LBS ÉCONOMISTES, LES SOCIALISTES
gieuse, le progrès dans l’industrie sera véritablement la victoire de l’homme sur la nature , et non point , comme dans le système sensualiste, 1 asservissement de l’homme à un travail de plus en plus rude.
L enseignement donne par les religieux aux classes ouvrières aura un double avantage : d’abord il accroîtra leur habileté industrielle, et il contribuera par là a 1 amélioration de leur sort, ainsi qu’au progrès de la richesse générale ; en outre, en donnant aux ouvriers des notions saines sur toutes les choses à leur portée, il détruira les préjugés si nombreux qui obscurcissent leur intelligence, et il affermira leur moralité en la mettant à l’abri des séductions de l’ignorance. S’il est dangereux d’éclairer les hommes sans épurer leur volonté, il est bien difficile de les attacher solidement au bien sans donner à leur intelligence un développement projiortionné à leur situation. Plus les conditions du travail en commun, au milieu de grands rassemblements d’hommes , multiplient les séductions autour du travailleur, plus il faut l’armer de tous les moyens d’y résister; ce n’est pas trop de 1 infatigable dévouement des ordres religieux pour suffire à cette tâche. Pour l’accomplir, il faudra que la charité prenne de nouvelles formes. L’histoire du christianisme prouve que l’on peut tout attendre de l’esprit de sacrifice
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inspiré par la foi religieuse, et l’on peut compter que, s’il reprenait sur les consciences son légilime empire, les sociétés reti'ouveraient dans le dévouement chrétien les secours qu’il ne leur a refusés dans aucune des grandes crises qu’elles ont eu à traverser.
L’homme qui, sous l’impulsion de l’esprit de renoncement, consacre sa vie au sacerdoce ou à l’état religieux, pose un acte éminemment utile aux sociétés, d’abord en ce que son sacrifice contribue à leur épargner les dangers d’un accroissement trop rapide de la population; ensuite, par les services directs que sa charité peut leur rendre; enfin, il leur est encore utile en ce qu’en abandonnant le monde, il diminue d’autant la concurrence des producteurs. Ce n’est pas seulement la concurrence des ouvriers entre e«ix qui est fâcheuse pour la société , celle des maîtres ne l’est pas moins. Tout ce qui tend à l’atténuer peut être considéré comme un bienfait. Nous avons déjà dit, en cai’actérisant la misère de notre époque, que la principale cause des grandes crises qui affligent l’industrie, c’est l’avidité avec laquelle un grand nombre d’hommes poursuivent la richesse, et qu’en modérani , par l’esprit de sacrifice, cet amour effréné du bienêtre, on parviendrait à ôter à la concurrence ses plus graves périls. On a dans ces derniers temps beaucoup déclamé contre la concurrence,
sans s’apercevoir qu’elle n’est qu’une des formes de la liberté. La concurrence est, comme la liberté, le résultat de l’action du principe social chrétien; comme la liberté, elle a ses abus; mais des deux côtés ils tiennent non point aux choses mêmes, mais à la situation fausse où les sociétés se trouvent placées. Le système social chrétien est le système de la liberté; tout y repose sur le principe de la responsabilité de l’homme. En lui apprenant à se gouverner, le christianisme lui abandonne le soin de sa propre destinée ; plus, par l’action de la loi du renoncement, rhomme aura épuré et fortifié sa volonté, et moins seront étendues les restrictions que, dans l’intérêt social, on sera contraint d’apporter à l’exercice de la liberté. C’est par l’action du principe social chrétien qu’ont disparu successivement les entraves apportées, sous les régimes précédents, à la liberté du travail; le tort de nos sociétés, c’est d’avoir prétendu conserver les avantages de la liberté sans accepter les conditions qui la rendent inoffensive. La concurrence, qui n’est que la liberté dans l’ordre du travail, a besoin d’étre tempérée par le principe du renoncement. Garder intacte la liberté en rejetant le principe même d’où elle procède, et qui en est la force régulatrice, c’est tomber dans une contradiction manifeste et tenter l’impossible. De là vient que les économistes, tout en signa-
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lant les maux causés par la concuri ence, sont contraints d’avouer leur impuissance à proposer une mesure propre à y remédier; de là encore les hésitations de tant d’esprits distingués, qui sentent défaillir leur foi dans la liberté à l’aspect des souffrances qui en accompagnent l’exercice, et qui seraient disposés à lui imposer des entraves, comme l’iinique moyen d’en conjurer les dangers. Mais le remède aux maux de la concurrence n’est pas dans ce retour impossible à l’organisation sociale du passé; loin de les guérir, il ne ferait que les aggraver; il ne peut se trouver que dans la restauration du principe du sacrifice, source et condition d’exercice de toute liberté.
En arrêtant l’éssor trop rapide de la population, en restreignant l’abus de la concurrence, et en rendant plus rares les crises auxquelles cet abus donne naissance, le principe social chrétien tend à faire disparaître des sociétés les causes générales de la misère. C’est beaucoup, mais ce n’est pas assez encore. Il est des causes particulières de misère, agissant non point sur toute la société en même temps, mais sur les individus seulement et qui finiraient par compromettre la société elle-même, si aucune force n’arrêtait leurs funestes progrès. Ces causes ont été signalées et leurs effets exposés avec beaucoup de sagacité par un économiste distingué que nous avons
RIBiins
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i\é]k eu occasion de citer, par M. Clément; ce sont : l’intempérance , le désordre , l’impré-
deconomie et la paresse. Nous avons déjà fait voir que l’amour du travail, la prévoyance, l’économie, dérivaient tout naturellement de la pratique du renoncement. Quant au désordre et à l’intempérance, il serait superflu de dire que la morale chrétienne les proscrit et qu’aucune doctrine ne présente des moyens plus efficaces pour les combattre. Nous pouvons donc affirmer, sans qu’il soit besoin d insister davantage, que, si le principe social chrétien régnait sur les mœurs, les causes particulières de la misère aussi bien que ses causes générales perdraient infiniment de leur énergie, et que leur action serait renfermée dans des bornes aussi étroites que possible.
Mais, quelque puissance que possède le principe chrétien pour arrêter la misère à ses sources mêmes, jamais il ne pourra faire qu’il n’y ait plus de pauvres dans le monde. Pour cela il faudrait d’abord corriger les lois de l’ordre physique et rendre impossibles les accidents naturels qui peuvent engendrer la misère; mais le principe chrétien ne prétend point changer les lois de la nature; il se borne à donner à l’homme les moyens de lutter contre ses forces ennemies. Il faudrait, en outre, mettre l’homme dans l’impossibilité d’abuser de sa liberté; mais pour cela
il faudrait anéantir la liberté même. Or, le christianisme respecte profondément la liberté de l’homme; quelque force qu’il lui communique par le principe du renoncement, il ne peut cependant pas toujours l’empêcher de laillir. Aussi c’est une vérité triste à dire, mais cest une vérité, que, tant qu’il y aura des hommes, il y aura des pauvres. La charité sera donc toujours nécessaire dans la société , c’est un des ressorts essentiels de tout ordre social fondé sur la liberté (i). Ou bien la société connaîtra et pratiquera la charité, ou bien les classes inférieures redeviendront esclaves. Nous n’en voudrions d’autre preuve que l’irrésistible force des conséquences par laquelle les économistes qui ont repoussé le principe chrétien , ont abouti forcément à des mesures qui n’auraient été qu’un esclavage déguisé. En effet, peut-on appeler autrement le célibat imposé aux pauvres par certains disciples de Malthus, moins humains que leur maître, mais plus conséquents que lui:’ N’est-ce pas encore un acheminement inévitable à l’esclavage que le système de garantie imaginé
(i) Nous ii’iiisistons pas sur ce point, qui a ete admirablement traité par le R. P. Lacordaire , dans sa conférence sur l’influence de la société catholique sur la société naturelle quant à la propriété. L’illustre orateur a prouvé, datss cette circonstance, qu’il était, au besoin, aussi savant économiste que profond ihéologieu.
par Sismoncli, par Jequel cet économiste voudrait mettre les ouvriers pauvres à la charge des maî^ très? Et le socialisme dans ses différentes formes, ii’est-ce pas, comme on l’a prouvé plus d’une fois’ 1 esclavage universel avec l’État pour maître?
Que le principe du sacrifice soit le seul qui assure a la société cette pratique de la charité, sans laquelle elle ne pourrait se maintenir dans les lois naturelles de son existence, c’est chose évidente pour qui se rend compte des conditions mêmes de la charité. Elle implique, ‘en effet , le sacrifice d’une jouissance propre en vue d’un soulagement à procurer à autrui; un pareil sacrifice pourrait-il être accompli, si l’homme n’était accoutumé à se renoncer à chaque instant lui-même? Le principe du développement indéfini des besoins tend à rendre la charité impossible. Comment l’homme se décidera-t-il à prendre sur ses besoins pour donner à autrui, lorsqu’il
subira le joug de convoitises toujours plus impérieuses. Le christianisme rend l’aumône facile au riche, en le détachant de ses richesses et en lui imposant, comme conséquence de la loi du renoncement, l’obligation de rester pauvre en esprit au milieu des biens du monde. La charité envers les pauvres n’est pas pour le chrétien une loi de contrainte, c’est une loi d’amour; dans le pauvre le chrétien voit la personne d’un Dieu fait homme, c’est avec respect qu’il lui fait
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l’aumône. Suivant une pensée de Bossuet, « les riches, en cette qualité de riches, ne sont soufferts dans l’Église que par tolérance; c’est aux pauvres et aux indigents, qui portent la marque du Fils de Dieu, qu’il appartient proprement d’y être reçus. Dieu reçoit les riches dans son église, mais à condition de servir les pauvres. » Cette vérité de l’ordre spirituel est aussi une vérité de la science sociale. Comme, par suite de 1 abus de la liberté, il y aura toujours des pauvres, il faut qu’il y ait des riches qui seront les ministres de la Providence dans la dispensation des richesses; Dieu ii’a donné à quelques-uns la fortune que pour qu’ils fussent en quelque façon les économes des pauvres, et quils leur remissent, au moment où leurs besoins le réclament, le trésor dont il leur a confié la garde.
Mais ce ne sera pas seulement de ses richesses que le riche fera part au pauvre, il lui fera part de tous les dons que Dieu lui a accordés dans l’ordre moral aussi bien que dans l’ordre matériel. Le respect et l’amour du chrétien pour le pauvre rendent sa charité ingénieuse à trouver d’es remèdes à toutes les douleurs, soigneuse de la dignité morale du pauvre, attentive à joindre toujours, à l’aumône des choses qui peuvent soulager les souffrances physiques , l’aumône non moins salutaire des enseignements et des consolations qui soulagent et guérissent les âmes.
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De meme que le système social sensualiste essaye de trouver dans l’amour du bien-être la foi ce qui s opposera au développement exagéré de la population, de même aussi, reconnaissant la nécessite sociale de 1 aumône, il essaye, pour rester conséquent avec son principe, d’obtenir pai 1 attrait du plaisir les secours que réclame la misère. Que de fois n’a-t-on pas dit que les dépenses de luxe remplacent avantageusement 1 aumône, parce qu elles ne donnent pas, comme I aumône , un aliment à la fainéantise, puisqu’elles ne distribuent les secours que sous forme de travail! Mais d’abord, on ne prend pas garde que, dans bien des cas, il est impossible de faire l’aumône sous cette forme, quelque excellente quelle soit par l’action salutaire que le travail exerce sur les mœurs. Les dépenses de luxe procureront-elles du soulagement aux pauvres que quelque accident met dans l’impossibilité de travailler? donneront-elles du travail aux ouvriers de la grande industrie auxquels les chômages enlèvent leurs moyens d’existence? Il est évident que, dans tous ces cas, il faudra recourir à 1 aumône ; faite avec le discernement qu inspire la charité chrétienne, elle n’encouragera pas la paresse, et elle subviendra à des besoins qu’elle seule peut atteindre. Elle aura en outre, quant à la demande de travail, les mêmes effets que les dépenses de luxe ; les objets que
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consommeront les pauvres secourus par l’aumône ne seront-ils pas également le produit du travail? Sous ce rapport, elle est donc placée sur la même ligne que le luxe, mais elle a sur lui un inappréciable avantage : c’est qu’au lieu de ne donner que des joies éphémères, elle apporte soulagement à des souffrances qui ne sont souvent que trop cruelles. Il est un autre procédé par lequel on a tenté de remplacer l’aumône libre du chrétien : c’est la charité légale, rendue nécessaire en Angleterre par la prédominance du principe sensualiste dans les mœurs. Cette institution tout administrative n’a de la charité que le nom ; elle n’est point inspirée par cette sollicitude pour le pauvre qui, s’appliquant à son perfectionnement moral aussi bien qu’au soulagement de ses besoins matériels, peut seule rendre l’aumône profitable à la société et l’empêcher de dégénérer en une prime offerte à la paresse et à l’inconduite. J.,a charité légale est depuis longtemps jugée; elle n’a servi qu’à prouver une fois de plus combien le principe sensualiste est impuissant à assurer aux sociétés les conditions essentielles de leur existence.
Quelque ardente que soit la charité inspirée par le principe chrétien , quelque effort qu’elle fasse pour adoucir les souffrances du pauvre, il n’en faudra pas moins à celui-ci, pour supporter sa misère, une force de résignation que le prin-
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cipe du sacrifice pourra seul lui donner. Le christianisme, par ses enseignements sur la pauvreté, la rend plus légère à porter, en lui donnant le caractère d’une expiation qui élève aux yeux de Dieu , lorsqu’elle est acceptée comme venant de sa main. Il fait plus encore: il glorifie la pauvreté volontaire, il en fait une des perfections des saints qu’il vénère. Par la vertu de cette doctrine , le pauvre jeté par la misère au dernier rang de la société conservera pourtant intact le sentiment de sa propre dignité; il ira même jusqu’à aimer sa pauvreté par amour pour celui qui la lui envoie, bien différent en cela du pauvre qui a perdu, avec le sentiment chrétien, tout espoir et toute résignation; pour celui-ci, la pauvreté est une continuelle torture, tandis qidil est lui-même pour la société un danger toujours menaçant.
Ce n’est pas seulement aux pauvres que la résignation est nécessaire pour adoucir les privations qu’ils endurent; elle l’est également au plus grand nombre des hommes qui vivent du travail de leurs mains, et parmi lesquels bien peu' trouvent dans ce travail plus que le strict nécessaire. C’est un fait constaté par l’économie politique, que la richesse ne peut s’accroître que lentement ; tout ce que nous avons dit sur la nature des progrès de l’agriculture, desquels dépend le progrès de la richesse générale , le prouve sura^
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bondamment. L’application aux sociétés du principe chrétien du sacrifice pourra bien renfermer dans ses plus étroites limites le nombre des indigents, mais jamais il ne pourra donner à tous les jouissances de la richesse ; il aura fait tout ce qu’on peut attendre de lui quand il leur aura assuré le nécessaire. Il y aura donc toujours, pour la plupart des hommes, nécessité de restreindre leurs désirs, pour les maintenir au niveau de leurs ressources. Nous avons déjà dit, en traitant de la situation relative des classes ouvrières d’aujourd’hui et des classes ouvrières d’autrefois, que la misère est un fait moral , et qu’une de ses causes les plus actives est dans la disproportion des besoins et des ressources: c’est une vérité que prouvent à l’évidence les faits recueillis sur l’état des ouvriers par les observateurs les plus habiles. Voyez, par exemple, ce que dit M. Villermé de l’aisance que savent se procurer les filtiers de Lille et les ouvriers de Tarare, avec des salaires très-modiques, tandis que, près d’eux, des ouvriers beaucoup mieux payés présentent le spectacle d’une misère repoussante. Voyez encore ce que rapporte M. Léon faucher des ouvriers de Wolverhampton , qui, avec de hauts salaires, sont plongés dans une misère voisine de l’abrutissement. Il est donc de toute évidence que, sans la résignation qui apprend à se contenter d’une situation modeste,
sans la modération des désirs, qui rend facile le bon emploi des ressources, il ne peut y avoir, pour les classes les plus nombreuses de la société, qu’une misère d’autant plus intense que l’amour des jouissances matérielles sera chez elles poussé plus loin.
Ix christianisme, qui seul possède le secret de la destinée humaine, qui sait que le cœur de l’homme est fait de telle sorte que tous les biens du monde ne suffiraient point à le remplir, qui sait d’ailleurs que, par l’imperfection de tout ce qui est humain, la somme des biens accordés au grand nombre sera toujours, même dans les sociétés les mieux ordonnées, bien loin de l’abondance ; le christianisme a pris soin de détacher les âmes des jouissances de l’ordre matériel. En dirigeant toutes les aspirations de 1 homme vers des joies plus pures et plus durables que celles de la terre, il rend moins lourdes les privations qui, même lorsque la misère aurait été réduite à ses plus étroites limites, seront toujours le partage du grand nombre. Que fait un peu plus ou un peu moins de satisfactions matérielles à qui a placé sa félicité plus haut que la terre? Par le détachement des choses du monde, le christianisme donne à l’homme des joies intérieures qui se répandent sur toute sa vie. Ce sont elles qui l’aident à traverser les difficultés de toutes sortes dont son existence est
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remplie; qui rendent plus doux ses moments de bonheur, moins amers ses jours de tristesse; qui soutiennent et règlent ses efforts dans- la poursuite du progrès dont Dieu même a placé dans son âme, avec l’idée de la perfection, 1 inextinguible désir. C’est par ce contentement de l’âme que le christianisme fait des populations paisibles et heureuses, bienveillantes pour tous, respectueuses envers toutes les supériorités, satisfaites de leur sort, cherchant le mieux sans impatience et sans haine de ce qui est. Le christianisme ne leur a point promis sur cette terre une félicité intarissable ; il ne leur a point dit que l’âge d’or, au lieu d’être derrière elles, était devant elles, qu’il n’y avait qu’à marcher pour l’atteindre; il n’a point flatté leurs passions, il leur a, au contraire, montré la vie dans sa réalité la plus sévère; mais qu’importe, si ces hommes, où le sensualiste croit voir des victimes, vivent contents, exempts des tourments qui accompagnent les éphémères satisfactions des sens, et si, leur jour venu, ils quittent le monde, pleins de reconnaissance envers le Dieu qui leur a fait don de la vie, et pleins d’espoir en sa bonté?
C’est donc toujours par la vertu du même principe que le christianisme agit sur les sociétés; c’est par la puissance du sacrifice qu’il tend à accroître la somme des biens accordés à chacun; tandis qu’en même temps il élève les hom-
mes au-dessus des jouissances matérielles et les dispose a se contenter de peu. En assurant la prédominancê de l’esprit sur les sens, le christianisme replace l’homme dans les conditions naturelles de son existence. Par la pratique du renoncement, il tend a restituer dans leur harmonie primitive les facultés diverses de l’homme
et à rétablir entre elles cet accord que la faute originelle a brisé. Ce sont les penchants grossiers qui, en usurpant la prééminence sur les facultés nobles , jettent le trouble dans l’âme et détournent l’homme des fins élevées auxquelles sa nature le destine. Par la pratique du renoncement, il impose un frein à la révolte de ses passions, et il les renferme dans les limites qu’elles ne peuvent franchir sans compromettre, avec sa dignité, sa félicité même terrestre. Mais dans cette lutte, il n est pas toujours vainqueur : il arrive que sa liberté succombe, et que par cette défaite se trouve compromise cette harmo-
nie entre toutes ses facultés, sans lesquelles il n’y a pour lui ni véritable grandeur, ni solide progrès. Malheureusement, dans l’état d’infirmité où la faute originelle a réduit l’homme, cet abus de la liberté n est que trop fréquent. Quelque puissante que soit une doctrine, elle ne parviendra jamais à exercer sur les volontés une domination tellement absolue, qu’elle puisse, par son action sur les individus, façonner à son
gré la société et lui imprimer une impulsion en tout conforme à son principe. Toujours il y aura plus ou moins de volontés rebelles, qui arrêteront l’expansion de la doctrine et paralyseront son action sur les mœurs et sur l’état général de la société. Il est donc vrai de dire que les doctrines n’impriment aux sociétés que des tendances. Ces tendances seront plus ou moins prononcées, suivant que la doctrine exercera plus ou moins d’empire sur les consciences; et, selon que la doctrine vraie sera mieux acceptée ou plus méconnue, la société sera plus proche ou plus éloignée des conditions de son existence normale.
Il est deux doctrines qui se disputent le monde, le sensualisme et le christianisme : toute erreur aboutit à la première, toute vérité réside dans l’autre; tour à tour prépondérantes ou abaissées, elles répandent sur le monde des calamités ou des bienfaits. D’où viennent les maux qui tourmentent nos sociétés? où faut-il voir la cause de cette commotion soudaine qui, les arrachant à un état de calme apparent, les a précipitées tout à coup dans des agitations telles, qu’à peine l’histoire a conservé le souvenir d’un pareil ébranlement? Cette révolution quia fait en un moment tant de ruines, elle était depuis longtemps au fond des âmes. Le dix-huitième siècle , en chassant Dieu de la conscience
du peuple, en Jui donnant pour idole les intérêts de cette vie, en avait de loin amassé les orages. Il s est trouvé que ces doctrines, au nom desquelles on assurait aux hommes des jouissances matérielles sans limites, un progrès social sans terme, ne renfermaient pour la société que des germes de mort. Mais elles entretenaient les coeurs dans des illusions si douces à la faiblesse humaine, qu il a fallu bien du temps et bien des épreuves pour desabuser de leurs trompeuses promesses. Aujourd hui qu’elles ont été portées à leurs dernières conséquences, et que les hommes dont elles ont exalté les instincts pervers s apprêtent à imposer leur joug aux sociétés, le monde se détourné avec effroi tle ces principes dont les forces destructives se révèlent tout à coup à ses regards. Mais il ne suffit pas de comprimer par la violence un incendie qui se ralliiniera sans cesse, tant (juon ne laura pas éteint à son foyer même. Le feu qui couve dans les profondeurs de la société , et dont les soudaines irruptions nous causent tant d’épouvante, ce sont les doctrines sensualistes qui l’ont allumé. Seul, par la vertu du sacrifice, le chrislianisme pourra l’éteindre. La société périt par le principe même dont elle attendait l’éternité de ses progrès. Puisse-t-elle comprendre enfin ce que les événements lui crient si haut, que la vie, la prospérité durable, le progrès vrai, ne peuvent
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sortir que de cette doctrine du sacrifice, où, sur la foi d une philosophie étroite , elle ne voyait que d inutiles entraves à la libre expansion des forces de 1 humanité, que des prescriptions injurieuses à sa dignité et fatales à son bonheur! Puisse-t-elle comprendre que, si elle tentait de poursuivre cette réhabilitation de la matière, qui est au fond de toutes les attaques de ces derniers temps contre le christianisme, son tiiomphe pourrait n’etre que trop prompt, et
que dans sa victoire serait son arrêt de mort !