‹ Les écrits de James EnsorChapitre 12 sur 27 · DISCOURS DE KERMESSE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE KERMESSE

Mesdames^ Messieurs et Chevaliers*

Votre inépuisable dévouement me touche profondément» La manifestation d'aujourd'hui couronne une carrière de quatre mois passés sans un nuage troubleur* Daigne2; permettre à votre serviteur ému^ convulsionné, plein d'allégresse, portant sur son écu un roseau secoué par les vents les plus divers, de présenter ses hommages aux dames et damoiselles à la dent irisée, au front de nacre jespé d'azur, aux bras d'éminence svelte, à la prunelle dilatée, portant incrustée sur l'iris saphiré de nobles désirs d'expression diabolique, œil d'ablette blonde, sourcils soyeux, cruels, forêt de mousseline.

de vos lèvres arquées jaillissent les traits aigus perforant les audaces trompées» Vos serviteurs sont dévoués, damoiselles à la taille cambrée, aux pieds graciles, amazones élégantes portant sur Técu la lune d'argent fessée d'or sur forêt de sable écartelée de gueules»

A toi, cruelle blonde, mes premiers hommages» Belle entre toutes, ta majesté de frégate à la belle coque est bercée mollement sur une vague crête de coq, coq sur coque» Tes yeux pers et verts reflètent nos désespérés désirs» Que j'admire ton col d'albatros albâtreux, ton poitrail veiné de tendre scorpionne» Oh ! belle huître nacrée, qui portes sur ton écu un poulet miaulant, joli refuge de chaton, bijou hermineux, j'envie les délices du faune buvant aux glouglous d'un ruisselet salin et satiné»

De la Bérengère, j'admire l'odorant écu ; seul un papillon l'a vu ; il représente le cœur d'une fleur ; franchement, ça me remue»

Toi aussi, reine opaline de mes rêves, je chanterai ta toison brune, tes chairs de topaze, tes lèvres de grenade, charme de Bragance, opulent bijou gardé par un Sioux cramoisi et panaché à pif de tapir clignotant» J'avale tes pieds verts, ô Marphyse ou Bradamante, guerrière impitoyable aux nageoires diaphanes, amazone échevelée fourbissant la cuirasse fauve du chevalier rougi à blanc avant d'escalader les créneaux les plus imprévus» Tu portes sur ton écu citrin un cornac cornant d'une corne de cornaline»

A toi mes soupirs les plus doux, fille pétrie du sang des roses, pâte de guimauve, soupe au lait, pain de beurre, crème de tarte, bicarbonate de soude» Je te consacre mon dernier souffle poétique, vierge de mes premiers amours, Hébé grise, sarigue boxeuse, mascotte fleurie au mollet dodu» Cuisinière accorte, soignant ripaille de chaton, tu portes sur ton écu joliment retroussé un chevalier embroché avalant son jus.

A toi, roi de ce festin, spadassin crépu à Tœil hagard, chemisier brusque, cravaté, porte-rondache poilue, épinardée, descendant des Lamoral mirobolants, guerrier épatrouillard et bravache, mignon pétri de distinction et de chic, Clitandre rosé. Parent de Lancelot le Cocu et de Berthe de Tailleplume, veuve inconsolée de Fritofase le chatouilleur. Péroreur moustachu, escrimeur sautillant, désarticulé. Je bois à toi surtout et à tes

prouesses incommensurables^ vieil ami de Fridolin et de Gragapança^ buveur attendri et sensible»

Je bois à X,^ qui porte sur son écu le cul de Cujas, ogre débonnaire^ broussailleux^ suiffeux^ roulant de gros yeux ronds allumés» Sanglier douillet s'agitant dans sa bauge» Triple Gorenflot chatouillant sa couenne rance^ fourrant dans les plats ses pieds de pourceau» Fouetteur de crème virginale^ épileur de chats en carême^ gras ichthyophage»

A toi aussi, honorable Y», promenant ta formidable carcasse de volatile canardé, ne portant rien de saillant sur ton écu croupionesque» Vague François F aux larges pieds plats» Vilain, vaguement cordial, asse^ mal planté sur quilles, ^wan^eur insuffisant, chatouilleux et confit» Tout babeliforme, confusion d'esprit et de langue, omoplate respectable»

A toi aussi je bois P» à la tête de bois»

Buvons aussi à D», G», L», trois mousquetaires anglais, avaleurs de sabres pleins de flegme, guêtres, crottés, séchés, wiskés, empaillés, portant sur Técu bi2;arrement fanfreluche la belle devise : Convenable partout je suis»

Buvons à Z», le batailleur, portant sur son écu une nymphe terrible balançant mollement une massue redoutable et circulaire» Une licorne sur champ de houblon domine ce blason extraordinaire»

D», grosse boule graisseuse dégringolant d'une pente raboteuse à écorcheculine, porte trois anus de jument entrelacés et cigares»

Et toi, N., souricier furtif, préoccupé, tu portes sur ton écu rimage du bon roi Dagobert qui a mis sa culotte à Tenvers»

Voici, Mesdames et Messieurs, Técu fromageux, livide, choucroutard, de G. le Bégayeur» Une sève huitreuse se répandit sur le palais de ce guerrier intempestif et paralyse ses artères lorsqu'il se livre à quelque joute oratoire* Ses gloussements inarticulés, ses bredouillements confus désarment les Philistins les plus ironiques. Ses joutes restent fameuses, vainqueur des siffleurs les plus sourds : Bacapinte, Pissotin de foie salé. Hurlas le Dindonneau, Embryon le vagissant au bec d'a2;ur. Porc Saigné. Le géant Trombonnas le Cyclophage. Les trois Sixtinois pétomanes. Sous-Papus du Vésinet, gueule de Zèbre. Carthaginois cartalagineux. Sifflotas le Baveur de Malmédy. Seul, Fétidon de Machecrottard, sur-

nommé TEndiablé Roteur, lui fit mordre une po ussière épilatoire de bel effet carminatif*

Son écu représente le front de Savonarole cuisant à petit feu ; un canonnier teuton ou têtard braque sur les populations un pied de porc trop désossé. Protégé de Minerve^ mais affligé d'une teutomanie auguë^ cet esclave de Machiavel arpente les régions élyséennes^ accompagné de son amiB.;^ en digérant les grasses pointes de Fridolin.

Saluons deux fois le royal écu de B., le Couard^ car il est double ; il porte Tœil d'un merlan écartelé, une tragédie informe^ un lapin froissé^ au revers : un son grave.

Oh ! tendre B.;^ le murmurant Eole te favorise et des lutins persifleurs explorent les paysages accidentés de ton ventre de limande^ région des borborygmes et des brises traîtresses. Là des 2;éphirs follets bercent tes boyaux sympathiques de leur souffle léger. Vibrant comme une harpe, chatouillé sur toutes tes coutures, ta gueule étroniforme s'épanouit comme une fleur violée. Soupirant obstiné, tu lances un couac clarinetteux lorsqu'une nymphe blonde asticote d'un pied malin tes orteils comateux. Possédant un chef de professeur échaudé, tu portes sur ton écu une queue bigarre et enchantée de singe électrique, assez; semblable au coccyx de Raboyaux l'Auriculaire ; au revers un fruit sec et la verge endolorie de Moïse tâtant une source, signe augurai de fécondité malheureuse. Tu portes aussi

le chef d'un veau vautré aux pieds d'une bergère prosaïque sous le rayon nacré d'une lune 2;ébrée* Ton échine arlequinée se gondole et tes larges pieds plats font jaillir jusqu'aux nues une acre pluie de bouse*

Ne chantons plus ces écus joyeux ou lamentables* Les damoiselles et les seigneurs excuseront les paroles redoutables ; cette fête qui nous comble de joie est un sûr garant d'impunité* J'invoque la clémence de ces dames et abbesses^ je baise respectueusement leurs pieds mignons verts ou roses^ bleus ou incarnats, de porphyre, d'albâtre ou palmés* Je les baise dévotement, félinement, discrètement, sans-arrière pensée, en serviteur ému, trop sensible peut-être à leurs charmes suprêmes*

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