LBS ÉCONOMISTES, LES SOCIALISTES
dans les pays les plus avancés de l’Europe prouve que la disposition à l’économie n’a pas besoin , dans un état de civilisation très - développée , d’être excitée par l’appât d’un profit fort élevé , qu’il suffit au contraire, pour la faire agir, d’un profit même assez bas ; qu’au lieu de s’arrêter, l’accumulation semble de nos jours s’effectuer avec plus de rapidité que jamais , de sorte que rien n’indique que la seconde des conditions du développement delà production, l’accroissement du capital, ait une tendance à s’affaiblir. En tant donc que la production dépend dans ses progrès de l’extension du capital , elle est susceptible de s’accroître sans limites assignables. Cela est vrai pour les pays avancés dans la voie de la civilisation matérielle, où la propension à l’épargne est infiniment plus forte que dans les pays encore arriérés. Or, c’est surtout pour les premiers que l’extension de la production est nécessaire , parce que c’est dans ceux-là que la population est la plus nombreuse, et réclame pour ses besoins une plus grande somme de richesses.
La production ne trouvant point de limite dans les bornes assignées à l’accroissement de ses deux premiers éléments, le travail et le capital, cette limite ne pourra résulter que de la nature du troisième des éléments de la production, de la terre.
ET LE CeRTSTIANISME. 37
La terre diffère des deux autres éléments de la production, en ce qu’elle n’est pas susceptible d’un accroissement indéfini. Son étendue est limitée, et le nombre des terres les plus fertiles est surtout fort restreint. Il est évident aussi que la quantité des produits que 1 on peut obtenir d’une certaine étendue de terre n est pas indéfinie. Cette limite, posée par la nature des choses à la quantité des terres et à leur puissance productive, est la véritable cause qui s’oppose à l’accroissement indéfini de la production.
Qu’il y ait là une limite que la production ne peut pas dépasser, c’est ce qui est évident pour tout le monde; mais, comme cette dernière limite n’a été atteinte dans aucun cas ; comme il n’y a pas de pays où la culture de toutes les terres capables de fournir des denrées alimentaires ait été poussée si avant qu’on ne puisse encore, même sans progrès nouveaux dans l’art agricole, obtenir un produit plus abondant; comme d ailleurs une grande portion de la surface de la terre est encore inculte, on s’imagine généralement que, pour le moment présent, la limite de la production dérivant de cette cause n’existe véritablement pas , et qu’il s’écoulera des siècles avant que l’on reconnaisse en pratique la nécessité de tenir sérieusement compte de cette limite. C’est là une des plus graves erreurs qui
aient cours au sujet des principes sur lesquels repose la science économique.
La limite imposée à la production par la nature de la terre n’est pas un obstacle immuable, semblable à celui qu’opposerait un mur au pied duquel tout mouvement est subitement arrêté. Il faut plutôt la comparer à un lien doué d’une grande élasticité, qui n’est presque jamais tellement tendu qu’il ne puisse l’étre davantage, mais dont la résistance se fait sentir longtemps avant que la dernière limite de la tension ait été atteinte, et dont la résistance est d’autant plus forte qu’on approche davantage de cette limite.
Lorsque l’agriculture est parvenue à un certain point de développement, aussitôt que les hommes se sont livrés à la culture avec quelque énergie, et qu’ils y ont appliqué des instruments un peu perfectionnés, de ce moment la loi de la production agricole, c’est que, avéc un même degré de perfection du travail agricole , une plus grande somme de travail n’obtient point un accroissement de produit correspondant; en doublant le travail, on ne double pas le produit; en d’autres termes, pour chaque accroissement de produit il faut un accroissement plus que proportionnel dans la somme de travail appliqué à la terre.
Lorsque, en vue d’obtenir un surplus de produit , on a recours à des terres de qualité infé-
^ .L . j ^ J ■ Il I
rieure, il est évident que le produit ne peut pas s’accroître dans la même proportion que le travail. Ce qu’on entend par terre de qualité injérieiire^ c’est une terre qui, pour un travail égal,
' donne un produit moindre. Une terre peut être inférieure, soit en fertilité, soit par sa situation ; dans le premier cas, il faut plus de travail pour obtenir le produit ; dans le second cas , il en faut davantage pour le transporter au marché.
Au lieu de mettre en culture une terre de qualité inférieure, il serait possible, par une culture plus perfectionnée , c est-a*dire par une nouvelle application de travail, de faire rendre à la terre de qualité supérieure, cultivée d’abord, un produit plus considérable; mais tout le surplus de produit obtenu dans ce cas couteia pro- • portionnellement plus cher que le produit obtenu avant cette nouvelle application de travail. Cela résulte évidemment du fait de la mise en culture des terres de qualité inférieure. Des terres d’une fertilité moindre, ou situées à une plus grande distance du marché, donnent pour une même somme de travail un produit moindre; il suit de là que ces terres ne peuvent fournir à une demande plus considérable qu’avec un accroissement dans les frais de production, et par conséquent une augmentation de prix. Si l’on pouvait suffire à l’accroissement de la demande par l’exploitation des terres de qualité supérieure,
en y appliquant une somme plus grande de travail et de capital , sans que la nouvelle qualité de produit coûtât plus cher que celle obtenue • primitivement, les possesseurs de ces terres de qualité supérieure supplanteraient tous les autres sur le marché et le rempliraient exclusivement de leurs produits. Quant aux terres d’un degré de fertilité moindre ou moins avantageu-
sement situées, personne ne pourrait songer à les exploiter en vue d’en retirer un profit. Or , puisqu’il est de tait que l’on trouve dans leur exploitation un profit suffisant pour y attirer les capitaux, c’est une preuve évidente que la culture sur les terres de qualité supérieure a atteint ce point, passé lequel toute application ultérieure de travail et de capital ne donnerait au plus qu’un produit qui ne serait pas supérieur , à celui obtenu , à frais égaux , d’une terre moins fertile ou moins avantageusement située.
A la vérité, des perfectionnements considé-
rables dans les procédés de l’agriculture, par
suite desquels la puissance productive du travail agricole serait notablement accrue, suspendraient pour un certain temps cette loi générale de toute production agricole. Mais , dès qu’une nouvelle demande de denrées alimentaires réclamerait un accroissement dans la masse de ces denrées, la loi générale reprendrait son cours, et toutes les augmentations ultérieures réclamées
ET LE CHBISTIANISME.
par l’accroissement de la demande ne s’obtiendraient qu’avec une dépense de travail et de capital proportionnellement plus considérable.
Quelles sont les conséquences à tirer de ces principes incontestables de la science économique ? Il en résulte que, dans les pays qui ont dépassé l’époque des premiers développements de l’agriculture , chaque augmentation dans la demande des denrées alimentaires , occasionnée par un accroissement de la population , lorsqu’elle ne sera pas accompagnée d’un progrès égal dans la puissance productive du travail agricole, aura pour résultat de diminuer la part qui, dans une bonne répartition de la richesse, serait attribuée à chacun. A moins qu’un pays ne soit en possession d’une grande étendue de terres fertiles , encore inoccupées , ou qu’il ne s’y fasse dans l’agriculture des perfectionnements qui tendent à diminuer le prix des produits , aucun accroissement de production ne pourra être obtenu que par l’application d’une somme de travail proportionnellement plus forte. La population , pour obtenir sa subsistance habituelle, sera obligée, ou bien de travailler plus , ou bien de faire le sacrifice de quelques-unes des choses utiles dont elle jouissait auparavant ; si elle ne veut se résoudre à aucun de ces deux sacrifices, elle sera condamnée à se contenter d’une alimentation moins abondante. Loisque
l’on échappe à cette nécessité, c’est grâce à des perfectionnements dans le travail agricole, qui placent la production dans des conditions de progrès continu ; c’est parce que les efforts des hommes, pour rendre leur travail plus productif, luttent constamment avec avantage contre la nature, et parviennent à arracher à ses forces rebelles des ressources nouvelles à mesure que l’humanité absorbe les anciennes.
Par l’effet de cette loi de la* production agricole , le prix de toutes les denrées alimentaires haussera en proportion du surcroît de travail nécessaire pour les obtenir des terres les moins fertiles, ou à l’aide des dernières portions de capital appliquées à la terre. Les possesseurs des terrains de qualité supérieure profiteront du monopole que leur assure l’étendue limitée de ces terrains, afin d’obtenir de leur produit le pins haut prix du marché; il n’y aura donc qu’un seul prix pour tous les blés, et ce prix, comme tous les autres , sera déterminé par la loi d’offre et de demande. La différence entre le prix de revient d’une certaine portion du produit agricole, et son prix de vente, tournera au profit du propriétaire et constituera la rente foncière. Toute extension dans les produits de la terre , qui ne proviendra pas d’une amélioration dans les procédés de l’agriculture , tournera à l’avantage des propriétaires fonciers, dont la rente
ET LE CHEISTIANISME.
s’augmentera, et au détriment des autres classes de la population, qui seront obligées de payer plus cher les denrées alimentaires que leurs besoins réclament.
Cet accroissement dans le prix des blés équivaudra à une diminution dans la puissance productive du travail de toutes les industries. C’est toujours en réalité à la quantité de travail fixée dans les objets que se proportionne la valeur relative de ces objets ; il n’y a d’exception que pour le cas de monopole. Nous venons d’établir d’ailleurs que c’est le blé dont la production exige la plus grande quantité de travail qui détermine le prix de tous les blés. Cela posé , admettons qu’un travailleur consacre les quatre cinquièmes du produit du travail d’une journée à acheter des substances alimentaires, et un cinquième à l’acquisition des autres objets nécessaires, et que, dans ces proportions , il jouisse d’une heureuse aisance. Sa situation restera bonne tant que les quatre cinquièmes du travail d’une journée suffiront pour produire le blé nécessaire à son alimentation pendant une journée. Mais supposez que, le nombre des hommes augmentant, il faille produire une quantité additionnelle de blé pour ces nouveaux consommateurs; ce sera le coût de cette nouvelle quantité de blé, ou, en d’autres termes, la somme de travail employée à la créer, qui réglera le
prix de tous les blés. Admettons que le surcroît de travail necessaire pour produire cette quantité additionnelle de blé soit d’un dixième ; alors tous les travailleurs, au lieu de consacrer seulement les quatre cinquièmes du produit du travail d’une journée à l’achat du blé nécessaire a leur consommation, seront forcés d’y consacrer les neuf dixièmes de ce produit, puisqu’il faudra les neuf dixièmes du travail d’une journée pour produire , dans les conditions nouvelles du travail agricole, ce qui équivaut à la consommation d’une journée. L’effet sera donc absolument le même que si la puissance productive du travail de chaque homme s’était trouvée réduite d’un dixième. Les choses étant ainsi, les travailleurs ne pourront plus disposer, pour les objets de leur consommation-autres que le blé, que d’une valeur équivalente à un dixième de leur travail; il y aura donc pour les travailleurs un déficit dans les moyens de vivre provenant de la diminution dans la puissance productive du travail appliqué à la production des céréales. Il faudra, pour se procurer les aliments indispensables à leur subsistance , qu’ils renoncent à une partie des objets utiles qu’ils consommaient auparavant, et qui leur procuraient un degré d’aisance dont ils ne connaîtront plus désormais les douceurs. Jusqu’ici nous avons supposé au travail de tous les ouvriers une valeur intrinsè-
que égale. Mais, si nous nous replaçons dans la réalité, et si nous admettons que cette valeur varie suivant la qualité du travail, nous reconnaîtrons que l’ouvrier sera obligé de céder, en échange du travail qui lui sera vendu sous forme de denrées alimentaires , une partie de son propre travail, d’autant plus considérable que ce travail aura moins de valeur intrinsèque. Ainsi, pour les dernières classes des travailleurs, poui celles dont le travail n’a qu’une valeur intrinsèque égale au strict nécessaire, toute diminution dans la puissance productive du travail agricole aura pour conséquence la misère avec toutes les souffrances qui l’accompagnent.
Nous nous demandions , en commençant cet exposé des lois suivant lesquelles se développent les forces productives, s’il était possible que la production s’accrût toujours proportionnellement à la population ; nous savons maintenant quels obstacles les lois du monde physique opposent à ce développement indéfini des richesses. Pour vaincre ces obstacles, ou du moins pour en reculer l’effet dans un avenir tres-eloigné, il faudrait que le génie de l’homme pût apporter aux méthodes de culture des perfectionnements que la nature des choses ne permet guère d’espérer. Nous savons, au contraire, par expérience que les ameliorations dans les procédés de l’agriculture ne s’opèrent que lente-
ÉCONOMISTES, LES SOCIALISTES f
ment, et quelles n’augmentent que de peu la I
puissance productive du travail dans cet ordre.
D ailleurs, aussitôt qu’uu progrès notable aurait été accompli dans l’art de la cidtiire, la loi du développement progressif de la population re- |
prendrait son cours ; la puissance propagatrice I
de l’humanité s’exerçant avec une nouvelle in- |
tensite, les choses.se passeraient, après ce répit ^
d un moment accordé aux sociétés , comme elles se passaient auparavant, comme elles se passent dans les pays neufs encore ; la jjopulation prendrait un essor plus vif, de manière à franchir rapidement tout l’espace ouvert devant elle par les progrès du travail agricole.
L admission des blés à plus bas prix tirés des pays étrangers équivaut à un perfectionnement ‘
dans la culture, qui permettrait de vendre le l
blé avec une réduction de prix équivalente; dans j
les deux cas, il y a accroissement dans la puissance productive du travail. Avant l’admission des blés étrangers, on obtenait une certaine quantité de denrées alimentaires pour une somme donnée de travail appliquée à la culture; lorsque les blés étrangers sont reçus, on obtient une plus grande quantité de denrées alimentaires pour la même somme de travail appliquée a produire les choses données en échange des blés importés; dans les deux cas, on ramène en arrière le mouvement de décroissance dans la !
puissance productive du travail; mais, dans les deux cas, il reprend immédiatement son cours : le flot qui s’était abaissé recommence aussitôt à monter. Il semble, au premier abord, que lorsqu’un pays peut tirer son supplément d approvisionnement en denrées alimentaires de toute la portion habitable du globe, 1 effet produit sur un pareil marché, par l’accroissement de la population dans un petit coin du monde, doit être si peu sensible, que les habitants d un pays pourraient doubler ou tripler leur nombre sans ressentir, en aucune façon, les effets de la difficulté croissante de produire le blé, et sans provoquer par le monde aucun renchérissement des denrées alimentaires. Mais, en raisonnant ainsi, on néglige plusieurs considérations importantes.
D’abord les pays étrangers d’où l’on importe le blé ne comprennent pas tout le globe, mais seulement les lieux situés dans le voisinage des côtes ou des rivières navigables. Les côtes sont presque partout la partie du pays où la population se fixe d’abord et s’accumule le plus rapidement; rarement elles présentent un surplus de produit agricole. Les seules terres d’où l’on pourra exporter des blés seront celles situées sur les bords de quelques rivières navigables , comme le Nil, la Vistule ou le Mississipi. Oi» ces terres ne sont pas en assez grand nombre dans les régions fertiles pour qu’elles puissent suffire,
durant un temps indéfini, à une demande tou- !
jours croissante sans que l’on soit obligé de ten- |
dre tous les ressorts de la production agricole. '
Quant à obtenir un supplément d’approvision- ^
nement un peu important de l’intérieur des I
terres, dans l’état présent des communications, c’est chose impossible. A l’aide de routes meilleures, et, plus tard, par des canaux et des chemins de fer, l’obstacle est susceptible d’étre tellement réduit, qu’on peut le considérer comme n’étant pas insurmontable. Mais c’est là un progrès qui , dans toutes les contrées d’où l’on exporte les blés, sauf l’Amérique, ne s’accomplit que très-lentement, tellement tpi’il ne pourrait |
se proportionner à l’accroissement de la popu- i
lation que dans le cas où celle-ci serait contenue
par une force suffisamment efficace.
En outre, quand meme on pourrait tirer du blé de toute la surface du globe, au lieu de recourir seulement à quelques contrées, ce qu’on en pourrait tirer sans augmentation dans les frais de production ne serait qu’une quantité assez limitée. Dans les pays où le capital s’accroît rapidement, comme aux États-Unis d’Amérique, la production agricole peut, à l’aide du capital, recevoir une rapide extension; mais, dans ces contrées, la population s’accroît avec une rapidité extraordinaire, il faut donc que leur agriculture fournisse aux besoins toujours
ET LE CUIUS’riÂ.MSME.
croissants du pays aussi bien qu’aux besoins de l’étranger. Le temps viendra donc bientôt (jii l’on sera forcé de recourir , dans ces pays , à la culture de terres moins fertiles ou moins avantageusement situées, et, par conséquent, à des modes de culture qui , comme ceux des pays anciennement civilisés, rapportent moins proportionnellement aux frais d’exploitation.
Mais les pays qui produisent le blé à bas prix, en même temps qu’ils jouissent d’une grande prospérité industrielle, sont peu nombreux. Parmi les contrées anciennement peuplées, celles qui exportent du blé ne le peuvent faire qu’eu raison de l’état arriéré de leur industrie, parce que le capital et la population ne s’y sont jamais accrus assez pour faire hausser le prix des produits agricoles. Telles sont la Russie, la Pologne et la Hongrie. Dans ces contrées, le désir de se former un fonds par l’épargne est généralement faible, les arts de la production sont très-imparfaits, le capital est restreint, et il ne s’accroît à l’aide des ressources indigènes que très-lentement. Si une nouvelle demande de blé était faite à ces pays, ce ne serait que graduellement que la production pourrait s’étendre assez pour y suffire. Le capital que réclamerait cet accroissement dans la production ne pourrait pas être trouvé dans le pays même, qui ne possède pas d’exploitation industrielle d’où l’on pourrait retirer des
ào LES ÉCONOMlISIES , LES SOCIALISTES
fonds pour les appliquer à l’extension de la production agricole. Pour obtenir en peu de temps une quantité plus considérable de denrées alimentaires des contrées placées dans ces conditions , il faudrait que la nation qui en fait la demande fournit les capitaux necessaires pour la produire. Mais ce passage des capitaux d’un pays dans un autre est entouré de difficultés qui le rendent trop désavantageux pour qu’il s’effectue dans de larges proportions. La différence du langage et des moeurs, mille obstacles naissant des institutions et des relations sociales s’y opposent; et, après tout, cette émigration des capitaux fût-elle possible, elle aurait pour résultat de stimuler tellement l’accroissement de la population dans les lieux où elle répandrait l’activité productrice, que la plus grande partie du blé obtenu à l’aide du capital importé serait consommé sans sortir du pays. Pour accroître le capital par les ressources du pays même, il faudrait commencer par donner une vive impulsion aux progrès matériels de la nation; mais ce progrès ne s’accomplit pas tout d’un coup, il y faut du temps, et avant qu’il fût très-avancé, la population aurait pu se développer aussi bien dans le pays qui produit les blés que dans celui qui les demande ; de telle façon que la production agricole plus considérable que ce progrès aurait provoquée n’empécherait en aucune manière la
EX LE CHJEUSXlAlNlSjaE.
hausse dans le prix du blé. Nous pouvons donc affirmer que la loi en vertu de laquelle le travail devient d’autant moins productif que la population devance davantage les progrès dans l’art de la culture,est applicable, non-seulement aux pays qui tirent leur subsistance de leur propre sol , mais qu’elle s’applique avec la même force à ceux qui vont chercher les objets d’alimentation dont ils ont besoin dans tous les coins du globe ( i ).
Il est une mesure qui a paru offrir un remède aux embarras que cause à un pays une population qui dépasse les forces productrices de l’industrie agricole : c’est l’émigration. Mais pour les pays qui ne sont pas placés dans les conditions où se trouvent les Etats-Unis, qui ne possèdent pas comme eux sur leur propre territoire de vastes étendues de terrains à défricher, et dont les populations n’ont pas, comme celles de l’Amérique du Nord, des instincts qui les poussent à l’émigration, pour ces pays l’émigration est véritablement impraticable. Pour qu’elle eût des eflets sensibles sur la situation du peuple, il faudrait qu’elle se pratiquât dans de grandes proportions. Or, les individus disposés à émigrer étant d’ordinaire les plus pauvres, incapables, par conséquent, de faire par eux-
(i) Voyez Millj Prindples of poUücnl economy^ vol. I,
pag. 2*3o.
iiièuies les frais de leur émigration, il laudrait que ce fût l’État qui s’en chargeât. Pour un nombre d’émigrants un peu considérable, ces Irais seraient si élevés qu’ils absorberaient, par la surcharge imposée aux contribuables , les avantages momentanés produits par 1 émigration. En outre, dans la plupart des cas, l’émigration sera désastreuse pour les émigrants, qui souvent trouveront, dans les pays lointains où ils iront porter leur misère, des soulfrances plus cruelles que celles qu’ils fuient. Toute émigration humaine, raisonnable, suppose des conditions qui peuvent rarement se réaliser : un climat sam, des terres fertiles et des capitaux suffisants ; et lors même que ces conditions essentielles sont assurées, il reste encore les effets trop souvent désastreux d’un brusque changement de patrie, de climat, d’habitudes , de nourriture.
D’ailleurs, comme l’a fort bien montré un économiste dont on ne saurait trop déplorer la perte récente, l’illustre et infortuné Rossi, l’émigration, fût-elle la chose la plus simple et la plus facile, ne ferait cependant que reculer la difficulté. Quand toutes les landes et tous les steppes de la France et de l’Europe seraient peuplés de millions d’hommes; quand de nombreux habitants auraient été s’établir à la Nouvelle- Galles et à la Nouvelle-Zélande, dans les plaines de l’Amérique et dans les Pampas; en un mot,
quand le globe serait couvert d’autant d hommes qu’il en peut nourrir, en contenir si l on veut , certes la question pratique se représenterait alors dans toute sa force. Mais la science n attend pas, pour reconnaître la vérité de ses principes, que toutes ses prévisions s’accomplissent. .S’il était démontré, avec la même certitude qu on prévoit une éclipse, que d ici à deux mille ans une énorme comète viendra se heurter contre la terre, que pensetaient les savants de celui qui, vu la longueur du délai , se moquerait des principes de la science et des prévisions de l’astronome (i)? Il ne huidrait point attendre un terme si long pour que, le progrès de la population reprenant son cours, le pays auquel l’émigratioii aurait procuré un soulagement d’un instant retombât dans toutes les difficultés auxquelles il avait tenté de se soustraire. L’amélioration du sort des classes inférieures déterminera un plus grand nombre de mariages, les enfants qui en naîtront placés, grâce à l’aisance de leurs parents, dans des conditions hygiéniques meilleures, auront une vie moyenne plus longue, et la population aura bientôt atteint cette limite imposée à ses progrès par la puissance décroissante du travail agricole.
Les choses étant ainsi, nous pouvons affirmer
(i) Rossi, Cours d’économie politique , 1. 1, p. 3o6.
que si aucune force ne s’opposait à la multiplication de l’espèce humaine , si les hommes usaient sans restriction de toute la puissance de propagation dont la nature les a doués, le temps ne serait pas éloigné où la disproportion entre les produits et le nombre des bouches à nourrir serait telle que la population subirait bientôt tous les maux qu’engendre le besoin, et serait replacée, par les ravages de la faim, au niveau des subsistances. Mais il est donné à l’humanité, grâce à l’excellence de sa nature, de se soustraire à l’action de ces forces destructives, que Malthus comprenait toutes sous le nom diobstacles répressifs. Dans le règne végétal, la tendance à multiplier sans limite est atrétée seulement par le défaut d’espace et la fertilité décroissante des terres, c’est-à-dire, par l’action d’obstacles positifs s’exerçant fatalement, en vertu des lois générales de l’ordre physique; tandis que l’accroissement de la population peut être modifié , non-seulement par des obstacles de l’ordre matériel, mais encore par des obstacles préventifs, procédant des déterminations du libre arbitre de l’homme. En effet, l’homme, doué de raison et de volonté, peut imposer un frein à ses penchants, même les plus emportés; il lui sera donc loisible d’échapper à l’action des obstacles répressifs, en exerçant sur ses inclinations la toutepuissance de sa volonté; que s’il renonce à cette
BT LE CHRISTIANISME. 56
souveraineté morale pour suivre aveuglément les impulsions de sa nature physique , il subira la condition des êtres dont l’instinct est la seule loi , il tombera sous l’action de 1 obstacle répressif; la misère, et tous les maux qui la suivent, imposeront au développement de 1 espèce des bornes que l’abstinence volontaire na point su lui fixer. Il est donc évident que tout principe social vrai doit contenir en soi une force capable de renfermer, dans leurs limites naturelles , les générations humaines qui tendent constamment à les outre-passer. Cest la une nécessite sociale, et tout principe qui n’y répondrait pas serait par là même reconnu impuissant et convaincu d’erreur.
Jusqu’ici toutes les opinions sont d’accord, ou bien l’homme renoncera à l’entière satisfaction de ses penchants, ou bien il souffrira tous les maux qu’engendre la misère; cela est incontestable et incontesté. Mais au nom de quel principe faut-il l’amener à se faire cette salutaire violence? Là commence le dissentiment. Les uns réclament ce sacrifice au nom de l’intérêt bien entendu et de la morale du bien-être. Les autres, et nous sommes de ceux-là, croient que le principe du renoncement à soi-meme et à ses inclinations naturelles, en un mot le principe de la mortification chrétienne, peut seul commander
ô6 LES ÉCONOMISTES, CES SOCIALISTES
(‘fficacenieiit à la plus impétueuse des propensions de riiomme déchu.
L’école anglaise tout entière, fidèle à sa doctrine, fait appel à l’amour du bien-être et à la crainte de le voir compromis par l’accroissement immodéré de la population. Les ouvrages les plus récents et les plus estimés sur la question de la misère, et les écrits des économistes les plus renommés de notre temps, nous offrent l’application rigoureusement logique du principe du développement indéfini des besoins au problème tle la popidation. Nous en trouverons d’abord la preuve dans un ouvrage que nous avons déjà cité, les Recherches sur l'indigence^ de M. Cléinent. L’auteur avance d’abord que c’est dans l’extension de la prévoyance, en ce qui concerne les effets de l’accroissement inopportun des familles, que réside le seul remède efficace aux maux qu’entraîne inévitablement l’excès de la population. En cela il ne fait que reproduire la doctrine de Maltluis. Mais il remarque avec raison qu’il ne suffit pas de recommander aux pauvres l’abstinence du mariage, parce qu’il est d’observation qu’une habitude trop générale du célibat entraîne presque toujours l’accroissement des naissances d’enfants illégitimes. Après cela il ajoute : « 11 serait bien, sans doute, que les mariages ne fussent contractés qu’après que les époux se seraient assuré des moyens de pour-
voir à leur propre existence et d’élever au moins deux enfants; mais cette réserve, si elle pouvait devenir générale, ne serait avantageuse qu’autant qu’il n’en résulterait aucun désordre, et c’est ce que l’expérience ne permet pas d’espérer. (îe n’est donc pas l’abstinence du mariage qu’il faudrait recommander aux classes salariées, mais bien le soin de rendre leurs unions moins fécondes. Il serait facile, quoi qu’on en ait dit, de leur faire comprendre que leur bien-être est lié à la retenue qu’elles s’imposeront à cet égard, qu’elles ne peuvent croître en nombre dans une proportion plus forte que les moyens de production , sans entraîner l’abaissement des salaires, et sans rendre leur condition misérable, (î’est là une vérité si simple, si évidente, et elle se manifeste si fréquemment par les faits, que nul ne la méconnaîtrait, si d’anciens préjugés, nés dans les siècles d’ignorance, ne tendaient à l’obscurcir aux yeux des personnes peu habituées à la réflexion , et si surtout la sanction religieuse n’était venue prêter un puissant appui à ces malheureuses erreurs. Les recommandations qui tendent à anéantir toute prudence en ce qui concerne l’accroissement inopportun de la population ont pour conséquence forcée l’extension de la misère, et il ne devrait pas être permis d’enseigner qu’elles sont conformes aux vues de la Providence.
fl
S8 les ÉCONOMTSTRS , LES SOCTALtSTES
« 11 n’appartient qu’aux espèces animales privées de raison de multiplier aveuglément et sans prévoyance des résultats. N’est-il pas évident que Dieu, en rendant l’homme capable de cette prévoyance, a voulu qu’il eu fit usage; et n estce pas blasphémer que d’affirmer qu il ne permet d’opposer aux excès de la population que la misère, les souffrances et la mort? »
En vérité, nous hésitons à donner a ces paroles la seule signification que comporte la logique, la seule qui malheureusement s accorde avec les principes hautement avoues de 1 auteur. Nous voudrions avoir mal compris, tant il y a là un triste oubli des plus saintes lois de la conscience, ainsi que de la dignité dune créatiue faite à l’image de Dieu. Telle est la profondeur de l’abîme où se précipitent les hommes qui cherchent les voies de la société hors de la loi chrétienne. Ils se flattent de changer la destinée humaine; ils croient avoir trouve le secret d assurer à tous la paisible possession des incertaines jouissances de cette vie, et, tandis qu ils se bercent de ce fol espoir, leurs rêves coupables ne vont à rien moins qu a compromettre 1 existence de l’humanité dans les sources mêmes de sa vie (i).
(i) Dans un passage des Contradictions economiques, (|iie le cynisme du langage nous empêclie de reproduire,
ET LE CHBISTIANISMB.
Tci, la philosophie du bien-être conduit à des conclusions profondément déplorables ; chez d’autres écrivains, il y a moins à blâmer au point de vue de la morale, mais il y a plus à reprendre au point de vue du bon sens. Chez ces derniers, on s’inquiète peu des faits constants de la vie humaine , on tient comme réalités des conceptions vaines imaginées pour justifier des principes que repoussent les instincts profonds et universels de l’humanité.
Un ouvrage publié il n’y a pas longtemps en Angleterre, et qui a attiré l’attention des économistes de ce pays, celui de M. Thornton, sur la surabondance de la population, nous offre un exemple de ce mépris des plus vulgaires données de l’expérience où conduit inévitablement une théorie en contradiction avec les conditions essentielles de la vie sociale. M. Thornton appartient aussi à l’école des économistes sensualistes, et il a tiré, sans hésitation, les dernières conséquences de la doctrine qu’il a embrassée en ce qui touche les embarras où sont jetées les sociétés chez lesquelles la population tend à dépasser ses limites naturelles.
M. Prouclhoii démontre, avec une grande force, que, si l’on admettait la manière de résoudre le problème à laquelle M. Clément fait allusion, on détruirait la famille, et avec elle la société tout entière. Voyez Système des contradictions économiques, t. II, p. /»/i9'
fiO LES ÉCONOMISTES, LES SOCIALISTES
On peut dire que son livre est le dernier mot de l’économie politique anglaise sur les difficultés capitales que présente le problème de la misère. En voici quelques extraits où l’on trouve en résumé la pensée qui fait le fond de tout l’ouvrage. Après avoir établi, avec Malthus, que la population a une tendance à dépasser les moyens de subsistance; après avoir reconnu la nécessité d’une force agissant assez énergiquement sur les volontés pour contre-balancer et arrêter cette tendance , il se demande quels sont les motifs capables d’empêcher les hommes de se livrei* au penchant qu’ils éprouvent naturellement pour le mariage, et comment il se fait que ces mêmes motifs n’aient point partout le même degré d’efficacité. Sur ces questions il s’exprime ainsi :
« Chez un peuple où chacun possède toute sa liberté d’action , ces motifs ne peuvent être autres que la crainte des conséquences qui résultent fréquemment d’un mariage imprudent. On prévoit que le soin d’une famille puisse exiger le sacrifice d’une partie de l’aisance dont on est accoutumé de jouir, ou qu’il puisse mettre dans l’impossibilité de conserver après le mariage la position sociale que l’on occupait auparavant. Cette dernière considération est jieut-être la plus puissante de toutes; du moins agit-elle lorsque les autres exercent peu d’empire.... Ces motifs
ont, pour détourner du mariage chez les classes élevées, une telle puissance, que, si le monde était habité seulement par des propriétaires, il arriverait probablement bientôt, comme on la^ remarqué, qu’il serait dépeuplé par suite tle l’extinction naturelle de l’espèce. Ils ont un peu moins d’influence sur les autres classes, non qu’ils soient moins sentis, mais parce que, dans les classes moyennes et inférieures, les avantages sociaux ne se perdent pas aussi irrévocablement que dans les classes supérieures... Cependant, les considérations de prudence dont nous parlons, bien qu’affaiblies dans certains cas, conservent encore suffisamment de puissance dans toutes les conditions de la vie, excepté dans celles qui sont placées si bas, qu’il est impossible de descendre au-dessous. Dans de telles conditions, les considérations de prudence n’ont plus absolument aucun empire. Un misérable presque mourant de faim, qui na pour se couvrir que des haillons, pour abriter son sommeil qu’une cabane en ruine, sent fort bien que si ses habits sont deux fois plus déchirés qu’auparavant, le toit de son hangar deux fois plus délabré, cela ne lui attirera pas plus de mépris, mais que peut-être il excitera par là plus de pitié. D’ailleurs l’absence de tout point d’honnein-, quant à sa position vis-à-vis des autres hommes, n’est pas, comme on pourrait le croire, coni-
pensée par une appréhension plus vive des inconvénients plus réels de la pauvreté: au contraire, il semble que plus uji homme est misérable, et moins il craint d’accroître sa mi^ sère.
« Un homme qui vit dans l’aisance hésiterait, s il fallait risquer quelques-unes des choses qui constituent son bien-être; mais un homme tout à fait pauvre n’a rien à perdre de ce côté-là... Peut-être serait-il disposé à s’abstenir de satisfaire ses inclinations, s’il y voyait quelque chance d’améliorer sa condition ; mais, s’il n’a pas cette espérance , l’avantage présent peut lui paraître aussi digne d’être saisi que tout autre avantage qui pourrait s’offrir dans l’avenir. 11 se peut même qu’il se persuade qu’il est bon pour lui de se marier de bonne heure, afin que ses fils puissent l’assister dans ses vieux jours; tandis qu’autrement il se trouverait «lénué de tout secours. C’est ainsi qu’il pourra raisonner, si toutefois il raisonne; mais ce qui est plus probable, c’est que la misère lui aura ôté à la fois la réflexion et le souci de ses propres intérêts. En présence d’une si sombre perspective, il fermera les yeux sur l’avenir, et, soucieux seulement du présent, il saisira avidement tons les moyens d’alléger ses peines, sans considérer ce qu’ils pourront lui coûter. Quoi qu’il en soit, il est certain que les motifs de prudence qui consli-