homme, en venant au monde , apporte à la société la puissance de travail inhérente aux organes dont la nature l’a doué. Pour connaître la loi qui préside au développement du travail, il faut donc s’être rendu compte de la loi qui règle le progrès de la population.

La puissance de multiplier inhérente à toute vie organique peut être regardée comme infinie. Il n’y a pas de végétal ou d’animal qui , si la terre lui était abandonnée , et réduite à ne produire que les choses nécessaires à son alimen-

tation , ne couvrît en un petit nombre d’années toutes les régions du globe dont le climat est approprié à sa constitution. La rapidité de la multiplication est différente pour les différentes classes d’êtres, mais dans tous les cas elle est suffisante pour qu’ils remplissent en peu de temps la terre. Il va dç soi que la puissance d’accroissement est nécessairement en progression géométrique : en effet, l’individu produit étant doué de la même puissance propagatrice que le producteur, la loi de progression géométrique s’ensuit naturellement.

L’espèce humaine ne fait pas exception à cette propriété des êtres organisés. Sa puissance de multiplication est indéfinie, et elle s’accroîtrait en réalité dans une proportion extraordinairement rapide , si cette puissance était exercée dans toute son étendue. Jamais l’exercice n’en est porté à ses dernières limites , et cependant , au milieu de circonstances favorables dans une contrée fertile , colonisée pour une population industrieuse et civilisée , on a vu la population , à chaque génération et indépendamment de l’accroissement provenant de nouvelles émigrations, doubler en moins de vingt années.

Que la puissance de multiplier de l espèce humaine puisse même dépasser cette limite , c’est ce qui deviendra évident si nous considérons combien est grand d’ordinaire le nombre

(les enfants par famille dans les pays où le climat est favorable et où les mariages se contractent de bonne heure, et combien, d’un autre côté , est restreint le nombre de ceux qui meurent avant l’âge de la maturité, dans l’état présent des connaissances hygiéniques, lorsque l’atmosphère est salubre et que les familles sont suffisamment pourvues des choses nécessaires à la vie. C’est estimer très-bas la puissance d’accroissement de l’homme que d’affirmer que, dans des conditions sanitaires satisfaisantes, chaque génération doit être remplacée par une génération deux fois plus nombreuse. Toutefois, à aucune époque et dans aucun pays, la population ne s’est accrue avec une telle rapidité; à quoi tient que l’accroissement réel de la [lopulalion se trouve de si loin inférieur à la puissance de multiplier dont la nature a doué l’homme ?

Les causes de ce fait ne sont pas difficiles à découvrir. Qu’est-ce qui empêche les espèces animales de couvrir toutg la terre? Ce n’est pas le défaut de fécondité, ce sont des causes toutes différentes, c’est la guerre que les animaux se font entre eux ou que l’homme leur fait, et l’absence d’une alimentation suffisante. Pour la race humaine, il y a d’abord la guerre et les maladies. Si la propagation de l’espèce humaine procédait, comme chez les animaux, de l’impulsion des

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instincts aveugles, elle rencontrerait les mêmes limites qui arrêtent celle des animaux. Les naissances seraient aussi nombreuses que le permet la constitution physique de l’espèce, et la population serait contenue par la mortalité. Mais les déterminations de l’homme sont soumises à l’action de motifs d’un ordre supérieur; il peut, par un acte de sa volonté libre, poser un frein à la puissance de multiplication que la nature lui a départie. C’est donc grâce à l’excellence de sa nature que l’homme échappera, par l’empire qu’il exerce sur ses passions, à l’action des principes destructeurs que recèlent les forces de la nature. Nous dirons, plus bas, à quelle force de l’ordre moral il faut faire appel pour contenir les générations humaines dans les bornes qu’elles ne peuvent dépasser sous peine d’encourir toutes les souffrances de la misère. Tout ce que nous voulons établir en ce moment, c’est la puissance d’accroissement indéfini que possède le travail. Il est évident , d’après cela , que les obstacles au développement de la production ne proviennent pas de ce côté. A ne considérer que le travail , rien ne s’oppose à ce que la production s’accroisse indéfiniment, avec une incessante rapidité. La population peut s’accroître rapidement d’après une progression géométrique uniforme. Si le travail était la seule condition de la production, le produit devrait s’accroître, et natu-

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Tellement il s’accroîtrait dans la même proportion; il ne trouverait de limites qu’au moment où les hommes seraient tellement nombreux que le globe ne pourrait plus les contenir.

Mais le travail ne peut pas produire seul; d’abord il lui faut le concours du capital; il ne peut pas y avoir dans' un pays, il ne peut pas y avoir dans le monde plus d’hommes que ce que le produit du travail antérieur en peut nourrir, jusqu’au moment où l’on peut disposer du produit du travail présent. Il ne pourra donc jamais y avoir, ni dans un pays, ni dans le inonde, un nombre plus grand de travailleurs productifs que celui qui peut être entretenu au moyen de cette portion du travail antérieur que son possesseur a renoncé à consommer en vue de l’emjiloyer à la reproduction et qu’on appelle capital. Nous avons donc à nous enquérir maintenant des conditions de l’accroissement du capital.

Puisque tout capital est le'produit de l’épargne, c’est-à-dire de la renonciation à une consommation actuelle en vue d’une richesse future, l’accroissement du capital dépend de deux circonstances : le montant du fonds sur lequel on peut faire des épargnes, et le plus ou le moins de propension qu’ont les hommes à épargner.

I.e fonds sur lequel on fait des épargnes , c’est ce qui reste du produit du travail après

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qu’on a pourvu à la subsistance de tous ceux qui ont pris part à la production, au remplacement des matériaux absorbés par la production et à l’entretien des machines. C’est de ce surplus que sont tirées les choses d’agrément que s’accordent les producteurs en sus des choses nécessaires à leur existence; c’est de ce fonds que subsistent tous ceux qui ne sont pas eux-mêmes engagés dans la production ; c’est de ce fonds qu’est tiré tout ce qui s’ajoute au capital : c’est le produit net du pays. Plus considérable sera ce produit net, et plus fortes pourront être les épargnes. Cette même circonstance de l’élévation du produit net influera aussi sur la propension à l’épargne; un des motifs qui engagent à épargner , c’est l’espérance de tirer un revenu de ses épargnes, espérance fondée sur ce fait, que le capital employé à la production pourra non-seulement se reproduire lui-même , mais encore donner un excédant. Plus le profit à retirer du capital sera élevé, plus puissant sera le motif qui poussera à l’accumulation. Cependant la propension à l’épargne ne dépend pas uniquement des motifs extérieurs, de la considération du profit : il arrive qu’avec le même motif extérieur, cette propension est très-différente suivant les individus ou suivant les pays; elle varie avec le caractère des personnes et avec le degré de civilisation. L’observation de ce qui se passe

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