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Les Ecritures Cunéiformes

• J'avais a ctrur de n’entrer dans rctle vote difficile -[u ‘après avoir réuni ions les secours >|ue pouvnient nie fournir mes devanciers. »

E. BuiROvr.

Les observalions modernes sur les différents idiomes du monde, sur les formes que l’expression orale ou écrite de la pensée peut recevoir, ont donné naissance à une science nouvelle, la Philologie comparée. C’est une science que le XIX’. siècle réclame comme son plus puissant moyen d’investigation et de découverte. Son domaine comprend toutes ces inscriptions oubliées, éparses sur les débris de ces monuments inspirés par le besoin de gloire et de renommée qui pousse tous les hommes à se préoccuper de l’opinion de leurs semblables, de l’opinion de l’avenir. Car le moment est venu où ces monuments, après avoir résisté aux dévastations jalouses, orages des peuples plus funestes pour leur gloire que les orages des temps, se dressent désormais devant des hommes nouveaux auxquels le passé inspire du respect ; à l’aide des signes incompris dont ils retrouvent le sens, dans leur souvenir peut-être, ils reconstruisent une langue, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus caractéristique dans la vie d’un peuple; et ces monuments mutilés racontent l’histoire de ce peuple

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dans un livre ouvert à la Tare du monde, sur une page que les contemporains envieux n’ont pas déchirée, que la postérité indifférente a respectée et que notre souverain Maître à tous a laissé vivre, pour qu’une génération nouvelle la recueille un jour comme un précieux héritage dans lequel elle puisera à son tour de salutaires enseignements.

Une loi fatale enchaîne les générations les unes aux autres. Quand un peuple succombe sous les armes d’un peuple plus fort qui va lui imposer scs mœurs, scs lois, scs dieux , le vainqueur, quelque jaloux qu’il soit de son droit et de sa gloire, ne peut l’imposer ni le faire connaître qu'à la condition d’accepter et de subir, pour se faire comprendre, l’idiome des vaincus. Ses ordres, ses décrets, son histoire se produisent alors dans deux ou plusieurs versions différentes suivant le nombre des peuples asservis, l’uis , lorsque les peuples ont disparu et qu’il ne reste plus de leur histoire que des inscriptions incomprises, c’est le vainqueur qui perpétue malgré lui, avec ses litres de gloire, le moyen de retrouver un jour la langue et la gloire des vaincus. Si les décrets des vainqueurs sont encore compris, la restauration de la langue oubliée n’offre que des difficultés secondaires dont la science saura triomplier.

Mais il se peut que vainqueurs et vaincus aient disparu de la scène du monde, laissant après eux des monuments écrits en plusieurs langues et que toutes ces langues soient également oubliées. Les difficultés alors sont d’une autre nature et plus sérieuses: il faut remonter à la souche primitive du langage, interroger tous les idiomes, et entourer les premiers essais de restauration de tous les renseignements que l’histoire générale peut fournir, jusqu’à ce que l’on ait trouvé un point d'appui solide pour asseoir les premières investigations.

Une phase tout entière de la vie de l’humanité séparait la civilisation moderne de la civilisation orientale. Les traditions, qui reportaient à cette période de l’histoire des souvenirs de grandeur et de gloire, s’étaient peu à peu affaiblies cl avaient

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ciiGii disparu dans les ténèbres du moyen-âge : l’Orient était oublié.

L’Égypte sortit la première de scs sombres nécropoles. l*n décret qui présentait un texte grec à côté du texte hiéroglyphique fut le point de départ des recherches, et nous pouvons lire maintenant les plus antiques annales du monde sur des monuments qui nous sont conservés, avec une fidélité que l’ignorance des siècles qu’ils ont traversés ne nous permet pas de contester. Il en sera de môme des royaumes de la liante Asie : l' historien philologue sent déjà revivre, sous son investigation féconde, des pages précieuses de l’histoire des Darius , des Nabuchodonosor et des Scnnachérib.

L’empire d’Assyrie avait fait place à l’empire des Perses; mais de ces deux royaumes il ne nous restait plus que des ruines dont les plus récentes étaient vingt-cinq fois séculaires. Lorsque la Perse brillait de toute sa splendeur, scs rois ont tracé le récit de leurs exploits, leurs croyances et leurs conquêtes, sur le marbre de leurs palais et de leurs tombeaux, ou bien sur des montagnes dont ils faisaient tailler les flancs pour que l’historien et l’artiste y déposent une page de leur histoire. El pour que cette page fût comprise de leurs sujets Perses , Mèdes, Assyriens, ils l’écrivirent en trois langues différentes. Les Achéménides cédaient aux mômes nécessités philologiques que leurs successeurs actuels. Ne faut-il pas aujourd’hui encore, pour qu’un décret soit compris, à Bagdad ou à Téhéran, de tous les sujets du shah de Perse, qu’il soit écrit en persan, en turc et en arabe? Et chacun de ces idiomes ne rcpréscntct-il pas , d’une manière plus ou moins rapprochée , les différents idiomes qui étaient en usage sous les Achéménides?

De nombreux spécimens de ces inscriptions trilingues sont parvenus jusqu’à nous : il est vrai que ces documents sont écrits en caractères dont on avait depuis long-temps oublié l’usage. Aussi lorsque les voyageurs modernes les ont remarqués pour la première fois, ils ne furent frappés que de leur

rvTRoonni)!».

bizarrerie cl ne signalèrent que ce qu’ils avaient d’étrange : c’étaient des traits en forme de pointe, de pijramitie, de flèche ou de coin, qui se combinaient de différentes manières et ne laissaient saisir aucun rapport avec les écritures connues. A cause de l’élément radical en forme de clou, de coin, de flèche, qui servait de base aux caractères de cette antique écriture , on lui donna le nom de Keilschrift, d ' Arrow headed, de cl uniforme , etc. , etc. , et enliu de cunéiforme. C’est ce dernier nom, quelque impropre qu’il soit, que l’usage a consacré et qui demeure acquis à celte étrange écriture.

Cet élément primitif n’était pourtant qu'un accident dans la forme du caractère résultant peut-être de l’instrument qui avait servi à le tracer, et qu’on retrouve dans les plus antiques inscriptions des idiomes les plus divers. En l'erse, ou constata que le clou ou le coin formait la base de deux systèmes d’écriture essentiellement différents.

D’une part, il formait des signes qui exprimaient des lettres, des voyelles et des consonnes, un alphabet en un mot dont les signes ne différaient que par la forme des signes des alphabets ordinaires, sans qu’on eût pu, toutefois, remonter à la forme primitive des lettres ainsi exprimées , ni à l’origine de ce bizarre alphabet. On a donné à ce système graphique le nom û' écriture arienne. C’est celui qui occtqMï la première place dans les inscriptions trilingues des rois achéméuidcs ; il exprime la langue des anciens Perses , de l’iranien pur, une branche des langues indo-européennes, sœur du sanscrit et du zend, du perse en un mot, une langue qui peut être considérée comme la mère ou la sœur aînée du persau moderne.

D’une autre part, le clou primitif forme des caractères qui ne correspondent pi us à de simples lettres, mais à des syllabes et quelquefois à des mots. Ces signes servent ainsi à traduire des idées plutôt que des sons; ils parlent pour l'œil plutôt que pour l’oreille, et on a pu constater leur origine hiéroglyphique. Ce système graphique procède donc d’un principe complètc-

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nient différent du premier : aussi, pour le distinguer de ce genre d’écriture , quelles que soient les langues qu’il pourrait traduire, on lui a donné le nom d’écriture anarienne. 11 sert, en effet, à exprimer différents idiomes : quelques-uns, tels que ceux des inscriptions de Vân cl de Susc, sont encore complètement ignorés; mais ou connaît déjà assez parfaitement deux autres idiomes qu’il traduit aussi pour avoir pu les classer. — C’est d’abord la langue écrite sur la deuxième colonne des inscriptions de Persépoiis, la langue des Mèdes Ariens ou des Scythes, en laissant toutefois à ce nom le vague qu'il peut avoir pour désiguer ces innombrables peuplades Tartaro-Fiuoiscs qui occupaient le centre de l’Asie. — C'est ensuite la langue écrite sur la troisième colonne des monuments de la Perse, et qu’on retrouve également sur les monuments de Babylonc et de Ninivc. C’est une langue sémitique qui a son caractère particulier: ce n’est point la langue des fds d’Aram, bien qu’elle ailles plus grands rapports avec le chaldalque et l'hébreu; mais c’est la langue des fils d’Assour, l’Assyrien, un idiome qui tient aux autres dialectes de la famille sémitique ]>ar les liens les plus intimes et qui conserve cependant son individualité.

On sait que l’empire d’Assyrie a eu une longue existence; elle embrasse au moius quinze siècles, et pendant toute cette période , la langue assyrienne s’est peu modifiée ; de môme que les autres langues sémitiques, elle porte avec elle un caractère d’unité qui se prête peu aux changements. Les langues de celte famille naissent toutes faites , et meurent avant d’avoir changé ; mais il n’en est pas ainsi de l'élément graphique qui exprime l’assyrien. Cet élément, étranger à l’Assyrie , et qu’elle a reçu d’un peuple qui ne parlait point une langue sémitique, a subi de nombreuses modifications. Quelques-unes sont purement graphiques et tiennent au caprice du moment. Que les signes soient plus ou moins penchés, plus ou moins réguliers, plus ou moins bien faits, il y a là des différences paléographiques à découvrir, dont l’étude de la

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paléographie de tous les pays peut nous donner une idée. Mais le signe primitif a subi des modifications bien autrement importantes : il était d’abord hiéroglyphique ou figuratif; et lorsque nous le retrouvons en Assyrie , le hiéroglyphe était déjà tellement défiguré qu’il ne restait plus que des traits qui en reproduisaient les principales lignes. L’écriture sous cette forme est dite hiératique. Puis ce signe , en perdant sa forme primitive, s’est accentué à l’origine de chaque trait; l’instrument semble y avoir laissé une empreinte plus forte, et un apex s’est dessiné dans chacun de ses traits : alors l’écriture est devenue cunéiforme. Ce premier pas de l’écriture anaricnne produisit des signes très-compliqués que l’on désigne sous le nom A' archaïques. Ces signes archaïques, qui devaient reproduire le signe hiératique , ne furent pas toujours exprimés de la même manière à Ninivc et à Babylone. De là deux styles distiucls qui présentèrent une différence sur certains signes, tout en conservant sur d’autres des ressemblances qui ont permis d’arriver à l’identification de signes qui paraissaient , au premier abord, tout-à-fait dissemblables.

Enfin les signes compliqués se modifièrent à Ninivc et à Babylone ; quelques traits qui parurent superflus pour caractériser certains signes disparurent et donnèrent naissance aux signes qui caractérisent les deux styles relativement modernes de Ninivc et de Babylone, dans lesquels sont conçus la plupart des monuments qui sont parvenus jusqu'à nous.

L’importance historique de ces documents est considérable. Les inscriptions sorties des fouilles de Ninivc pourraient déjà couvrir plus de vingt mille pages in-folio. Toutes les sciences alors connues y sont représentées : l’astrologie, l’astronomie, le Droit et les coutumes , la mythologie , l’histoire et la grammaire ; tout cela forme un ensemble de documents à l’aide desquels on pourra bientôt reconstruire l’histoire d’un grand empire qui, pendant plus de quinze siècles, a imposé son influence au développement de la civilisation orientale.

nrnoDicTioN.

La langue assyrienne, il est vrai, présente, comme langue écrite ou parlée, des habitudes qui ne nous sont pas familières ; il s'en faut que ce soit une langue parfaite dans laquelle il y ait une harmonie constante et irréprochable entre la pensée et sou expression. Mais quelles sont les langues qui présentent cette perfection? Quelques-unes n’olTrcnt-clles pas au contraire des difficultés plus étranges; et les plus parfaites, ou les plus usuelles, n’olfrcnt-clles pas des anomalies dont l'habitude seule peut triompher?

11 faut être juste, accepter une langue nouvelle avec les difficultés nouvelles qu’elle apporte avec elle et ne pas désespérer de la comprendre lorsqu’on a déjà tant acquis, lorsque les critiques les plus sérieuses ne portent que sur la traduction plus ou moins heureuse d’uu mot, d’un signe.

Je ne veux pas dire que, dans l’état actuel de la science, toutes les difficultés soient surmontées; il peut y avoir encore quelque grand principe de lecture à découvrir; mais, pour comprendre ce qui reste à (aire, il faut surtout s’éclairer des travaux antérieurs. Il y a des points sur lesquels la discussion n'est plus permise ; il y a des faits accomplis par les recherches les plus opiniâtres, sanctionnés parles plus heureux résultats , et qu’il ne faut plus remettre en question.

La première difficulté à vaincre, dans l'état actuel des choses , lorsque l’on veut entreprendre quelques recherches sur les textes assyriens, soit pour se rendre compte des travaux accomplis , soit pour se porter en avant vers de nouvelles découvertes qu’il est permis d’espérer dans une sphère où l’inconnu est encore si grand, la première difficulté à vaincre, dis-je, réside dans l’incohérence des premiers travaux. Si l’on n’est pas au courant de tout ce qui a été entrepris déjà sur cette matière , on s’expose à se donner une peine infinie pour arriver à combattre ce qui est abandonné depuis long-temps , ou à découvrir ce que d'autres ont découvert avant vous. Les travaux des assyriologues sont épars

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dans des llevucs , dans des brochures qu’il esl souvent trèsdiflicile de réunir, cl le point de départ de nouvelles recherches reste souvent indécis.

Il est certain que cet empressement que chacun a mis à communiquer promptement le résultat de ses recherches a tourné au plus grand profit de la science, et que c’est peutêtre une des causes les plus directes de la rapidité des progrès qui se sout accomplis pendant ces dix dernières années. Je crois avoir déjà compris que la nature des choses imposera long-temps encore ce mode de publication. Il n’y a pas entre le traducteur cl le lecteur une communauté d’idées suffisante pour qu’on soit cru sur parole , et chaque traducteur est obligé d’apporter, à l'appui de ses lectures, les preuves les plus élémentaires de scs déchiffrements. Mais on l’oublie à son insu ; car il se passe dans les études de cette nature , entreprises par les hommes les plus consciencieux et les plus expérimentés, quelque chose de semblable au travail de l’enfant qui apprend si péniblement à lire la langue qu’il parlera plus tard avec tant de facilité. A mesure qu’on fait des progrès, on ne se souvient plus de scs peines, ni de scs efforts, et l’on s’imagine que tout le monde a suivi des progrès dont on n’a que soi pour témoin.

Je n’ai pas la prétention de croire que j’aie réuni dans ces pages tous les matériaux nécessaires pour qu’il résulte d’un travail de cette nature un code complet sur la matière; mais si ces recherchas peuvent donner crédit aux traductions que je pourrais produire encore, et appeler l’indulgence sur les erreurs dans lesquelles je pourrais tomber, en protestant d’avance de mon profond respect pour les travaux de mes devanciers, j’aurai certainement atteint mon but.

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