DISCOURS EN NOBLE LANGUAIGE DE CHEVALERIE
composé par Messire James Ensor, franc chevalier, pour célébrer les écus, blasons et devises de nostre joyeuse Compagnie du Rat Mort, à l'occasion d'une manifestation organisée par la dite Compagnie à Ostende, le 2 de May 1903. (i)
Messieurs, chevaliers, amis, rats, ratons, rates, ratés et autres !
La manifestation d'aujourd'hui me touche singulièrement^ Vos
(I) A l'occasion de la nomination d'Ensor comme Chevalier de l'ordre de Léopold.
beaux discours fleurant d^aubépine, marjolaine et muguet discret, relents sympathiques généreusement prodigués, murmurent élogieusement en les amplifiant, mes humbles faits et gestes, tel ruisselet salin dégoulinant musicalement dans vase trop résonnant*
Ces accents, surtout mélodieux, indiquent votre souffle profond, la largeur de vos sentiments, la hauteur de vos vues, l'originalité de vos conceptions, Timmensité de votre bon vouloir et l'étendue de votre générosité, rincommensurabilité de vos désirs*
Eloquents amis et chevaliers bleus, rouges, serins ou verts, tachetés ou palmés, vous célébre2; de bien digne façon la nomination d'un confrère et je lis dans vos yeux francs, fauves, faux, de veau léché au miroir, de cyclope, d'opale ou vairons, chassieux, pochés ou gris, quelques uns émaillés de perles d'émotion, combien ce confrère vous est cher,
A mon tour je veux refléter, le plus macaroniquement possible, vos gestes insoupçonnés et célébrer vos écus chevaleresques ou fromageux, croupionesques ou joyeux ou lamentables» Je veux répondre aux bafouillages intempestifs quoique bienveillants de certains mache-crottes à toupet, et louer vos orateurs hirsutes et moustachus, à la voix empourceaugniacquée, au cœur ognoforme et tout croustillonné de fine chapelure ou de poudre insecticide* Et tous, nous condamnons les prurits de criticulets stérilisés sortant de Punaisie ou du pays de Mesquinie, portant sur l'écu une poire tapée*
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Déplorons Tabsence de nos mies et regrettons les beautés féminines à Técu mignon, rates ou chevalières attachées à ces messieurs ; citons : Corylopsis et Ombreuse son amie, Turlutute portant sur son écu une solive d'a2;ur, Chandelette faisant trente six culbutes, Olyandre, sirène tachetée, pataugeant dans une mer d'huile et portant sur Técu un cygne louche, Gali-Gali, reine des turquoises, Parcofine mordillant toujours une queue de pourceau, et la triste Binoclette invariablement camuse» Invitons ces chères amies, amazones intrépides, à nos fêtes futures, baisons d'ici leurs pieds de marbre. Goûtons toutes leurs saillies et louons sans arrière-pensées la grâce, la prestance incomparable de nos tendres amazones ou chevalières. Un ban pour elles, s. v. p.
Depuis sept années nous vivotons et reposons en paix sous les voûtes hospitalières et sur les velours mal rembourrés du Cercle Cœcilia. Au début, compagnons réservés et froids, actuellement amis sérieux. Ces faits prouvent, amis et chevaliers, Taménité de nos relations et la pureté de notre langage.
Durant ces longues années vous avez parlé d'or et joué d'argent.
Aucun terme blessant, aucune querelle entre nous ; nos oreilles délicates n'ont jamais tinté. Notre bonne entente n'a jamais été troublée par quelque pissevinaigre intempestif. Pas un
nuage sur nos fronts^ pas un chat entre nos jambes dans ce local de THuîtrisie Heureuse. Grâce à ce régime tout en douceur, nous nous sommes imprégnés et gonflés de bons sentiments, ainsi Téponge s'imbibe d'eau claire ou liquide plus généreux avant de couler. Pour ces bonnes raisons, il faut saisir par les cheveux, par les poils même, l'occasion de fraterniser et célébrer les années de bonne relation, de beuverie charmantes ; heures heureuses agréablement passées durant les monotones hivers ostendais. Messieurs les rats et chevaliers, avant de célébrer ou griffer vos écus resplendissants et glorieux, je demande indulgence et je bois à votre joie et santé pour moi précieuses, je bois à celle des irremplaçables Secrétaire et Trésorier, des membres de la commission et sans distinguer, à tous les membres Cœciliens du Cercle Cœcilia de joyeuse, paisible et glorieuse mémoire, entre tous les encerclés de la bonne ville d'Ostende.
Inclinons-nous pour commencer devant reçu rutilant d'or, d'argent et moussant de notre président ; chantons son teint vermeil comme celui du bon soleil.
Qu'il est doux, aimable et content, ce président modèle, tout sucre et tout miel; il est même tout saccharine, en échevin retiré, notre rat préféré.
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'^^i!Vïé!,^
Il est tentant^ appétissant, avalons le vivant, cette crème des présidents, cette meringue, ce fruit déconfit, cette dragée, ce baba, ce flan, cette tourte, cette croquette, cette crotte en chocolat»
Le roi des pélicans se crève les roupettes pour nourrir ses enfants, le dévouement de notre président n'est pas moins grand : comme Notre-Seigneur, il offrirait sa chair et son sang aux rats, ses enfants»
Son écu enmiellé représente Tadoration du Berger ; il y est représenté parmi les saints personnages, étalant sa poitrine toute saccharinée, son beau crâne de sucre pilé, sa lune de miel, ses eaux potables.
Devise : « Adorons Tétoile du Berger, et vidons un bock aux eaux du Bocq, il est Theure du Berger. »
Chantons allègrement, de rabelaisienne façon, Técu soupirant de notre gros et rutilant ami, Zéphyrin de Bonne-Brise, dit Téperdu salveur. Murmuramis de Purluvesse, son souffle nous renverse ; les rugissements sonores de son artillerie, répercutés par les échos dociles, ébranlent les solides assises du Cercle et sa tonitruante vaillance soulève toujours notre enthousiasme ; saluons
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modestement cette vieille pièce lâchant les plus foudroyantes bordées. Ses jérémiades de triton essoufflé nous emplissent d'une joie sans mélange, ses symphonies vaporeuses d'harmonie anuséenne chantent sur un mode suraigu les hurlements de Borée tout comme les vagissements d'Eole et les murmures de Protée»
Ses pets éoliens troublent la voie lactée et il pousse des cris affreux quand le temps va changer»
Et disons le tout bas, une lavandière désespérée orne son large écucitrin. Sa devise : « je tire facilement 21 coups »♦
Une poussière maligne de poils d'étalons dissimule complètement Técu du sire de Monteville et de Téchiquier»
Vous connaisse!^ tous, Messieurs, les singulières propriétés, grattelardines, des poils d'étalons.
Ce sportsman, né malin, en poudroie largement la jument convoitée ; une violente surexcitation à la gratteminet gagne bientôt la jument ainsi chauffée ; aussi, quelles quadrillades échevelées !
Prurit de cavales, ruées de pouliches, suées de rossinantes, culbutes de haridelles, saluent le beau seigneur.
Toutes les beautés chevalines le contemplent, la jument de compère Pierre surtout. Il faut expliquer de cette façon le grand succès sportif de notre ami, succès obtenu (dévoilons le truc) grâce à quelques pincées de
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poudre de poils d'étalons» Sa devise porte : « Cuir de rosse m'est feuille de rose. >>
Passons à de Ridder^ homme de cheval moins important, fonctionnaire rogue et bredouillant, sorte de normand hoquetant»
Ses cheveux, aplatis sous une douche verte, semblent vraiment lissés par les doigts transpirants de quelque miss experte»
Son écu porte plusieurs rosses écloppées chancelant sur champ d'avoine clairsemé» Devise : « Quand un messager rit dans la messagerie, tous les messagers rient dans la messagerie »»
Son frère, le trésorier, chantonne tout bas : J'ai du bon tabac dans ma pipe de terre. J'ai du bon tabac, vous n'en aurez pas» Je le garderai pour mon fichu nez»
Modave porte sur
1 et 4 — un pavé
2 et 3 — une patte
Et sur le crâne du bon Quinet^ on peut briser de gros pavés sucrés.
Depuis le concours de bouquets^ Técu d'Heuschling est parfumé*
Schmitz a bon dos : il porte TAigle de Meaux.
On peut lire en tous lieux, aux champs comme à la ville, des réclames louant Técu de Somerville, ses râteliers coquets, ses dents bien astiquées. Son écu représente une oreille coupée. Sa devise porte : « oreille pour dent, dent pour oreille ». (Voye^, mes amis, comme ça le fait boucher). C'est la peine du talion savamment appliquée.
Le docteur Pleyn, plein d'esprit, plein de cœur, plein de ventre, plein de grâce, connu surtout par les hauts faits de son beau frère, le capitaine Lenoir. Faits célébrés à poumons rabattus et exagérés à plaisir.
Depuis son beau mariage et contrairement à Tusage
établi^ notre Esculape du littoral prend du ventre et d'anormale façon^ Verrons-nous sortir de cette bedaine phénoménale^ tendue comme cornemuse en passe de crevaison^ quelque grappe de jumeaux siamois^ poulpes à lunettes^ à ventouses hémorroïdes, phoques boursouffés à queue de morue, postillons de longs jumeaux, canards à trois becs, couaquant de concert. Verronsnous sortir de cette boîte à Pandore tous les microbes débandés de la création, liquéfiés jusqu'ici dans Testomac de ce moderne Langrado, Abrégeons et reconstatons que son écu maroufléen est marouflé d'une couenne de porc incirconcis ; il porte des cors à foison, surmontés d'une trompe d'Eustache ; plusieurs rats couleur pistache et une rate dilatée surmontent son écu couronné ; il porte encore monstrueux doigt blanc et superbe queue de vache ballottant entre deux beaux fémurs.
Sa devise contradictoire porte : « Je suis toujours plein ou le plus plein de nous n'est pas celui qu'on pense »♦
Saluons respectueusement l'écu salé de Casimir, Onésime, Séraphin, Napoléon, Babylas, Léopold, Balthasar, Henry Lutens, trente-sixième du nom, chevalier de Bois- Joly et de Table Ronde ; a déjà fait le tour du monde en mille et un jours. Officier amiral, animal et contreanimal de la flotte du Roi d'Ethiopie et des Cent Suisses de Gras Moisi, officier de la marine royale belge et de
guerre^ salue2;^ Messieurs, salue2; ! Les enseignements de son histoire et son passé glorieux transporteront d'admiration ses descendants et ses ancêtres» Au reste, il a transporté pas mal d'hommes célèbres dans sa malle et plusieurs têtes et bêtes couronnées» Citons : Le roi Scandaule, La mascotte, Le prince des Astéries, Le cheval de Trois, Louis Vilain XIII, le duc de Gargantua, Ratapoil, Tabbesse de Jouarre, TAbbé Constantin, Auguste ridiot»
Au cours de ses traversées toujours périlleuses, d'Augustes voyageurs le comblèrent de présents*
En rade de Douvres il perçut une vesse de Chamberlain et à la revue de Dunkerque il entendit distinctement un pet du Tsar Nicolas» Le marquis de Crac lui a serré le nez*
Notre ami Lutens entretient soigneusement trois puces de Monsieur Combes ; son porte-cigare représentant un croissant lui a été donné par la sultane Validé lors de sa visite au sérail ; son écu représente un petit salé flottant entre deux eaux»
Devise : « Je me sens porté aux malles »»
Sans conteste, le plus chevalier d'entre nous, c'est Bulckem dit Georginet, dit l'orateur au bec d'a2;ur» Ce cavalcadour moustachu descend de Boulbouloque, l'endiablé rôteur et de Baudouin à la bâche» Les gloussements glaireux ou bredouillements barytonnants de ce chanteur
égosillé crispent les nerfs les mieux trempés. Ses amis renverraient chanter à tous les diables^ mais redoutant la force de son bras^ les pelures de ses mains^ la solidité de ses reins^ la souplesse de ses jarrets, ils préfèrent s'abstenir et attendre le ramollissement définitif du plus redoutable soliste de l'arrondissement ; le Chevalier de la Triste Figure couve soigneusement et secrètement les projets les plus singuliers^ mais^ après beuverie^ les étale devant ses intimes. Il projette^ moyennant finances^ bien entendu (ce chevalier aux trois culottes, quoique marchand de spiritueux, a toujours aimé le solide) il projette un déculottage complet et veut ainsi déculotté, d'un pied léger, en pans volants, chargé d'un homme, faire trois fois le tour de la Place d'Armes. Déculottera, déculottera pas, les paris sont ouverts.
Inutile de vous le dire, ce chevalier de la lune ne porte même pas une chemise sur son fier écu, mais au revers, toutes les joies du monde sont chantées en éclats nasillards par un phonographe soigneusement dissimulé entre les deux hémisphères. Ce phonographe reproduit convenablement les principaux airs chantés par notre illustre ami devant LL, MM, la Reine des Pays-Bas, le Shah de Perse, Ménélick, le Sultan de Bessarabie, Chalu Longue Corne et autres Majestés royalement fessées.
Citons parmi ces airs à succès et les plus goûtés : Le canard sauvage. Les deux pigeons. Le mousse quêteur au couvent. Voici le sabre de mon père. Si j'étais bois.
J'ai un pied qui remue, La flûte tant chantée. Le coït. Au clair de la lune, O mes roustons. Le beau minet noir. Coquin de printemps, Ugènie en olive, La scie de la mère morte. Mite Pippekop, Au lit gaga. Le trouvère, La fille du régiment. Le paysan du Danube, Le poète et le paysan. Les cent verges. Où fleurit Toranger, Je suis le bibi chéri des dames. Mignon, Encore un petit verre de vin. Petit bleu, La valse bleue. Le bleu Danube, La dame blanche. Hé bonjour^ ma charmante Rosalie, La valse des roses. Le Roi s'amuse» Le Roi Dagobert a mis sa culotte à Tenvers, La Reine de Chypre, La Princesse de Trébisjonde, Le singe du Brésil, Allons^ Casimir^ voulez vous bien finir^ et la Marche des commis voyageurs, I
La tétralogie n'a plus de mystères pour lui ; il chante à tout venant :
Tout vague air ne vous déplaise et danse maintenant ! ]
Rien en si, L'Ostendais volant, Godverdom en rang, La cavale court. Crépuscule des vieux. Les maîtres Jean pleurent ♦ Ici une frite ! Je tanne à onze heures. L'on est gris^ etc, etc.
Notre éminent soliste porte devise sur son instrument : « comme Faure je chante fort^ je file comme macaroni et comme Atlas je porte pour deux cent francs le monde renversé sur mes épaules »,
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Cambier le champenois boit sec et pête gras.
Quel air vital a Keuller en dépit de la céruse ; retournons son écu où cheminent des bourgeois trapus, représentés en chapeau buse» Franchement, Keuller en abuse.
Les esquifs de Marcette sombrent goulûment dans une mer d'anisette.
Saluons trois fois le sombre écu de Maîtresse, Tantropophage constipé* Une molle chicotte s'y dresse péniblement sur fond noir. Deux cuissots juteux de vieilles négresses soutiennent cet écu uniformément noir. Devise : a c'est bon »•
Le docteur Verhaeghe nous fait avaler pas mal de choses noires, asses; malpropres, mais adroitement découpées ; il nous a montré des objets bizarres, tels rénorme Cambier et Verdeyen le fluet.
Nous ne trouvons que quelques bouts de papier sur son écu assez mal torché.
Quant à Mathieu, le bel esprit, ses bons amis gobent tout ce qu'il pond ; c'est un évangéliste fécond»
Au surplus, il écrit, versifie, joue les traîtres, les pères nobles, et en dernier ressort fait Téloge de James Ensor, sans lui faire le moindre tort»
Premier carillonneur au Carillon d'Ostende, journal toujours vert, il y siffle avec talent des airs connus et soutient sans sourciller le poids de ce bel édifice girouettant aux quatre vents de Tesprit» Toujours tournant à tous les vents, il adore ce qu'il a brûlé ou le contraire, selon les besoins du moment, comme Laensberg son ancêtre, il prédit le beau temps, et, à l'inverse du brave d'Anvers, il sent d'où viennent les meilleurs vents» Ses vers sont propres ; son écu mangé par eux porte une devise immaculée, et sur le faite très bien juché, il ôte sa brayette et nous fait un pied de nez*
Mais derrière son écu un Fesse-Mathieu gravement le contemple»
Claironnons les élégances écusonnées de Brouwet, le secrétaire ; ce titre est mal placé, le gracieux cocorico n'ayant jamais su un secret taire»
Marquis de Rabat- Joie, muguet décoloré, mignon joli, élégant petit sauteur, damoiseau autoritaire et musqué, petit coq décrété décrétant toujours quelques mesures vexatoires»
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Signe particulier : ce petit coq fluet a les bronches délicates^ il boit du lait de poule, il en sert aux amis à la façon de Barbarie Biribi» Adore la police, asse2; taciturne et après discussion opine amèrement du bonnet» Acteur consommé, entre facilement dans la peau des personnages, on ne sait par quel endroit»
Il porte suspendu à son écu une vieille poule et quelques écus noyés sur champ de sable» Devise : Je regrette le joli jeu» Deux toutous râblés soutiennent son blason reluisant*
Saluons tout frémissant Técu livide de Bouchery, le farouche descendant des inquisiteurs Valdès, Torquemada et autres familiers du Saint-OfRce»
Très bien renseigné dans son officine, connaissant tous les secrets et tous les maux de cœur des bonnes gens de la ville, il sourit âprement découvrant ses crocs blancs ; cela signifie : prenez garde, Thidalgo est méchant ; et chacun de trembler, car il sait que Madame Trois Etoiles est toute furonclée, que Monsieur X» Y» est atteint d'une angine et que la chatte de Pétronille a le fondement déchiré ; mais en bon pharmacien et le cœur sur la main, il balaie leurs misères à grands coups de clystères» Ainsi les pharmaciens dominent la ville, les réputations tiennent entre leurs mains ; s'ils abusaient de leur position une affreuse guerre civile éclaterait soudain»
Craignons Bouchery, ce bilieux constipé, les angles violents de cet être étrange nous auraient tôt transpercés.
Mais il faut Taimer, ce reître d'Espagne, ce maugrabin rageur ; il possède je ne sais quelle grandeur farouche, une élégance rare de touche, un aplomb surhumain.
Malgré tout, Bouchery le cruel m'est plutôt sympathique.
Son écu n'est que tortures, sang figé, blessures et brûlures, une vipère sanglotte, une aiguille écorchée, des lapins injectés de pauvres oiselets, savamment torturés, une affreuse mer de sang caillé.
Sa devise nous dit : « Mon regard est mauvais, mon sourire cruel, ma morsure mortelle, mais je suis grand, je suis fort et courtois et aussi chevalier» Malheur à qui me regarde du mauvais côté ! »
De Bast, le beau danseur, porte un tutu sur son écu. Quant il fait une pirouette nous regardons de tous nos yeux parce qu'il danse sur des œufs.
Mais quelle omelette, quand il fait une pirouette. Devise : « On ne fait pas de pirouette sans casser des œufs, »
Chiquenaudons un peu le chef de veau et Técu de Gugu Chenot, haricot, pruneau, bourgmestre des scan-
dales^ futur bourgmestre d'Ostende^ perle des villes d'eau^ Chenot^ dit Thomme chien^ aboie à la lune de son propre écu»
Candidat de concentration, plutôt de conspiration ou de commisération, velu comme un polatouche, faut le régaler d'une douche. Melon ambitieux, pêche trouble, chouxcroute, carotteur de navet, pissenlit vesse de loup, sale Sophie, trognon de choux, pomme cuite, voilà, mes amis, la devise qu'il mérite.
Mais malin comme un haricot, il digérera tout ceci et me dira : « James, je vous remercie, je suis sourd comme un pot» »
Ditte, Fontaine, Simar, portent sur leur écu les trois grâces se mirant dans Teau : voilà bien des os dans l'eau.
Quel est cet écu là, un homme ou une machine, un centaure aux pieds d'acier, un poux bizarre, un pet volant, cela file comme un éclair. Mais c'est le petit vent Keysersweert !
Il pose une selle sur son écu et son écu repose sur elle.
« Selle sur selle, pelle sur pelle, et comme le chien de Jean de Nivelle, il s'enfuit quand on l'appelle. »
Ne chargeons pas trop Técu sans envergure de maître Verdeyen»
Ce matou griffonnant adore les aventures ronronnantes et les plus vieilles chattes sont pour lui trop charmantes ; son informe bout de nez^ retroussé en cul de poule^ la filasserie très clair-semée ornant son chef chafouin de chicanous retors, indiquent Tinsuffisance de son écu de poulet flambé ; étonnant les Rats Morts et parlant de son chef déplumé, il s'écrie : bientôt il sera bille et une queue de billard poussera noblement mon beau crâne d'ivoire» Son blason porte : un lapin écorché, un sac à malice, un nègre émergeant d'un bloc enfariné*
Sa devise est chocolat : « A blanchir un nègre on perd
son latin et quand j'aurai perruque je serai moins vilain, »
Après Verdeyen, Daveluy est sans conteste le moins beau des Rats^ mais il est, certes, le plus vivant des Rats Morts* Hâtons-nous d'ajouter qu'il possède de plus sérieux avantages* Il faut célébrer son inlassable verve ; son talent d'affichiste-imprimeur est aussi très sérieux. Il est le roi des Rats, l'inspirateur des fêtes et nous adorons tous son sourire malicieux.
Officier, décoré du Shah, fournisseur du Roi, papetier de la Cour, homme heureux, dangereux, poète à tout faire, gargouilleur de café concert, balladin désarticulé, journaliste spirituel, politicien à la vinaigrette, escrimeur débotté, possède un chef d'astèque, grimaçant au bout d'une pique, porte ses cheveux en brosse, s'en sert pour balayer les araignées de son plafond.
Devise : « Je suis brosseur du caca, du pipi, du capitaine. »
Saluons, cher rats, amis et chevaliers, l'écu de Rinskoff, c'est le dernier !
Rinskoff le noctambulard. Gros gantois malicieux, adore le Pommard et raconte volontiers des histoires grasses à lard, toutes sylvestriennes, fleurant à la fois le parfum des belles fleurs et des schoUs chères à l'odorat gantois*
Ce maestro, né coiffé, a trouvé une asperge dans sa giberne et carrément en a fait un bâton de chef d'orchestre»
A transformé son orchestre en atelier d'astiquage et ses musiciens en fourbisseurs de cuivre et rétameurs de casseroles»
Ce narcisse narquois et finassier se mire volontiers dans les cuivres de son orchestre ; aussi ses musiciens possèdent les plus beaux cuivres du monde, c'est là Tunique mérite de Torchestre du Kursaal d'Ostende» Infatué de sa personne, las de montrer son postérieur au public féminin, notre coquet maestro né malin a fait renforcer par ordre supérieur, les cuivres de Torchestre ; actuellement de tous les coins du Kursaal, le public féminin contemple son visage en plein et son profil de veau admirablement reflété, de tous côtés, par les bombardons, les trompettes, les cors, les bugles, les pistons, les trombones, les cymbales, les tubas, etc», etc*
Maintenant, chers rats, amis et compagnons, célébrons sur Tair des beaux pompiers, la beauté du plus beau des rats» Chantons sa beauté toute entrombonnée, empistonnée, casserolée et traderidera ; il faut chanter, en vérité : Rinskoff n'est pas laid !
(Sur Pair des Beaux Pompiers :)
Quand le beau Rinskoff, fier comme Narcisse, Arrive au Kursaal pour s'y faire admirer
Troulouboum !
On astique d'abord dans tout Tédifice Les gros bombardons pour qu'il puisse s'y mirer
D^im la itou, D2;im la itou !
Soufflons avec rage Braquons bien nos instruments vers son pur visage, Tous les échos sonnant très faux,
Diront : Rinskoff est beau !
DISCOURS PRONONCÉ AU BANQUET ENSOR (i)
Mes chers amis^
Ici tout mon courage pour vous parler de moi* J'aime aussi vous parler des jeunes actuels et des jeunes du passé*
Peu de peintres d'aujourd'hui goûteraient les solides claques de 1880^ quand M* Léon Herbo refusait la « Mangeuse d'huîtres » à l'Essor ; quand M* Lucien Solvay posait en juge d'instruction toujours noir. Alors^ Théo Hannon nous qualifiait les « Blanc Belgique ». M. Pantens voyait un daltonisme partout et M. Francia signalait mes tableaux comme turpitudes.
L'esprit et la peinture ne font pas toujours bon ménage.
Les beaux esprits^ oublieux de peinture^ ne voulaient discerner et les vieux réalistes crachaient sur tout.
Seul, un homme voulait comprendre et voir : je nomme Edmond Picard et le salue ; il régnait largement et nous l'aimions, lui, l'opposant héroïque !
Mais les jeunes veillaient au drapeau de l'art nouveau.
(i) Janvier 1920.
Certains, il est vrai, partirent vers les régions de tout repos ; d'autres habitent des pays cérémonieux, 6ù les chats ne griffent jamais ; d'autres encore, émasculés d'énergie, nourris de roses et d'aubépines, s'entrepiquent mollement*
Guerre de chauves et de poilus, guerre de fauves et de ventrus» Aujourd'hui, une arrière-garde poussive s'accroche éperdûment à la barbe du vieux Vinci» Jetons un voile épais sur les tristes produits et la fin louche des décrânés rétrogrades encerclés, mangeurs de morceaux, démolisseurs patentés, croque-puces indisposés, dénigreurs systématiques, diplomates aigrelets»
Mais l'heure est à la joie et non aux revendications !
Au début, presque seul, j'attendais longuement» Plus tard, des joies vives m'excitèrent» Verhaeren pointait ses grands gestes vers les lointains imaginaires ; Demolder écrivait et buvait au peintre truculent; Destrée, décisif et puissant, vouait à l'art ses énergies ; des Ombiaux, narquois et gourmet, nous réconfortait ; Giraud conférenciait ; Mockel soupirait ; Maus souriait ; Lemonnier rugissait» Encore Waller, Eeckhoud, Maeterlinck, Gilkin, Gilles, Verlant, Dommartin, Elskamp, Toussaint, Le Roy, Fierens-Gevaert ; d'autres, tels Gérardy, CoUin, Marlow, Hellens, Piérard, Souguenet, Virrès, Crommelynck, Fonteyne, Gendebien, Gilbart, Joly bataillent âprement»
Puis des peintres charmants m'accompagnèrent» Vogels truellait ses éclairs gris» Pantazis, discret et
mesuré, stylisait ses finesses* Lemmen contemplait ses blondeurs avec amour. Rik Wouters claironnait sa vaillance*
Aux « Vingt », les peintres coloniaux chantèrent avec mes masques leurs tons clairs* Van Gogh, très chinois, ondulé comme vieille potiche d'Orient et grand admirateur de crépons vivaces* Gauguin, tulipier exotique tout bariolé de feuilles roses et bleues* Seurat, Signac, Luce infusèrent à Claus et Van Rysselberghe leurs visions décomposées* Renoir, toujours charmant, délicat et sucré* Monet, poudroyant, farineux et lacté* Ces beaux peintres ne me surprirent ! A Ostende, dans la boutique de mes parents, j'avais vu les lignes ondulées, les formes serpentines des beaux coquillages, les feux irisés des nacres, les tons riches des fines chinoiseries et, surtout, la mer voisine, immense et constante m'impressionnait profondément*
Mer pure, inspiratrice d'énergie et de constance, buveuse inassouvie de soleils sanglants*
Oui, je dois beaucoup à la mer ! Ah ! j'aimerais la vider, comme je viderai ce verre où l'or pâle étincelle* Reflets sans ombres comme notre joie !
Chers amis, je dois vous offrir en bouquet, mes œuvres imparfaites ; elles ne furent guère aimées, aussi je n'aime guère les exposer, mais MM* Giroux et Elslander, protecteurs de talents jeunes, l'ont voulu* Aussi M* Franck, le noble fondateur de « L'Art contemporain » ; M* Van Haelen, au cœur d'or ; MM. De
Smeth^ Rousseau, Lambotte, Jefferys, BoUis, Charlier, Rouffard, M"' Bock, Aussi, mes amis Paerels, De Béer, Wagemans, Cox, Martens, Oleffe, Schirren, Brusselmans, Nave2;, Spilliaert, Baudrenghien, tous artistes jeunes à Tâme généreuse, à l'instinct sûr. Ils ne se trompent pas, je crois.
Mes chers amis, je bois à vous tous, surtout aux jeunes. Nous sommes tous jeunes ou le deviendrons.
Je vous dois les heures roses et exquises d'aujourd'hui, heures inoubliables pour moi. Je vous salue, vous remercie et devant notre cher ministre, le ministre des beaux Peintres, j'ajoute les grands cris de justice :
Vive la mer !
Vivent nos beaux peintres !
Vive la couleur, ornement de nos noces spirituelles !
Vivent les jeunes I les jeunes ! et encore les jeunes H!