‹ Les écrits de James EnsorChapitre 4 sur 27 · ET LIGNES CARICATURALES · texte numérisé non relu

ET LIGNES CARICATURALES

A mes bons amis de la Société royale belge des aquarellistes.

Depuis cinquante quatre années, des flots d'eau sucrée et autres dégoulinent du royal pinceau de nos maîtres de l'aquarelle*

En bons disciples de saint Médard,nos quarante francs arroseurs déversaient jadis des ondes pures saphyrées de rosée reflétant honnêtement les eaux les plus précieuses de toutes les pierres étincelantes.

Hélas ! trois fois hélas ! ! ! et signe des temps présents, nos braves aquarellant-gouacheurs, affinés par le modernisme, le féminisme, le ganachisme, le gouachisme et autres chismes intolérants, gargouillent parcimonieusement un limon bourbeux tout chargé de matières lourdes et de déchets plâtreux ; cela fleure lubin éventé, bergamote douteuse, huile de sardine rance, pissat de colibris, fiel filandreux de limaces hydrophobes, pleurs

de liserons^ larmes de nénufars^ sueurs de cancrelats, produits vaguement liquoreux sophistiqués à plaisir*

O ! belles eaux vierges, buveuses inassouvies d'étoiles irisées, de soleil d'or fin, de lunes vermeilles, de comètes bizarres, à queue de vif argent» Qu'êtes-vous devenues i

Et les dernières lucioles claires, porteuses de lumière, s'abîment tristement dans les marais fangeux* Oui, nos watermen ont trouvé leur Waterloo définitif*

M* Khnopff surtout s'étiole et meurt. De lui une allégorie indéchiffrable, un Orphée, plaisamment travesti en matrone gargamellée, bouffie à crever, domine une Diane « d'Efesses » aux charmes enténébrés par un voile d'escamoteur*

Oh ! stupéfaction! la poitrine de la déesse chastement lunatique est toute mamelonnée d'oeufs semblant d'autruche de Casoar ou d'Aptérix* Faut-il deviner là un hommage discret à M* PouUet i

A dextre, une nudité plutôt britannique, la bouche en cœur, semble envoyer d'ardents bécots à la volée, tout en jouant de la prunelle* L'allégorie symbolise les tiraillements d'Orphée entre l'art asiatique ou paisible et l'œuf grec ou héroïque* L'œuf grec dit : Quisquis, coin, couin, couac, coui, et couic couac* Orphée répond avec un soupir d'anicroche : do ré do, ré mi ré, mi fa sol, fa ré do, hane, crabel, hane, mine, neuse* L'art asiatique réplique : shiva, brama, embrachmoa, vichnou après fichenous, lappé*

En dépit d'Orphée, la composition n'est guère sym-

phonique* Les appas maniérés et crémeux, les raideurs anticharmoniques du trio disgracieux malmènent sensiblement les nerfs sensibles»

Entre Tart des deux dondons, le bon Orphée, le bon Orphée y va de sa petite chanson sur Tair des cornichons, laridondaine, laridondon*

Maître Khnopff, il faut le reconnaître, est plus heureux parfois* Une vive admiration pour le grand peintre Eugène Smits nous a souvent rapprochés* Sentiment respectable partagé par MM* Paul Lambotte, Béco, Célestin Demblon, le cardinal Mercier et quelques palmés empourprés de l'Académie de Belgique, académie dénommée maintenant, injustement sans doute, repaire d'iconoclastes et de mamamouchis décrétés, décrétant des mesures vexatoires*

Avec les grands maîtres passés experts en couardises.

maître Khnopff rechante et d'abord Tobservation respectueuse et sensible de la nature^ le mépris de toute virtuosité même inventive et de toute fantaisie créatrice.

Cependant ♦♦..

A l'exemple de Rodin^ Tamputeur incorrigible^ Khnopff décrâne plus que jamais les cervelets assurément peu fournis de quelques pintades entachées de vague morosité. Belles huîtres surmoulées. Poupées mornes aux lèvres sanguinolentes. Mijaurées de Frise aux abatis cartonneux. Beautés de carnation batracienne à Toeil ga^ellé^ langoureusement polissonne.

En mamamouchi convaincu, M. Khnopff persiffle éperdument certains confrères soupçonnés d'exagération fantaisiste, de virtuosité malicieuse, d'irrespect devant la nature. Alors, M. Khnopff devrait prêcher d'exemple et refréner ses besoins fantaisistes, mais il entend maintenir hermétiquement les profils pudestiques amplement machoirdés et les faces décrânées enduites de nauséïne.

De même, les cadres torturés, biscornus, hérissés de trognons de choux-cabus, contrebasses de nerfs d'iroquois, glandés-frangés de fanfreluches, pigeonpigeonnés, contournés de tessons coupants, polycarpés d'arêtes piquantes, poudrés-chattemités, perlimpimpinés de 2;inzoline. Licornes de malfaison, émaillés de vieille monnaie de singe lustrée de mille bourdes théatrales,^cousus du fil gris de vieux jaloux pistonnés.

Certes, je tiens à le dire en un ballet mimé, le divin

Wagner fit bien moins de chichi quand^ marchant sur les mains et puis cabriolant, il amusa longtemps l'excellent Kufferath» Aujourd'hui Kufferath un peu désenkhnopffé mais tout parsifalé, se laisse taquiner par spectres rosés et phalènes bleutés» Mais je n'aime guère les expositions à la frère Oignon, les plumes de l'ange Gabriel, les œufs mamelonnés de la Diane d'Hphèse, l'auriculaire de Vilain XIV» La bourse de Saint Frusquin» Les moustaches de sainte Barbe» Le ne2; retroussé de Cléopâtre, son aspic, ses retroussis» Les pifs très aquilins de Néron, Nepomucène, Nestor, Phryné, Anésiphore de Nasicus, artificier du grand Louis.

Oui, je le répète, les mouchetteries des aînés, puinés et autres bien nés, et les molles suavités des pimbêches altières aux chicots de brochet embouchés de framboisie, totalement m'indiffèrent»

Et picturalement parlant»

Les effigies vénuséennes présentées par M» Khnopff célèbrent dignement l'Eternel féminin, milieu méduséen, reptiléen, panthère, crevette, anguille, où carpillons et lapines s'enchevêtrent à la queue leu leu»

Décor visqueux ou rampent des bêtes mauvaises» Tour à tour gouailleur, charmant, censeur, revêche, M» Khnopff se dérobe à l'analyse» Allures un tantinet matamoresque» Diplomatie aigrelette indisposant, diton, les confrères massés à fins coups d'escarpins, sérieusement morigénés ou calembourisés de fines égratignures»

Sectionneur platonique d'occiput de mannequins

vermoulus^ grisailleur tenace surgavé de banalités spleené tiques. Retardataire Jocondé, extra-suranné, M. Khnopff demeure avant tout chantre incontesté des sphingés énigmatiques aux dessous insondables fleurant le mystère»

Les féminités animalées incitent à contempler Tœil pers et vert de nos bonnes amies les syrènes, mais une conque indiscrète par la mer rejetée rendait à Tinfinie les glouglous cristallins d'un long jet de rosée reflétant la topaze»

M» Fabry, champion du grand art, deuxième mamamouchi parfait, idéaliste et noble caractère, sombre dans un académisme foncièrement triviaL

Mon ami Delaunois chante Tair du monastère et se complaît chez les Riches-Claires, les Récollets, les Capucins, surtout les moines et les chanoines, les Bernardins, les Franciscains, les gros curés et les Carmes déchaussés* Oh ! la belle course au clocher ! et quand sonnent les matines, il portraiture les béguines»

Breitner-Reekelbus-Bauer»

Entre nègre blanc de Breitner et chamelier noir de Bauer, Reckelbus semble bien gris»

Jacob Smits spécialise les nuages bas, lourds» Ce beau peintre malmène surtout les crucifiés, livides, purulents, barbouillés, pochés, triturés, bouilliquescents, malaxés, tripotés, fustigés, cinglés, dévergés, tripatouillés à la Dodine, frictionnés, calamistrés» De lui également des vaches laminées, des veaux de mars très amusants et des rustaudes écarlates comme troupier anglais godail-

lant à NoëL Encore du maître coloriste des choux-blancs cuisinés par cordon bleu civette de frais»

Hannon et Lynen^ troisième et quatrième mamamouchis^ esprits souvent subtils^ mais peintres parfois lourds.

Cassiers plus Cassiers que jamais.

Hanicotte brillant par son absence.

Hageman ne lâche plus les juifs. Chef d'équipage juif^ femme juive, douche juive Juif dessous Juif dessus, juif partout.

Richard Baseleer à TEscaut infidèle nous fait voir, oh ! merveille, des eaux grises à Venise.

Saluons timidement les seigneurs de Présalés, Hagemans et Marcette, deux laveurs de blancs moutons. Marcette surtout, travesti en Borée dégonflé ou souffleur éperdu,tout barbouillé d'écume, agite follement des lames illusoires aux crêtes démesurées provoquant parfois des coups de mer très amusants, grosse tempête dans un verre d'eau !

Uytterschaut demeure cependant le plus aqueux de nos aquarellistes. Oleffe, hydrophile convaincu, sait liquéfier savoureusement de charmantes petites femmes. Je n'oserais conter fleurette aux vachères boxeuses de Carpentier et les vaches de Bartlett ont l'air bête étalées sur l'herbette.

Le bibi chéri de nos critiques, Emiel Claus, cinquième et important mamamouchi, remontre un paysage officiel où rouges roublardisants, jaunes gouvernementaux,

verts arrivistes^ bleus juridiques, roses impersonnels hurlent plus faux que jamais.

Les duretés de Titz accentuent les mollesses de Demol et de Pecquereau.

Emile Hoeterinckx arrose convenablement de fines gouttelettes prosaïques son Parc aux Nymphes ou légumier. Vague jardin de délices où des nymphes amplement cuisseautées poireauttent consciencieusement.

Les maroquineries culottées ou fantasias échevelées de Romberg, où marocains-arabes pétrés et empêtrés, Berbères, Bédouins, surtout Tripolitains sont nettoyés à souhait et culbutés sans merci, à la façon de Barbarie, par les amis de Marinetti. Pour garantir la vraisemblance, M. Romberg pourrait consulter avec fruit le grand maître futuriste très expert en ce genre de festivité. Mais le «Berceau » de M. Dierckx respire une tranquillité vagissante.

M» Michel expose les merveilles de TOisonnie ou les avatars de quelques palmipèdes sympathiques descendant gravement à pas comptés des sommets capitolins vers la mare aux grenouilles* Les suffisances matamoresques appellent la finale crevaison grenouillère.

Van der Way poncif, dur, pierreux, hérissé de cailloux, mais pavé de bonnes intentions; de Geudens, le Malinois, une réunion de patrons épiciers stérilisés commentant la baisse de la rente belge, le soulèvement des pouilleux Désir et Rissolé devant la cherté de la vie et la restauration des halles malinoises*

Charlet et Bartlett, fromagers inassouvis, explorent les grasses plaines des pays-Bas, d'Edam à Présent*

Madame Montalba, presque bien* Art trop joli, déparé par des relents de vieux chiqués. M™' Gilsoul- Hoppe donne aux fleurs un accent mâle*

M* Jefferys un accent aigu* MM* Pinot et Smeers, un accent flou* Mellery charbonneux et gavé de scories abuse de Taccent grave et patauge dans la suie, « charbonnier est maître che^ lui »* Il faut admirer en ce temps d'arlequinisme outré le styliste convaincu implacablement voué au noir de vigne et de fumée* Luigini et Latouche, vieux jus romantique, braisé et rococo* Enfin, pour la bonne bouche, les expectorations aqueuses de Lemmen, sixième et dernier mamamouchi esquissant agréablement une ribambelle de gosses blafards et blondasses fortement oxigénés*

Un gros vœux pour finir !

Que j'aimerais voir quelques respectabilités futuristes, cubistes, orphistes, gargouillistes, pirouettistes, ensoristes, césannistes, anti-scrupulistes, cernistes-découpistes, querellistes, éphémèristes, arrivistes par dessus les jambistes, girouettistes, ilotistes, étaler leur folle ivresse parmi les belles sagesses de nos quarante peintres à Teau^

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