‹ Les Ecritures CunéiformesChapitre 2 sur 33 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

ÉCRITURE ARIENNE

Les livres sacrés de la Perse nous représentent cette belle contrée, que l’on appelle aussi l'/rnn, YElimaïs, le Pays de Fars, comme le berceau du genre humain. Ces livres, que les croyants regardent, encore aujourd'hui, comme l'expression par excellence de la parole divine, portent le nom d 'Avesla et de Zend-Avesta, à cause de la langue dans laquelle ils sont écrits. Ils renferment un dogme, un culte, dont les historiens orientaux ont respecté les données, et sur lesquelles ils ont pu, à l’aide de traditions nationales plus ou moins complètes, reconstruire ce qu’ils appellent le Schah-Nameh, c'est-à-dire le Livre des Rois (I). Cette grande épopée nous fait connaître une histoire de la Perse qui commence aux premiers jours du monde, et qui se continue encore aujourd’hui malgré les révolutions de toute nature qui semblent en

(I) Xnjei la belle traduction du Schah-Mnmeh , intitulée: le Livre des Roi », par Abou'l Kusim Firdousi, publié, traduit et commenté par M. Jules Mobl. & vol. In-folio, imprimés par ordre du Gouvernement , dans la Collection orientale.

10 ECRIT! RES (TNÉIFORBES.

avoir, à plusieurs reprises, interrompu le cours. Elle est écrite en persan moderne; la langue de l\4r«Ja, au contraire, porte des traces évidentes d'une haute antiquité.

Cependant, si antique que soit cet idiome , cet idiome et son expression graphique ne paraissent pas avoir été le moyen le plus antique qui ait servi à exprimer la pensée. En effet, les traditions locales nous font connaître que les Livres révélé» par Ormusd au prophète Zoroastre ont été présentés , dans ces temps reculés, au puissant roi Gustasp, pour en propager les doctrines , et que ce prince en admirait d'abord les lettres et le style sans en comprendre encore le sens (1). Ces lettres et ce style avaient donc quelque chose d’insolite à ses yeux '? Et, dès-lors, on peut se demander s’il n’y avait pas à cette époque , à cété de cet idiome et des formes graphiques si simples que ces livres sacrés nous ont fait connaître, un autre idiome et d’autres formes plus ou moins rapprochées de cette écriture monumentale dont les ruines de Persépolis nous ont transmis de rares échantillons. Mais rien, dans les livres de la Perse, ne peut éclairer cette question. D’ailleurs , pour apprécier l’époque de cette révolution graphique, les traditions présentent des lacunes dont l’importance et la durée échappent aux appréciations de l’histoire. La chaîne en a été brisée, plusieurs fois peut-être, et les chroniqueurs en ont renoué les anneaux sans chercher à combler ou à expliquer l’intervalle qui les sépare.

Les rois des premiers âges de la Perse paraissent avoir vécu dans un temps pour lequel les dates font défaut. Il y a plus, ils paraissent avoir eu le siège de leur empire, de même que le dogme dont ils étaient les défenseurs parait avoir eu son

(I) Zerchtil-NttMtk, cli. itr, cild par Anquctil-Dupcrron , dont la Vie de Zoromtre, p. 34.

ÉCRITL'RE ARIENNE. H

berceau , dans des contrées plus septentrionales que celles de la Perse telle que nous pourrions aujourd’hui en fixer les limites. C’est du côté de la Bactriane, et plus au nord peut-être, dans les pays où le plus long jour d'été est égal aux deux plus courts jours d’hiver (1), qu’il faut chercher l’origine des croyances que nous trouvons déjà dans toute leur splendeur au moment où 1a Perse , telle que les Grecs vont nous la faire connaître , aspire à l’indépendance, et cherche à conquérir sa nationalité. Aussi il est assez difficile de concilier ces origines avec celles dont Ilérodote nous a transmis le souvenir. En effet, il nous apprend que ce vaste pays, compris entre l’Indus et l’Euphrate , depuis le golfe Persique jusqu'aux bords de la mer Caspienne, fut peuplé jadis par un certain nombre de tribus dont il nous a conservé les noms. C'étaient d’abord des tribus guerrières : les Maspiens, les Maraphiens, les Pasargades, dont les Àchéménides formaient une branche et qui donnèrent à la Perse scs rois les plus célèbres et les plus glorieux ; venaient ensuite des tribus nomades : les Mardes, les Dropiques, les Sagartiens et les Daces, pasteurs errants sur les rives de la mer Caspienne , depuis les bords de l'Oxus jusqu’aux bouches du Tanaïs ; enfin des tribus de laboureurs : les Panthialéens, les Déruséens, les Germaniens , peuplades sédentaires attachées au sol qu’elles cultivaient. Toutes ces tribus, au surplus, étaient prêtes à quitter, au premier signal, le socle ou leurs troupeaux, pour se ranger sous la bannière qui les protégeait et les conduisait au combat.

La Perse était encore dans cet état voisin de la barbarie , et déjà, autour d’elle, vivaient des États puissants et, civilisés : à l’orient, l’Inde et ses traditions séculaires, une race d’hommes

(I) Boundchtich , in. — Ce passage n'a point échappé h Volncjr, <|ui ne pouvait en Une alors toutes le» conséquence» que le» découvertes modernes permettent d'entrevoir..

KCRITIRES CISEIFOHJIKS.

avec des besoins et des goûts qui les séparaient profondément des habitants de l'Iran ; à l'ouest , le vaste empire d’Assyrie dans toute sa splendeur brillait par le luxe traditionnel de ses rois, cl par son collège de prêtres, chaldéensou mages, profondément versés dans les sciences et dans les arts. Il tenait sous sa puissance : Sidon, Tyr, les Lydiens, les Syriens, les Paphlagoniens , tous ces petits États , qui s’étendaient à l’occident plus ou moins loin sur les bords de la Méditerranée. Enfin, au nord, une civilisation dont on ne connaît encore que le trop plein qui refluait sur la Perse. On sait qu'à une époque dont la date peut être précisée (de l'an 625 à l’an 537 avant J.-C.l . les innombrables tribus nomades des Scythes, mêlées, confondues avec les autres tribus, nomades comme elles , des Bactriens , des Daces et des Perses , débordèrent sur les royaumes de la haute Asie et y exercèrent, pendant vingt-huit ans, leur domination.

La Perse fit avec ces farouches guerriers l'essai de ses forces: elle aspirait à l’indépendance , et entrevoyait déjà, au moment de leur retraite , l’aurore d’une nationalité future. Aussi , dès que ces belles contrées furent délivrées de l’invasion des peuples du Nord , elle a dû promptement grandir. Vers le milieu du VI*. siècle avant J.-C., sa prospérité naissante commence à inspirer de l’inquiétude à ses voisins. Crésus, roi de Lydie , malgré le désespoir que lui cause la mort de son fils, héritier présomptif de son trône, comprend qu’il est temps que sa douleur de père s’efface devant les préoccupations du roi. « Il faut, dit-il, se hâter d’arrêter la puissance des Perses avant qu’elle ne devienne plus formidable; car elle prend, de jour en jour, de nouveaux accroissements. » Les Perses, tributaires delà Médie, s’affranchissent d’abord de cet impôt. Un prince jeune , audacieux, Cyrus, fils deCambyse, les pousse à la révolte, les convie

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à la liberté, les conduit à la victoire. La Médie devient bientôt le partage de ce jeune conquérant; avec lui commence la grandeur de la Perse ; il fonde Pasargade , et l'une des plus puissantes dynasties de l’Orient. A partir de cette époque , l'histoire de la Perse occupe une grande place dans l’histoire du monde. L’empire d'Assyrie , ébranlé par la chute de Ninive , s’écroule bientôt sous les armes de Cyrus , et les conquêtes successives de ses successeurs portent la Perse au comble de la gloire. Sous Darius , elle forme un grand et vaste empire, partagé en vingt satrapies qui comprennent le monde civilisé d'alors. Darius et ses successeurs élèvent, & l’envi l’un de l'autre, des monuments de leur gloire et de leur puissance : ce sont ces monuments qui ont éternisé la renommée de cette gloire et de cette puissance.

On sait, par les Grecs, que les rois Achéménides avaient l’habitude , pour perpétuer le souvenir de leurs exploits, d’en écrire le récit sur des stèles de marbre en plusieurs langues différentes. Hérodote nous dit, en effet (1), que Darius fit ériger, sur les bords du Bosphore, deux colonnes de pierre blanche, et qu’il fit graver, sur l'une, en caractères assyriens, ieavpia ypippara , et sur l'autre, en lettres grecques, les noms de toutes les nations qu’il avait à sa suite. Or, il menait à celte guerre tous les peuples qui lui étaient soumis.... Depuis l’expédition des Scythes, ajoute l'historien d’Halycarnasse, les Byzantins ont transporté ces deux colonnes dans leur ville et les ont fait servir à l’autel de Diane Orthosienne , excepté une seule pierre qu'on a laissée auprès du temple de Bacchus à Byzance et qui est entièrement chargée de lettres assyriennes.

Ce texte est d’autant plus précieux que c'est le seul passage

(IJ Metpomcnc , IV, L&xivi.

dans lequel il soit question de l'écriture employée par les Perses, et à laquelle Hérodote donne le nom d’écriture assyrienne. Thucididc parle également d’une lettre d’Arlaxercès I er . aux Lacédémoniens, qui était écrite en caractères assyriens. Cependant, d’après Strabon et Arrien (1), il y aurait une différence entre l'écriture des Perses et celle des Assyriens ; car ils distinguent ces deux écritures par la dénomination de yjw/»paT« ««v^met ittjsm *«. Celte distinction peut être justifiée , puisque nous savons maintenant que les monuments épigraphiques des Perses étaient écrits en trois langues différentes. Mais les renseignements antiques sur ces écritures nous font défaut : les plus précis ont péri, peut-être, avec le Traité de Démocrite d’Abdère sur l’écriture sacrée de Babylone, et nous en serions réduits aux plus vaines conjectures, si les découvertes modernes n’étaient venues nous fournir les renseignements les plus authentiques sur une civilisation qui paraissait à jamais ensevelie dans les ténèbres de l'oubli.

On ne saurait douter maintenant que ces deux stèles que Darius fit élever, sur le Bosphore, ne fussent des monuments semblables à ceux que l'on a découverts sur différents points de la Perse, et que cette écriture que les Grecs appelaient -/fipfurot taripm ou ntpatxi ne fût l'écriture que nous avons appelée cunéiforme.

Si la stèle dont parle Hérodote nous fût parvenue, elle eût été d’un grand secours pour retrouver la langue des Assyriens et des Perses : on sait que c’est une inscription de ce genre qui a donné la clef du déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens. Mais tout document analogue nous manque , et il a fallu re-

(1) Conf. St «a ion , XIV, cap. y , el XV. cap. m; — Aamtn. Ânab. , I. II, cap. ?, et I. VI, cap* un.

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trouver , par un soupçon sublime , ce que la science moderne a consacré comme le plus merveilleux effort de l’esprit humain.

Depuis l’époque des Àchéménides, la Perse a subi toutes les alternatives d’une nation dont la longue agonie s’est prolongée jusqu'à nos jours. De temps à autre, elle a paru se réveiller pour reconquérir son antique splendeur; mais elle est bientôt retombée dans cette langueur qui semble avoir frappé tous les empires de l’Orient, en laissant, de ses efforts, de glorieux témoignages sur lesquels on peut lire son histoire plus fidèlement peut-être que dans les récits incomplets de ses chroniqueurs et de ses poètes.

Prrmi les ruines des différents âges qui couvrent la Perse , nous n'avons pas à nous occuper de celles qui ne portent point l’empreinte de cette écriture dont nous cherchons à pénétrer le sens: ce sont les monuments des Achéménides qui seuls paraissent, jusqu’ici, nous avoir transmis ces curieuses révélations de la grandeur et de la gloire de ses rois; nous nous en tiendrons donc à ces monuments.

Les plus belles ruines de cette époque , et peut-être les plus belles ruines du monde, sont celles de Persépolis. On sait que cette ville fut détruite par Alexandre qui y mit le feu dans une nuit de débauche, et que ses temples, scs palais s’écroulèrent alors pour ne plus se relever. Aujourd’hui , ces débris de la splendeur de l'antique capitale de la Perse sont bien connus de l'artiste, du philosophe et de l’antiquaire (1): il nous suffit d'en rappeler aussi sommairement que possible l’aspect général.

A douze lieues de Schiraz , sur un rocher qui domine per-

(1) Voyage en Perse par MM F. Flandin et Coste, attaché * à l'ambassade de France en Perse pendant les années 1840 et 1841. 4 vol. in-fol.

ÉCRITIMES CUNÉIFORMES.

pcndiculairement la plaine de Merdrach, s'élève le village d’/jtakhar. C’est au pied de ce rocher que s’étendent les ruines de l’ancienne capitale de la Perse. On les connaît sous le nom du village qui a remplacé PcrsSpolis , ou sous la désignation fournie par la disposition des ruines : Tchilminar, les quarante , les cent colonnes; ou bien encore sous le nom d’un des groupes dont l’ensemble se compose, et qui rappelle le souvenir des anciens rois du pays: Takhi-Djemschid, le Trône de Djemschid ; Khanei-Dara, la Maison de Darius , etc. Ces ruines sont situées sur une plateforme immense, assez irrégulière et quelquefois taillée dans le roc. On y arrive, du côté du couchant, par un large escalier garni de sculptures ; elle contient les restes de trois monuments construits par Darius et Xercès.

Les premiers objets qui frappent les yeux, après avoir franchi les degrés , sont deux piliers énormes sur lesquels se présentent, h moitié engagés 'dans l’épaisseur du mur, deux taureaux gigantesques, au large poitrail, portés sur des ja-r.bes puissantes. Au-delà sont deux colonnes, et plus loin, deux piliers semblables aux premiers ; seulement les monstres qui les décorent portent des figures humaines sur leurs corps de taureaux aux poitrails emplumés; ils sont coiffés d’une large tiare, et une expression sévère et digne est répandue sur ces figures mutilées. Après avoir franchi le portique, on tourne vers le sud pour arriver aux palais groupés à droite du plateau. Rien dans ces palais n’est sauvage ou barbare, les nombreuses sculptures qui les décorent paraissent exécutées sous l’impression <f’un parti pris qui n’est peut-être pas toujours en harmonie avec les exigences auxquelles doivent satisfaire les sculpteurs modernes, mais qui alors devait avoir sa raison d’être: ainsi certaines parties du travail sont intentionnellement sacrifiées; d’autres sont d’un fini remarquable; tout

ECRITURE ARIENNE

annonce que l’artiste qui a eu la puissance d’exécuter des effets d’un si bel ensemble, et des détails si consciencieusement travaillés, était maitre de son art, et qu'il rendait ce qu'il voulait et comme il le voulait. Au milieu de toutes les sculptures parmi lesquelles on trouve des types de toutes les nations tributaires de la Perse , on distingue facilement les portraits des rois qui ont habité ces palais: Darius, Xercès, quelquefois assis sur un trône, mais toujours entourés de leurs officiers, et suivis d’esclaves qui portent le parasol et le chasse-mouche.

Au-dessus de toutes les scènes où la personne royale est en jeu, la figure divine d’Ormusd apparaît tantôt sous les traits d'un personnage dont le corps terminé par des plumes d’oiseau est passé dans un disque auquel sont attachées deux ailes déployées; tantôt sous la seule figure symbolique du disque orné des appendices ornithomorphes.

Enfin , au milieu de toutes ces sculptures , sur des tables préparées pour les recevoir , on voit de longues inscriptions en caractères cunéiformes: à l'escalier, au-dessus des taureaux, audessus des figures royales , autour des fenêtres et sur les piliers des portes. Toutes ces inscriptions sont aujourd'hui soigneusement copiées , commentées et transcrites , nous les indiquerons à mesure que les recherches des voyageurs qui ont exploré ces contrées nous les feront connaître.

Mais ce ne sont pas les seuls débris de la grandeur des Achéménides qui soient parvenus jusqu’à nous.

En quittant Tchilminar, les premières ruines que le voyageur rencontre sur la route de Schiraz à Hispahan sont celles de Nack-i-Roustam ; après les ruines des palais, les ruines des tombeaux. Ces monuments forment quatre caveaux funéraires taillés dans un rocher à pic; l’entrée des caveaux est ornée de

ÉCRITURES ClNÉtFORHES.

bas-reliefs , de chapiteaux , de colonnes dans le genre des monuments de Persépolis ; l’un d’eux, seulement, est décoré d’inscriptions en caractères cunéiformes: épitaphe, ou testament du roi qui devait reposer dans cette dernière demeure. On sait aujourd’hui qu’il fut édifié pour recevoir les restes mortels de Darius.

On trouve encore des inscriptions cunéiformes sur différents points de la Perse: d’abord sur quelques piliers qui s’élèvent dans la plaine de Mourgab , sur l’emplacement de l’antique Pasargade fondée par Cyrus. Puis , en allant de Kermancha à Bagdad , on rencontre encore sur cette route, qui a été suivie de tout temps par les armées qui voulaient sortir de la Perse pour aller à la conquête de la Mésopotamie ou de l’Àsie-Mineure , des inscriptions de cette nature : à une lieue au nord de Kermancha , sur un rocher escarpé dont le sommet est quelquefois couvert de neige au mois de mai, le mont Bizitoun, un des sommets les plus élevés de la chaîne qui , de ce point , se prolonge vers les monts Zargos. 11 ne faut pas s'arrêter aux sculptures ni aux inscriptions qui ornent le pied du rocher, elles sont de l'époque des Sassanides ; mais dans un angle rentrant de la montagne , à une hauteur qui l'a mis à l’abri des injures des hommes , se trouve un bas-relief entouré de longues inscriptions en caractères cunéiformes ; 1 escarpement du rocher, qui en a rendu l’accès pour ainsi dire impossible, a préservé de la destruction cette belle page de l'histoire des Achéménides ; c’est la plus étendue que nous connaissions jusqu’ici.

En sortant de la Perse proprement dite, non loin de Ilamadan, au fond d’une gorge de l’Elvend, l'ancien Oronte, on trouve encore des inscriptions en caractères cunéiformes. Puis , plus au nord , sur les rochers de Yân , en Arménie, et enfin çà et là sur

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tes différents points où les A’chéménides ont porté leur puissance.

Tels sont les principaux monuments de la Perse proprement dite. A l'ouest, les documents sont très-rares: pas une inscription, pas un bas-relief ne nous est parvenu des bords de l’Oxus ou de la Bactriane. Mais les monuments de Suse, de même que ceux de Vân , méritent une attention toute particulière ainsi que ceux de l'occident, où les ruines sont plus nombreuses, ou du moins plus connues. Dans certains endroits , les briques surgissent du sol , pour ainsi dire, sous chaque coup de pioche, et chaque brique porte avec elle des caractères cunéiformes que nous étudierons à leur tour, lorsque nous en serons arrivé à l'examen des ruines de Babylone et de Ninive.

Maintenant que nous connaissons les différents points de la Perse sur lesquels nous aurons à porter nos regards , voyons comment les connaissances que nous avons acquises sur le contenu de ces inscriptions nous ont été successivement révélées.

Les premiers voyageurs qui pénétrèrent en Orient furent des missionnaires français , des marchands anglais et hollandais , puis des moines portugais et italiens qui s’établirent à Dispahan, sous le règne des Sophis. Mais , à la suite des conquêtes de Mahmoud Afghan , ils quittèrent un pays où les schismes mahométans faisaient seuls des progrès.

Cependant quelques pèlerins revenaient de temps à autre en Europe, et racontaient ce qu'ils avaient vu. Ils parlaient de ruines superbes; celles de Persépolis avaient attiré leur attention. D'après ces récits , l'architecte bolonais Sébastien Serlio s’était cru assez bien renseigné, vers !a fin du XVI’. siècle, pour rêver et pour donner, non-seulement le plan, mais encore l’élévation de ces ruines. Il donnait , il est vrai ce plan et cette élévation . pour

IXRITtRES CUNEIFORMES.

prouver que les Grecs et les Romains étaient les premiers inventeurs de la bonne architecture (1); mais son imagination, venant à l'appui de son système , n’avait pu inventer autre chose que des colonnes ornées de chapiteaux corinthiens , surmontés d'un fronton qui rappelait les plus mauvais monuments de l’architecture grecque et romaine.

Quoi qu’il en soit , on parlait déjà des ruines de Persépclis , et les récits d’un moine espagnol , le frère Antoine de Gouc-a , avaient vivement intéressé dom Gardas de Sylva Figuèroa. Aussi il joignit à la mission diplomatique dont il était chargé l’élude des antiquités orientales, et n’eut garde d’oublier* ce qu’il avait entendu sur les merveilles de l’antique capitale de la Perse. Il visita ces ruines , et il en a le premier donné une description suffisante pour qu’on puisse se former une idée de leur aspect. Il signala les inscriptions qui les couvraient, et il en distingua nettement de plusieurs époques. Les unes, légèrement gravées, lui parurent modernes ; d’autres, au contraire, profondément entaillées, lui parurent appartenir au monument lui-mème , et tracées à l’époque de sa construction. Ces inscriptions le frappèrent surtout parla bizarrerie des caractères. Les lettres, dit-il (2), se composent de petites figures pyramidales diversement combinées : on en voit sur plusieurs points de l’édifice , à l'escalier , dans les architraves ; et , afin de faire mieux comprendre la description qu’il pourrait en donner un jour, il fit faire devant lui le dessin d’une

(I) Il teno libro di Sebastiano Serlio Bologne»*, nel quoi ai figurono e descrivouo le Antiquito di Homo , e le « lire que aono in Italia e fuvri d'Hulin. Impresso in Venelia M.D.XXXX. De le Aniiquiia , libro lerzo, p. xeix.

(J) L 'Ambassade de dom Garcia» de Sylva de Flguëm» eu Perte. Traduit de l’espagnol par WicforL Paris 1607, in-4**., page 163. — Figuëroa (Gurciaa de Sylva), lié A Badajnz, ver» 1574, de l'illustre famille de» ducs de Féra , était ambassadeur de Philippe 111,4 Goa ; il vi»ila la Perse en 1618.

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ligne -de la grande inscription gravée à l'escalier qui conduit à la terrasse sur laquelle furent bâtis les palais.

A peu près au même moment, Pietro délia Valie, gentilhomme romain, visitait également ces ruines et en faisait une description très-détaillée. Il n’eut garde d’oublier ces inscriptions aux caractères inconnus et bizarres, formées de petites figures diversement posées; elles lui parurent, comme àFiguëroa, gravées au moment de la construction des édifices. « Au surplus , dit-il dans sa relation (I) , personne ne peut dire quels sont ces caractères, ni à quelle langue ils appartiennent ; ils sont d'une grandeur prodigieuse , ils ne sont point liés ensemble pour former des mots , ils sont séparés comme les caractères hébreux. J’en ai copié cinq, du mieux que j’ai pu. » Nous les reproduisons ici :

Pietro délia Valle ne doute pas que ces caractères ne soient les éléments d’une écriture ; seulement , comme les lignes sont séparées par des traits horizontaux et que toutes les lignes des inscriptions sont remplies, il peut y avoir de l’incertitude sur le sens de cette écriture , et il cherche à s’en rendre compte par des observations sur la manière dont les caractères sont formés.

« Je donne comme indice, dit-il, que cette écriture pouvait

(ij Viagg» di Pietro délia Valkf. Il pelegrino décriai da lui iiHtlesicno iu leurre familiari allcrudilo suo amico Mario Schipauo. Ltt Pcrsia , parle 11. Roma, M-DC.LVIII, in-i\, p. 236. — Litlera 16 da Scirai de 21 de ollobre 1621.

22 Koumcs ClNÉirOtMES

6'étrire de gauche à droite comme noire écriture européenne , le second caractère, qui est composé de quatre figures semblables, en forme de pyramide, trois droites avec la pointe en bas et une superposée horizontalement sur ces trois caractères. La tète des figures pyramidales est dans cette écriture , comme on peut s'en assurer dans tous les caractères , la partie large qui est toujours en haut quand la pyramide est droite. Or , dans cette figure pyramidale , posée sur les trois figures perpendiculaires, la tète, qui est la partie large, étant à gauche, et la queue, qui est la pointe, se tournant à droite, montrent que le commencement de l’écriture est dans la partie gauche pour se diriger vers la droite. Toutefois, ajoute naïvement délia Valle , je ne l'affirme pas ; Tuttauia , non l'affirmo per ticuro. »

On peut faire, continue-t-il, la même observation sur le quatrième caractère , composé d’une seule figure pendant obliquement, dont la partie supérieure, qui est la plus large et par conséquent la tète , se repose à main gauche , tandis que la pointe, qui est la queue, s'étend vers la droite, etc. Pietro délia Valle fut ainsi , dans sa lettre datée à Schiraz du 21 octobre IC2I , le premier commentateur des inscriptions cunéiformes, et le temps a sanctionné sa perspicacité.

Cependant ces textes, ainsi révélés à l’Europe pour la première fois, n’attirèrent pas l’attention des savants. A quelle investigation, du reste , pouvaient-ils se livrer sur quelques signes inconnus pris au hasard dans une inscription ? D’ailleurs, l’esprit général du XVIP. siècle ne devait point porter les penseurs vers des recherches de cette nature , et si quelques tentatives eussent été faites , on sait, par les rêveries du Père Kirkcr, dans quelle voie les esprits auraient pu être entraînés.

Les récits des voyageurs ne pouvaient donc qu’exciter la cu-

ECRITt'RE ARIENNE.

riosité des nouveaux visiteurs , qui, à de rares intervalles, admiraient encore les ruines de Pcrsépolis.

Chardin est le premier qui , un demi-siècle après Pietro délia Valle , s’étendit plus longuement sur la nature de ces inscriptions aux caractères inconnus. Il était de retour en Europe vers l’année 1674, et publia la relation de son voyage avec un dessin des inscriptions qu’il avait relevées lui-même sur les murs de Persépolis. Il s’exprime ainsi à leur sujet (I) : « Il y a beaucoup d’apparence que les divers peuples qui ont conquis ce pays, ont voulu graver sur les marbres de ce magnifique bâtiment la date de leurs exploits et tout ce qui pouvait en transmettre la connaissance à la postérité, comme un monument que le temps ne pouvait détruire. On y voit du grec, de l'ancien syriaque et de l’ancien arabe, qui sont les seuls caractères communs aux diverses nations qui ont conquis la province do Perse : l'ancien syriaque aux Parthes et aux Modes ; le grec aux Grecs avant et après J.-C.; l’ancien arabe aux Arabes et aux Tartares. Pour ce qui est des Romains , ils n’ont jamais pénétré jusqu’à Persépolis. Je donne des ectypes de tous ces caractères : celle qui est marquée S est proprement l’écriture de cet édifice, et cette écriture est celle qui était commune et en usage au temps de sa construction. La plupart des inscriptions sont de ce caractère , et pour celles qui n’en sont pas , vous les trouverez toutes si mal formées et si mal taillées, qu’on n’a pas de peine à reconnaître qu’elles sont d'un autre temps et d'une autre main ; le ciseau est entré rude et peu ferme. En un mot , ces méchantes lettres ne sont que des traits effleurés et tremblants, au lieu que cet ancien caractère est admirablement formé. On y voit de petites et de grandes

(I) Chaut in, Vvyagr ch Perte, I. III, p. 118 (EUH. Amsterdam, 1711).

24 KCKITtâES ClNÉirORMES.

lettres : il y en a qui ont bien trois pouces de grandeur. L'on dirait que ces lettres auraient été dorées , car il y en a plus'eurs,

et surtout les majuscules, où il parait encore de l'or Il n’y a

que deux sortes de ligures dans cette écriture des anciens Perses : l'une ressemble à une équerre ; mais on ne saurait proprement dire à quoi l'autre ressemble , si ce n'est pourtant qu'on veuille quelle ressemble à la figure pyramidale. L’une et l’autre figure ne sont pas toujours posées du même sens, comme nos lettres. La première est posée de deux sens: étant droite, elle a la pointe angulaire ou en bas ou en travers . La seconde est posée de six sens: lorsqu'elle est perpendiculaire, elle a la pointe en haut ou en bas ; étant collatérale, elle a la tète à gauche ou à droite ; quand elle est inclinée, elle l'a ou en-dedans ou en-dehors. Ce sont là les lettres simples, dont la forme ressemble, comme j’ai dit, à un triangle oblique ou à la figure pyramidale. Les lettres composées paraissent en grand nombre. J'appelle lettres simples celles qui sont faites d’une seule figure, comme nos lettres françaises i'I et le C , et j'appelle lettres composées celles qui sont faites de l’addition et de l’adjonction des mêmes figures , comme notre M et notre H qui sont formés de l'addition de plusieurs I ensemble. Ces figures paraissent jointes ou combinées en tant de diverses sortes, qu’on peut compter plus de cinquante lettres de cette ectype. Des gens s’étonnent que deux figures puissent faire tant de lettres , mais pour moi je ne vois pas de quoi s’étonner si fort, puisque les lettres de notre alphabet, qui sont au nombre de vingt-trois, ne sont pourtant composées que de deux figures , la droite et la courbe , c’est-à-dire qu’avec un C et un I on fait toutes les lettres qui composent nos mots. D'autres croient cette écriture de purs hiéroglyphes; mais il n’y a pas d’apparence qu'il en soit ainsi, et je tiens pour certain que c’est une véritable écriture comme la

ECRITURE ARIENNE

ir.

nôtre : d'autant plus qu'il y a une quantité de points dont on sait que les caractères hiéroglyphiques n’ont pas besoin. C’est là tout ce que l'on peut savoir de cette écriture; il faut en ignorer pour jamais le reste: comme, par exemple, si elle avait des voyelles, si elle était aisée à déchiffrer, et ainsi des autres particularités. Figuëroa (1) se peine fort à chercher si elle se faisait de gauche à droite, comme la nôtre, ou de droite àgauche, comme l’écriture orientale; et il conclut quelle se faisait de gauche à droite. J'ajouterai quelle se faisait aussi de haut en bas, comme l'écriture chinoise, ainsi qu’il parait en cette ectvpe(i) et en cent endroits de ce monument. J'ajoute encore que ce caractère parait fort beau et qu’il n’a rien de confus ni de barbare. Du reste, ce n’est pas merveille qu’aucun de tous les savants du monde n’ait jamais rien entendu dans cette écriture, puisqu’elle n’approche d’aucune écriture qui soit venue à notre connaissance, au lieu que toutes les écritures qui sont aujourd'hui en usage dans les parties du monde ancien , si l’on en excepte l’écriture chinoise, ont beaucoup d’affinités entre elles et paraissent comme sorties d’une môme source. Ce qu’il y a en ceci de plus merveilleux, c'est que les Guùbres, qui sont les restes des Perses, et qui en conservent et en perpétuent la religion en divers endroits de la Perse, non-seulement ne connaissent pas mieux ces caractères que nous , mais qu'ils aient eux-mômes des caractères qui n’y ressemblent pas plus que les nôtres. »

Nous avons reproduit la dissertation de Chardin à peu près dans

(1) Il y a U une erreur de nom. S. de Sacy [Mémoire sur diverses antiquités de ta Perse, noie 11) a déjà fuit remarquer que celle observation n'a point été consignée dans le récil de l'ambassade de Figuëroa ; elle a été faite, pour la première fois, par Piclro délia Val le qui voyageait en Perse à peu près à la même époque que Figuëroa et avec lequel Cbardiu, qui citait de mémoire, a pu le confondre.

(2) PI. L\1X de l'Atlas de la nouvelle édition publiée pur Langlès. Paris, 1811.

26 LCRITIRES CESÉIFORMES.

son entier. C'est le premier voyageur qui sc soit étendu sur ces inscriptions , et il est facile de comprendre dès-lors que la plupart des vérités ou des erreurs qu’il fallait découvrir ou éviter ont été formulées dès l'origine. On ne s’est avancé dans la voie du progrès que lentement et péniblement , après avoir eipérimcnté chacun des éléments dont la connaissance était nécessaire à la solution de cet intéressant problème.

Tt

TT

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L'ectypc que donne Chardin n'est autre chose que l’inscription en caractères cludiformcs qui entoure les fenêtres du palais de Da-

ÉCRITURE ARIENNE

rius. Sans la reproduire en entier, nous pouvons parfaitement en figurer ici la disposition par trois mots empruntés aux textes qu'il cite et sur lesquels nous aurons occasion de revenir.

Ces trois mots se présentent sur le monument, de même que sur la planche de Chardin , avec la disposition ABC que nous avons figurée à la page précédente.

Une série de caractères accompagne chacun de ces mots et forme un encadrement qui se répète autour de la plupart des fenêtres du Palais. 11 est évident qu'en présence, de ce spécimen, et avec une pareille disposition, l’hypothèse de Chardin, sur le sens de l’écriture, était de naturel ébranler les remarques de Pietro délia Valle. On reconnaissait bien, il est vrai, dans la ligne horizontale les signes que Pietro avait analysés; mais il était impossible d’appliquer son raisonnement aux figures pyramidales , coins ou clous, qui se présentaient avec des positions si différentes dans les colonnes perpendiculaires , à droite et à gauche ; ou bien alors le raisonnement même de Pietro justifiait toutes les directions possibles de l’écriture, ainsi que cela ressort de l’exposé de Chardin. Nous verrons plus tard comment la vérité a pu se faire jour sur ce point fondamental.

Quelque temps après Chardin, Flower, agent en Perse pour la Compagnie des Indes, envoya un spécimen assez bien copié do l’écriture de Pcrsépulis , et il a été reproduit dans les Transactions philosophiques du mois de juin 1693 (1). Flower estime que cette écriture se lit do gauche à droite , et son spécimen confirme en cela son opinion et celle de Pietro délia Valle; mais il

(I) An exact droughl or copy of the icvcral char acier» engraven in mnrt/lc al lhe mountain» of Noeturestand and Chaclminar in Pertia , a» they vvere la ken j* noecmOcr 1687 , by M. Flower.

ECRITURES CUNEIFORMES.

ne dit rien pour infirmer ou expliquer l’opinion de Chardin lorsqu’il veut lire celte écriture de haut en bas. Enfin Flower parle d’un savant Jésuite qui affirmait que ces caractères étaient bien connus en Égypte ; toutefois, il n'a pas été possible de savoir quel était ce savant , ni dans quelle partie de l’Égypte il avait vu de l’écriture cunéiforme.

En l’année 1700, les inscriptions de Pcrsépolis étaient donc connues en Europe depuis bientôt un siècle et l’on n’avait , pour s’en faire une idée, que les appréciations de rares voyageurs, dont il était même difficile de contrôler l’opinion. Cependant , les esprits sérieux se préoccupaient déjà de ces caractères : les commentaires allaient commencer.

lin orientaliste anglais d’une grande réputation , le D r . Dydc, fit paraître à celte époque un ouvrage important sur la Perse ; il avait fait une étude spéciale des antiquités de ce pays ; il compulsâtes auteurs arabes et persans; il joignit à ces monuments les lettres que plusieurs de scs amis lui écrivirent de l’Inde et il composa son livre sur la religion des anciens Perses (1). Toutes les questions que la nature du sujet pouvait comporter y sont traitées, discutées et résolues. On attendait de lui la vérité sur les caractères de Pcrsépolis; il ne put les passer sous silence. La solution qu’il a apportée est , comme toutes celles qu’il a consignées dans son livre, très-nette, très-tranchée, sans réplique. « Ces caractères , dit-il , ne sauraient représenter un système d'écriture quelconque: ce ne sont ni des lettres, ni des hiéroglyphes, ni des figures destinées à exprimer des mots entiers, comme dans l’écriture chinoise. C'est le jeu d’un sculpteur qui, pour charger d’ornements les murs de Pcrsépolis, a imaginé

(1) llisioria Rcligionit ttierum fYrjnnon.

ÉCRITURE ARIENNE

d'essayer combien de différentes formes pourrait produire une seule figure élémentaire combinée avec elle-même. Si ces caractères exprimaient des mots, la même figure y reparaîtrait plusieurs fois. Que le lecteur examine donc si le même caractère se trouve répété ; dans ce cas, notre conjecture tombe (I ). »

Ilyde aurait dû s’arrêter à ce premier jugement; il ne fallait pas aller plus loin; il se trompait sans doute: nul ne savait le mobile qui avait pu précipiter son jugement. Mais, confondant dans le même mépris toutes les inscriptions qui couvrent les murs de Persépolis , il les attribue à des voyageurs qui auraient voulu laisser sur ces ruines des traces de leur passage, et il ajoute : a mais ils n'ont fait qu’y laisser un témoignage de leur ignorauce dans l’art d’écrire et de graver, et méritent de justes reproches pour avoir fait passer à la postérité des traits insignifiants et grossiers, qui devaient être le tourment des savants et des critiques. Nous ne les aurions même jugés dignes que du mépris, et non de faire l’objet de nos recherches, sans l’importunité de quelques personnes qui se flattent d’y trouver des choses dignes de leur curiosité , et si nous ne craignions que notre silence ne fût regardé comme un moyen de cacher notre ignorance (2). »

C'est donc en pleine connaissance de cause que Ilyde accepte la responsabilité de sa critique. Cette opinion du savant anglais n’était pas de nature à encourager les recherches ; mais les faits devaient donner quelque jour un démenti à ses assertions , car elles contenaient en elles-mêmes leur propre réfutation. Si , en présence des rares dessins alors connus , elles paraissaient plus ou moins spécieuses , on doit convenir , cependant , que Ilyde

(1) Hùtoria Rclig. refer. Pcrsarum , poge 5J7 et suit.

(S) Ibid., p. 516.

Ki nniRES ciNKiroRMr.s.

se faisait une pauvre idée du talent de l'artiste qui n'avait trouvé qu’un si maigre ornement pour décorer des palais que l'on disait chargés de sculptures.

Un siècle s’était écoulé pour arriver à ce résultat, et la question semblait à tout jamais résolue : l’argument paraissait péremptoire en présence des dessins; il était sans valeur en présence des inscriptions , et les rares visiteurs qui pouvaient voir par euxmèmes les monuments de Persépolis ne tardaient pas à se convaincre du peu de solidité de l’argument du docteur anglais. Je ne parle que pour mémoire de Tavernier, écuyer, baron d’Aubone, qui prétend avoir vu, vers 1712, plusieurs fois ces ruines, entre autres, avec le hollandais Angel , envoyé par la Compagnie des Indes pour enseigner le dessin à Chah-Abbas II , roi de Perse, et qui passa huit jours à les dessiner. « Mais, ajoute Tavernier dans sa relation , il m’avoua que la chose ne valait pas la peine d'étre dessinée , ni d’obliger un curieux à se détourner un quart-d’heurc de son chemin (1). » Il est certain que Tavernier ne s’est pas détourné de son chemin; il n’a pas vu les ruines, il ne saurait parler des inscriptions d’une manière sérieuse.

Vers la même époque, Kœmpfer visitait les ruines de Persépolis et recueillait des renseignements très-circonstanciés sur les caractères de ces inscriptions , qui allaient bientôt apparaître sous un nouveau jour (2). 11 publia une longue inscription tout

(1) Le» six voyage» de J.-D. Tavernier , écuyer, baron d’Aubone ; nouvelle édition, iii-!2, 1712. Tome II, page 399.

(2) Amernitainm exoticarum politico-physico-tnednarum fuciculi V, quibus continent ur variée rclatiunc» , observationcs et dcscriptione» rerum pcr»iearum , auctore Engclberto Kcrmpfcro, D. — Lcmgoviac , 1712. In*4 # ., fdsciculus U, relalio V, p. 331»

ÉCRITURE ARIENNE

entière de vingt-quatre lignes ; et , malgré le peu d’élégance du dessin qui , sous ce rapport , ne fait pas comprendre la beauté des caractères , la planche de Kœnipfer est suffisante pour répondre aux arguments de Ifyde, et se prêter à une lecture que l’on peut suivre aujourd’hui. Malheureusement le hasard avait mal secondé Kœmpfer , et son spécimen ne pouvait servir alors qu’à attester la complication des caractères de l’écriture de Persépolis et à faire douter de l'exactitude des copies de ses devanciers.

Le moment n’est pas encore venu de distinguer ce qu’il y a de vrai dans les constatations de Pietro, Chardin et Kœmpfer, ni de comprendre ce qui pouvait égarer les raisonnements auxquels on se livrait alors; il faut attendre que les spécimens soient plus nombreux et mieux dessinés.

Kœmpfer , au surplus, constate la beauté de l’écriture : il y voit, comme Chardin, des traces d’or; mais il ne sait s’il doit rapporter ces caractères à l’écriture hébraïque ou à l’écriture chinoise; et il ne fait que répéter les traditions locales, dont les plus raisonnables rattachaient cette écriture à la langue qui était en usage au moment de la construction des palais. Les légendes populaires n’attendaient pas en effet les découvertes de la science pour donner un sens à ces bizarres inscriptions, et déjà Chardin avait recueilli autour de ces ruines les assertions des savants du pays, qui attribuaient à ces caractères des pouvoirs magiques d’autant plus étendus qu’ils étaient plus difficiles à comprendre.

Il y a en Orient, comme partout, des légendes plus ou moins merveilleuses qui se débitent autour des ruines. Celles de Per-

LC3ITCRKS CUNEIFORMES.

sépolis, avec leurs inscriptions incomprises, n’avaient pas manqué de trouver dans l’imagination populaire des interprétations dont les visiteurs devaient se contenter, en attendant que l'on ait pénétré le véritable sens des signes mystérieux qui les recouvraient. Quelques-unes de ces interprétations étaient de nature à éveiller bien des genres de curiosité.

C’étaient, suivant les naïfs enfants du désert, les décrets de Djcmschid, le fondateur de la dynastie des Pischdadicns , qui, plus de dix-sept siècles avant notre ère , avait ordonné la construction de ces palais. Ou bien c’étaient des talismans qui protégeaient des trésors cachés : ces signes exprimaient des mots magiques qu’il fallait prononcer , des énigmes dont il fallait pénétrer le sens pour s’en rendre maître; et ces bizarres caractères causaient plus d’effroi que les monstres ailés , immobiles sous les portiques en ruine, qui semblaient aussi veiller en silence sur des richesses inconnues.

Cependant , quelque absurdes que soient ou paraissent être les traditions populaires, il ne faut point, en présence de l’inconnu, les rejeter sans examen: il y a souvent des torrents qui roulent de l’or dans leurs eaux les moins pures ; mais les travaux les plus opiniâtres parviennent seuls à le faire découvrir. — Était-il donc si invraisemblable que les fondateurs de ces palais , quels qu’ils fussent, y aient tracé ces inscriptions pour perpétuer leur souvenir? Le marbre aurait-il moins bien conservé les titres de gloire qu’on pouvait lui confier, que les traditions populaires qui ont toujours perpétué le nom des plus grands rois de la Perse antique au milieu de ces ruines, à côté de leur impérissable image? Enfin , non loin des palais , sur les tombeaux , dernier refuge des idées religieuses , on voit encore la représentation de certaines cérémonies que les disciples de Zoroastrc ont perpétuées

KOUTim amewne.

jusqu'il nos jours, et qu’ils reproduisent aussi fidèlement que ces rochers sculptés en présence desquels ils viennent encore réciter leurs prières , lorsqu’un pieux pèlerinage les appelle dans cette contrée (I). Il était donc raisonnable d’examiner l’idiome de la Perse tel que son antique religion nous le faisait connaître, pour chercher quelque lumière sur ces signes dont on avait oublié la valeur.

Mais quel était, à la fin du XVIII'. siècle, l'état de nos connaissances sur ce point? Les auteurs grecs et latins ne nous ont transmis que des données bien vagues; aussi les travaux des érudits d’alors ne peuvent guère constater que des recherches infructueuses. On savait, il est vrai, que les Livres qui renfermaient le symbole de l’antique religion de la Perse n'avaient pas tous péri , malgré les révolutions et les persécutions dont les derniers adorateurs d'Ormusd avaient été l’objet. On savait qu'après la défaite d’Iesdedjerd, quelques descendants deZoroastre s’étaient réfugiés dans l'Inde, emportant avec eux les livres sacrés de leur religion. Ces livres commençaient à préoccuper l’Occident : on comprenait l’importance historique qui y était attachée; on ne soupçonnait pas que la connaissance de la langue dans laquelle ils étaient écrits était la clef de la langue exprimée par ces caractères inconnus, que les voyageurs interrogeaient en vain, et que les commentateurs ne pouvaient comprendre.

Hyde s’était également exprimé sur cette langue ; mais il n'était pas très-heureux dans scs assertions. Déjà il avait eu sous les yeux des caractères cunéiformes, et pour n’étre pas accusé d’ignorance, il avait prétendu que ce n’était pas une écriture ; il avait eu dans les mains les livres de Zoroastrc, et , comme il ne pouvait les

(I) Conf. Fladdin , Voyage en Perse, t. ||, p. J04.

3V ÉCRITURES CUNEIFORMES.

comprendre , il déclara qu’ils ne valaient pas la peine d’être traduits. Malgré cette assertion, l’Angleterre promit des sommes considérables au premier traducteur des livres de Zoroastre; elle se procura même quelques manuscrits zends, qui restèrent pendant long-temps comme un objet de pure curiosité dans les bibliothèques publiques. Enfin Anquetil-Duperron , un Français , entreprit de donner au monde savant la première traduction de ces livres et de faire connaître à l’Europe moderne la langue sacrée de l’antique Iran. Il a réussi dans son projet, mais au prix du plus grand dévouement et des plus grands sacrifices.

Le zend , tel que les manuscrits dont Anquetil-Duperron a fait présent A la Bibliothèque royale nous le font connaître , est une langue arienne à laquelle se rattachent différents dialectes, tels que le Pazend, le Pehlvi, le Parti et naturellement la langue nationale de la Perse antique, dont le Persan moderne n'est qu’une dernière transformation. Le zend s’écrit de droite à gauche; un signe de ponctuation sépare tous les mots; ils s’écrivent à l’aide de 48 caractères dont 16 marquent les voyelles et 32 les consonnes. Ces différentes lettres n’expriment toutefois que 35 valeurs, 12 voyelles et 23 consonnes.

Lorsque Anquetil-Duperron publia ces premières notions, les connaissances philologiques prenaient déjà une certaine importance. Le sanscrit venait de pénétrer en Europe et l’on entrevoyait vaguement les conséquences que l’étude de ces langues nouvelles pouvait avoir sur des problèmes historiques restés jusque-là dans une profonde obscurité; aucune transition cependant ne rattache, à cette époque , le sanscrit ou le zend aux inscriptions dont nous ne nous serions pas écarté si ce n’est que la connaissance de ces langues a été, par la suite, d’un puissant secours pour arriver à leur déchiffrement.

ECRITURE ARIENNE

Après Kœmpfer, de nouveaux visiteurs rapportèrent de nouveaux dessins des ruines de Persépolis et de ses inscriptions. Corneille van Bruyn en a donné des copies qui laissent sans doute beaucoup à désirer encore , mais qui offrent déjà des points de comparaison suflisants pour qu’on puisse avoir la certitude que ces caractères expriment autre chose que des figures insignifiantes, résultant des combinaisons diverses que des clous enchevêtrés auraient pu faire. Ces caractères sont disposés sur des tables préparées avec soin ; quelques-unes ne sont pas encore remplies par ces caractères ; aussi, pour Corneille van Bruyn, de même que pour tnus ceux qui avaient vu ces ruines, il y avait là des inscriptions, une langue, une écriture; mais c'était le seul point qui paraissait alors certain. Quant à la première chose à connaître pour arriver à épeler les mots de cette langue , c’est-à-dire quant à la direction des caractères , on ne pouvait encore distinguer les assertions erionées des conjectures heureuses.

Le Danois Niebuhr, en visitant les ruines vers 1705, changea en certitude le soupçon de Pietro délia Valle et, de plus, il fit faire un pas immense à la solution du problème par le soin qu’il apporta dans la reproduction des caractères sur lesquels on avait jusqu’alors discuté sans données suffisantes.

Il s’aperçut d'abord, en copiant les inscriptions gravées sur les poteaux des portes d’un des édifices de Persépolis, que le même texte composé des mêmes caractères était répété deux fois , et que deux caractères qui se trouvaient sur une des portes , à droite, à la fin de la troisième ligne, étaient répétés dans l’autre, à gauche, au commencement de la quatrième; il en conclut dès-lors que ces deux inscriptions devaient se lire de gauche à droite; et cette observation donna immédiatement

ECRITURES Cl’MEironSES.

une très-grande force aux observations de Pietro délia Valle.

D'un autre côté, la transcription attentive des inscriptions lui donna la certitude d’un fait qui, inaperçu à l'origine, avait jeté une grande confusion sur les dissertations auxquelles on sciait livré. En effet, il reconnut que, si les caractères des inscriptions de Pcrsépolis procédaient toujours de la môme origine , du clou ou du coin, ils n’en formaient pas moins des combinaisons différentes suivant les inscriptions que l’on considérait.

En général, le clou ou le coin est vertical ou horizontal

et la pointe est tournée à droite , ou en bas. Un second élément , formé peut-être de l'assemblage de deux clous réunis par la tète et écartant symétriquement leurs pointes sous un angle droit,

forme un grand crochet ^ qui se présente toujours dans la

même disposition , l’ouverture tournée à droite. Cca éléments primitifs ont la même apparence dans toutes les inscriptions; mais les combinaisons qu’ils forment présentent des caractères différents qui ne se confondent jamais dans un même texte. Niebuhr distingua ainsi trois genres d'écritures cl il constata que les inscriptions se trouvaient groupées trois par trois, et que chacune d’elles était affectée à un système spécial de combinaisons de l'élément primitif.

L’une de ces inscriptions parut, au premier abord, plus longue que les deux autres : si le nombre des lignes est égal , les lignes sont deux fois plus longues ; si les lignes sont de la même longueur, il y en a le double. Enfin l’ordre ne parut pas non plus indifférent. Nous allons voir bientôt comment tous ces faits ont été généralisés; voici d'abord les différences qui caractérisent ces trois genres d'écritures lorsqu’elles se présentent sur la même ligne à côté les unes des autres.

ECRITURE ARIENNE

Au-dessus d’un bas-relief où la personne royale est facile à reconnaître à sa haute stature et aux attributs qui l'accompagnent , on voit un groupe de trois inscriptions. Dans une première table, à droite , on reconnaît d'abord l'inscription qui parait la plus longue, ou du moins celle qui occupe le plus d'espace. Les combinaisons des éléments primitifs sont très-simples et peu nom-

• ]t\«TTf< H K- ffif

jr< tTr-nn.TriTT£TT^-TE<-«ÏÏ^N «1T«mT<- K l Tf f<<t<KlïïVW<n rf\ <t<^jfliT'~ÿ c <i T^ifK-N

mUBIt , T. Il, PL- XXI?, IM. I.

breuses. Niebuhr a constaté qu’elles ne formaient que 42 caractères. Les éléments primitifs se présentent soit isolés , soit combinés entre eux , pour former des caractères de deux ,

trois , quatre ou cinq éléments au plus :

, etc. Ces éléments, en général , n'ont pas de liaison,

ni même de contact ; un seul offre , par eiception , deux

éléments "croisés ainsi JT . Ce système d’écriture est surtout

remarquable par la répétition fréquente d'un clou en diagonale, qui ne se mêle jamais aux autres combinaisons et qui se reproduit ainsi isolé à des intervalles inégaux et fréquents. On peut se convaincre de la justesse de ces observations , par l'inspection de l’inscription que nous reproduisons ci-dessus : c’est celle qui est marquée F- dans la planche XXIV de Niebuhr.

<T - ’rrf -

ÊCMTUBES (INÉUORSES.

Dans une autre catégorie d’inscriptions, la suivante à gauche, les lettres paraissent , au premier abord , le résultat de combinaisons moins simples que celles que nous venons de décrire ;

HfgE- "t V l '<TT -.*mV S -m<tÎTg-E'-eTt :<-(T- S r T r

xiocafc , t. u, n. uuv , i«s. r.

on

le clou diagonal N a disparu; mais, de temps à autre remarque un clou perpendiculaire 'j qui semble avoir h lui seul une signification propre. Outre les grands crochets / , il y en a de petits^ qui prennent différentes positions et qui viennent quelquefois s’ajouter comme une seconde tête aux éléments primitifs perpendiculaires ou horizontaux > » . — , et forment

ainsi des combinaisons bien caractérisées

*•^1 ■ Les éléments primitifs présentent un plus grand

nombre de combinaisons; il y a des caractères formés de la réunion de sept , huit , neuf et même onze éléments ; le nombre des combinaisons est également plus considérable : elles forment environ une centaine de caractères. En général, le sens de la flèche semble encore indiquer la direction de l’écriture ; cependant on croirait que quelques clous sont terminés par un petit crochet ou par une seconde tête »■ * contraire au sens général de l’écri-

ture. Quelquefois encore la pointe du clou a disparu , et il n’en reste plus que la tète qui forme un grand crochet , dont l’ouverture est tournée à gauche et qui entre ainsi dans la for-

ÉCRITURE ARIENNE

tnation des lettres. Nous avons donné, ci-dossus, la seconde inscription, à gauche, qui accompagne les figures royales que nous avons citées , et qui est marquée F sur les plauches de Niebuhr.

Dans le troisième système, les combinaisons sont encore différentes de celles des deux premiers : le clou diagonal disparu comme dans le second système; et comme dans ce second système, le clou perpendiculaire isolé apparaît de temps à autre, ainsi que les clous à deux têtes et quelques combinaisons sem-

T<<Mr<MKr<B^l

TïïW(^T<<d’-<

xiBBLnik, T. Il, fL. mil , 1RS, «.

blabics à celles de ce système ; mais on découvre bientôt de» combinaisons bien caractéristiques; elles sont formées d'éléments plus nombreux encore , et leur nombre est aussi plus considérable que dans le premier et le second système; les clous se

croisent fréquemment ainsi : 1 — —

ET et prennent des directions convergentes

<* et même opposées au sens générai de la (lèche 4^ qui est encore de gauche à droite. Ces formes bien remarquables caractérisent cette écriture et empêchent de la confondre avec celle des deux autres inscriptions, ainsi qu’on peut le voir dans la transcription ci-dessus de la 3'. table, marquée G dans les planches de Niebuhr.

ECRITURES CUNEIFORMES.

Tels sont les trois genres d’inscriptions dont Niebuhr signala la présence sur les murs de Persépolis. On peut reconnaître déjà ce qu’il y a de vrai et de faux dans les observations antérieures. Les caractères publiés par Pictro délia Vallc appartiennent au premier système, et ses observations sont pleinement justifiées. — Les caractères qui ont été publiés depuis avaient été pris dans différentes inscriptions, et présentaient une diversité qui pouvait égarer Hyde et ceux qui ne voyaient pas les monuments. — Enfin l'inscription de Kœmpfer appartient au troisième système. C’est l’inscription K de Niebuhr. Lr\ complication des caractères de ce système ne laissait aucune prise alors pour asseoir les recherches sur une base sérieuse. Mais au point où Niebuhr en était arrivé, les observations pouvaient prendre une autre direction. On ne tarda pas à remarquer que ces trois genres se trouvaient partout où il y avait des inscriptions , que l’ordre dans lequel elles se présentaient n’était pas indifférent et qu’il était constamment le même. Lorsque les trois tablettes sont sur la même ligne , le texte le plus simple est à droite , puis un autre plus compliqué , puis enfin le plus compliqué à l’extrôme gauche. Si les inscriptions se développent en hauteur, le système le moins compliqué est au sommet, le plus compliqué à la partie inférieure. Enfin, pour n’avoir plus à revenir sur ce point , qui naturellement n’a pas été considéré comme constant dès l’origine par tout le monde , on retrouva encore ces trois genres d’inscriptions autour des fenêtres des palais de Persépolis dans ces inscriptions, dont Chardin avait précisément donné la copie. Ouseley constata définitivement ce fait (1) en relevant avec beaucoup de soin ces mêmes inscriptions ; il y retrouva les

(i) Ouseley « Tntvels in varions countryes of l ht eost more partieularly Persia. Vu!. II, pl. XLI , (ig. 21.

ECRITURE ARIENNE

trois genres d’écriture que Niebuhr avait constatés , et il rectifia ainsi ce qu’il y avait d’erroné dans la conjecture de Chardin, qui avait voulu lire de haut en bas ces inscriptions , sans songer à les développer, pour ainsi dire, comme la légende d’une médaille. En effet , quand les inscriptions ont cette disposition , ainsi que Rich le fait remarquer (1), le style le moins compliqué est toujours au sommet , le plus compliqué à droite, l'intermédiaire à gauche. Si nous redressons maintenant l’inscription de Chardin pour lui donner le véritable sens qu’elle doit avoir, nous retrouvons alors les trois genres d'écriture signalés dans les autres inscriptions, et les mots q&e nous avions pris pour exemple (supra, page 26 ) se lisent de la manière suivante :

* Vnm Eiï<r

» j fciji i

Ces inscriptions étant ainsi redressées, rien ne s’oppose à ce que , généralisant les observations antérieures à Chardin même , nous ne puissions déjà avoir la certitude que toutes ces écritures doivent se lire dans le môme sens. Les signes reprennent en effet

(1) When an inscription is round a door or a window , the first species is on the top, the second on left hand running up , the third on the right runntng down. I speak as looking at the door . Rico, Journet/ to Persrpolis, p. SM. Edit, de Londres 4829.

leur position véritable, et n'ont plus rien dans leurs éléments qui contrarie la direction constante des pointes de flèches. Mais , avant d’en arriver à ce résultat, toutes les combinaisons devaient être épuisées.

Wahl (1) , en 1784, avait annoncé qu’il s'était occupé avec succès de l’étude des anciens caractères de Persépolis , et qu’il espérait pouvoir pousser ses découvertes plus loin. 11 n’a point, il est vrai , fait part au public de ses découvertes; mais , quant au sens de l’écriture, il va tout concilier: ceux qui veulent quelle se lise de droite à gauche et ceux qui veulent qu’elle se lise de gauche à droite. 11 déclare en effet que la direction de cette écriture n'est pas uniforme , et quelle présente la marche nommée par les Grecs noucrfo^iidov (2).

Il ne faut pas croire cependant qu'il n’y eût point place à de nouvelles hypothèses , et quelles n'aient point été émises ni discutées : rien n’est fertile en erreurs comme une première erreur. Du reste , si Chardin avait pu se tromper en présence des monuments qui semblaient par eux-mémes limiter le nombre des hypothèses probables, le nombre en devenait plus grand lorsque l’on se trouvait en présence du dessin d'une inscription, d’un fragment, ou d’une inscription isolée dont les caractères semblaient ne se rapporter à aucun des spécimens que les murs de Persépolis pouvaient offrir. Les lignes d'écriture étaient bien dans tous les cas séparées par des traits , mais rien n’indiquant la position primitive de l’objet , le nombre des hypothèses 6ur le sens de l’écriture devenait ainsi plus considérable. Enfin, pour les épuiser.

(1) Allegemeinc Geschichie des Morgcn landischen sprachen und lileratur. Leipzig, 1784 , p. 618.

(2) En revenant comme les bœufs qui labourent , c'est-à-dire en écrivant de droite à gauche, puis de gauche à droite, et ainsi de suite alternativement.

ÉCRITURE ARIENNE. S 3

on supposa même que cette écriture pouvait sc lire non-seulement de haut en bas, mais encore de bas en haut (1).

Toutes les hypothèses ont donc été formulées, examinées, discutées. Il est constant qu’on n’a pu faire de nouveaux progrès qu'en suivant la direction qui avait été indiquée par Nicbuhr.

Cependant le savant Danois supposa d'abord que ces trois inscriptions représentaient non-seulement le même texte, mais encore la même langue , et qu’elles étaient écrites avec trois alphabets différents. C'était une erreur. Toutefois, sous l'impression de cette idée , il concentra naturellement ses recherches sur le système le plus simple, et il dressa une table des différentes combinaisons que les éléments de l’écriture formaient dans ce premier système. 11 s’assura , ainsi que nous l'avons dit, que ce nombre ne dépassait pas quarante-deux. Il pouvait y avoir, sans doute, dans cette liste quelques erreurs de transcription ; quelques caractères indécis sur les monuments que Niebuhr avait copiés ont pu être rectifiés par la suite ; mais, dans tous les cas, il a été reconnu que ces caractères représentaient non-seulement les combinaisons des inscriptions sur lesquelles Niebuhr les avait étudiés , mais encore celles que l'on retrouva plus tard sur des monuments analogues beaucoup plus étendus.

Niebuhr venait donc de faire faire un pas immense à l'étude de cette écriture. Il demeura constant que, pour aller plus loin , il fallait s’attaquer au système le plus simple. Les quarante-deux caractères pouvaient bien, après tout, représenter les lettres d’un alphabet. Mais quel était cet alphabet? quelle était cette langue?

Si cette langue avait pu être connue d’avance , il ne serait plus resté qu'un travail facile pour substituer un alphabet à un autre.

(i) Venez., sur ces différentes hypothèses, l'article d'Hager daus le Monthly Mng,i:inr, sol. XXII, p. ï.

Hais, à cette époque, non-seulement la langue était complètement ignorée , mais encore les dialectes qui s’en rapprochaient le plus n'étaient pas alors assez connus pour qu’on pùt les prendre pour base de travaux sérieux. Tout était donc à apprendre , puisque tout était inconnu. La lumière ne pouvait venir que de quelquesunes de ces mystérieuses intuitions qui illuminent de temps à autre les hommes de génie dans leurs découvertes.

Pour arriver à connaître cette langue ignorée , on consulta naturellement la disposition des caractères. C’est ainsi que La Croze, admettant l’hypothèse de Chardin qui pensait que ces caractères pouvaient se lire de haut en bas , soupçonna que cette langue pouvait avoir un certain rapport avec la langue des Chinois (1). En supposant en effet de part et d'autre une légère altération dans le type primitif, il est certain qu’on pouvait soupçonner une origine chinojse à des caractères qui se présentaient en colonnes verticales sur les cylindres et les briques de Babylone, dont on avait déjà comparé quelques spécimens aux caractères de Persépolia ; mais il n’y avait là rien do sérieux.

D’autres écritures semblaient encore avoir une analogie plus ou moins grande avec les signes qui nous occupent. « Beaucoup de caractères runiques, dit Yallancey (2), paraissaient avoir été formés des mêmes éléments , et on a été frappé de la ressemblance des caractères de Persépolis et des caractères de l’ancien Ogham. » Cette ressemblance, qui a été également remarquée par W. Jones (3) , était purement fortuite. Aujourd’hui ce point est parfaitement établi ; la forme du clou ou du coin n’est que le ré-

(I) Thttuur. Epistol. Lacroüun . , t III, p, 8*3.

(1) A Grnmmar of ike Jbento-C'cllic or Irish languagt; by Ma, or Ourles Vailancey. Dublin, M.DCC.LXXIII. ln-4*.

(S) 77 >c works uf tir W illiam Joncs. London, 1S07, vol. III, p. 123.

ECRITURE ARIENNE

sultat de l'instrument qui a servi à tracer les caractères , et ne peut rien indiquer sur les rapports qu'une langue ainsi écrite pourrait avoir avec tout autre idiome dont les lettres auraient avec celle-ci des ressemblances plus ou moins éloignées.

En attendant ces éclaircissements, on se demandait encore si ces caractères, quelle que soit la langue exprimée, représentaient des lettres comme les alphabets ordinaires, ainsi que l'avait pensé Leibnitz (1), des syllabes comme le dévanagari, ou des hiéroglyphes plus ou moins altérés qui tiendraient le milieu entre les caractères des Égyptiens et des Chinois ? Enfin on n'abandonnait pas encore complètement la pensée que cette écriture pouvait représenter des signes talismaniques, ou au moins la transcription des secrets sacerdotaux, dont les prêtres seuls auraient eu la clef et que le vulgaire n’aurait pu comprendre.

Les nouveaux textes qui arrivaient en Europe étaient loin d’apporter des moyens de solution à ces questions. C'étaient des briques, des cylindres gravés; et puis, ce monument connu sous le nom de Caillou de Michaux. Mais tous ces textes semblaient ne Reproduire avec des formes et des combinaisons différentes de l’élément radical que pour égarer les recherches qu’il était important de concentrer sur les inscriptions de Persépolis.

Tyschen, de Hostock, en 1798, ajouta, le premier, une remarque importante aux observations de Niebuhr (2) : il comprit que le clou en diagonale , qui apparaissait dans le texte de la première espèce, pouvait servir à séparer les mots, les caractères compris entre deux de ces signes ne dépassent jamais le nombre de

(1) Kuiant auliquæ litler* in rtiinis Pcrscpolilanu , quæ non hicrogly pi» caitc, sod alpha bel ucn aliquod constituera videntur. Leibnitz, Opéra vin ni a , édit. Dulens. T. VI, i M . partie, p» 204. — Voyez aussi llagcr , tupra , loc. ciL

(2) De cuneati* inuriptionibtu Pcrsepolilani» lucubraiio. Rosi oc II, 1798.

il) ÉCRITURES CUNÉIFORMES.

dix : ccs groupes pouvaient donc former des mois , et les caractères qui les composaient représenter des lettres.

MUnler, de Copenhague, deux ans après, adopta et continua celte observation , qui établissait déjà une présomption de ressemblance entre cette écriture et le zend des livres de Zoroastre , il suivit ces données. L'£mi de Mtinter parut d’abord en danois dans les Mémoires de l'Académie royale de Copenhague ; il a clé traduit en allemand (1), et de Sacy en a donné une analyse dans le Magasin encyclopédique de Millin , en 1803. Voici, en résumé, le résultat des recherches de Monter.

Il s’explique d'abord sur les différentes sortes d'écritures cunéiformes, telles que Nicbuhr les a constatées, et il estime que la première espèce est alphabétique , la seconde syllabique et la troisième monogrammatique. Nous n'examinerons point les raisons qu’il apporte à l’appui de son opinion sur les deux derniers systèmes, quant à présent du moins, pour concentrer de plus en plus nos recherches sur le premier.

« Deux moyens , dit-il , peuvent être employés pour tenter le déchiffrement. Le premier, commun à toute écriture alphabétique, est de lâcher de distinguer les figures qui expriment les voyelles de celles qui expriment les consonnes, et de parvenir ainsi à obtenir la valeur de quelques lettres dont la découverte peut faire deviner un petit nombre de mots. Le second est de comparer les caractères de l’écriture inconnue avec d’autres alphabets connus qui puissent offrir quelques analogies. »

Les alphabets zend et pelvhi sont ici les principaux que MUnler a consultés; cependant il y a joint les alphabets arménien et géorgien. Parmi les lettres des inscriptions , il en si-

(1) Vertuch ûber die keitfomigen inschriftc* :u Pcrsepolis , von D r , Frcderich Uünlcr, milKupfmu. Copcnbagcn, 1802.

ÉCRITURE ARIENNE

gnale trois que leur retour fréquent lui fait considérer comme des voyelles, et elles reviennent assez souvent pour qu’il en tire l'induction d’une grande conformité entre la langue de ces inscriptions et le zend , dont le principal caractère est d'exprimer toutes les voyelles et même d’en être surchargé outre mesure. MUntcr va plus loin : il se hasarde à déterminer la valeur de ces trois voyelles, en partie d’après l'analogie qu’il croit observer entre leurs formes et les formes de certaines lettres des alphabets qui lui servent de pièces de comparaison , et en partie d’après la prédilection de la langue zend pour certains sons.

Du reste, Mtinter est convaincu que cette écriture se lit de gauche à droite, que les mots sont séparés par un signe de ponctuation qui n’est autre que le clou diagonal signalé par Tyschen. Enfin il remarque que l’on trouve , entre ces clous en diagonale, non-seulement la répétition des mêmes groupes, mais encore que ces groupes se reproduisent avec des variations dan» les terminaisons qui semblent indiquer les indexions grammaticales. C’est dans ces terminaisons qu'il cherche à découvrir la valeur de certains caractères , en leur appliquant les différentes indexions grammaticales des langues plus ou moins rapprochées de celle que l'on supposait écrite dans ces caractères. MUnter n essayé l’application de ces principes, signe par signe, sur les inscriptions qu'il avait à sa disposition ; il en est résulté un tableau dans lequel il a cru pouvoir faire figurer la valeur de douze caractères. Quelque téméraire que soit ce premier essai , il est facile de comprendre que Münter a cherché à enlever aux valeurs qu’il attribue à certains signes toute application arbitraire. Son travail est sérieux; nous devons donc noter ici ce que les travaux ultérieurs en ont confirmé.

Parmi les six caractères que Mtinter regarde comme des voyelles,

il ne s'csl pas trompé sur la valeur de l'A, sauf peut-être la quantité. Il a confondu l’O et 11 comme on l’afait, du reste, pendant long-temps encore après lui. Ces trois caractères, toutefois , sont des voyelles ; les autres sont des consonnes. Parmi les six consonnes qu’il a désignées , la valeur du B fut la seule heureuse, bien que les autres caractères fussent également des consonnes. Münter avait donc déchiffré deux lettres ( l'A et le B ) de cette antique écriture. Mais à cette époque nul n’avsit encore le droit de considérer ces valeurs comme définitives , ou les autres comme erronées. Comment en effet arriver à ce contrôle, bien qu’il fût prouvé désormais que ces signes étaient les éléments d’une langue ?

Au milieu des difficultés inouïes que présentait un travail de cette nature, les plus graves, les plus sérieuses ne vinrent pas toujours du sujet lui-même. Tandis que, dès l'origine des découvertes, il s’est trouvé des hommes patients et modestes qui consacrèrent leurs réflexions les plus mûries et toutes les lumières de leur savoir à faire faire un pas à la science , il s’en est trouvé d'autres qui semblent n’avoir apporté leur attention sur ces matières que pour obscurcir la voie ouverte par les premières données, et retarder les découvertes naissantes. On doit être sévère pour Hyde ; unbomme de son mérite devait avoir le courage d'avouer son ignorance sur des points que tout le monde ignorait alors. — 11 faut être indulgent pour Chardin ; car ceux qui, comme lui, 6e trompent de bonne foi servent quelquefois la science à leur insu ; et puis il est si facile de s'égarer sur ces terres inexplorées ! — Enfin on peut passer sous silence le nom de celui qui ne voyait dans ces inscriptions que le travail fortuit de vers rongeurs qui auraient attaqué la pierre. — Mais que dire de ceux qui, spéculant sur la nouveauté des découvertes , inventèrent des fables pour s’attribuer un mé-

ECR1TIRE ARIENNE

rite mensonger? Avant d’aller plus loin, nous croyons devoir faire justice des prétendues traductions de M. Lichteinslein. Ses travaux ne s'appuient sur aucune observation antérieure , et ils n'ont conduit à aucune découverte {1 ). Mais nous les relevons ici pour montrer qu'il est désormais plus facile de se tromper soiméme que de se laisser égarer par autrui.

Lichteinslein aborde ces textes sans autre préambule que des plaisanteries à l'adresse de ceux qui douteraient de ses procédés, ou qui ont été assez aveugles pour n'avoir pu découvrir avant lui quelque chose d'aussi simple. Ces distinctions en trois écritures , en trois langues, sont insignifiantes: c’est toujours le même alphabet plus ou moins orné. Il y a plus, lecaractère le plus compliqué est précisément, pour lui, le plus facile à traduire et à comprendre. Dans le mois d’août 1801 , le D r . Hagcr avait publié l'inscription d’une brique de Babylone; mais il s'était abstenu de tout essai de lecture. Lichteinslein ne voit aucune difficulté dans ce texte: il fixe d'abord l’âge de ces briques au Vil*, ou VIH*, siècle de notre ère, et la vue seule des caractères lui révèle que c’est de l'ancien arabe, des caractères connus sous le'nom de coufiques , qui dérivent de l’écriture syriaque nommée eslrangelo, et qui se retrouvent encore , avec un peu d'altération , dans le caractère des Arabes d’Afrique et surtout de ceux de l'empire du Maroc. Il lit sur-le-champ cette inscription, qui lui parait former une sentence tirée ou imitée du Koran dont voici sa traduction : « Nous « bâtissons sur toi ( c’est-à-dire nous mettons notre confiance en « toi ); car c’est toi qui nous as tous créés , ô Dieu le très-saint,

« le très-véridique; sois-nous favorable; car sur loi repose la

(f) Les principaux résultats des premiers essais de Lichtcinstein ont paru dans te ttr<nmscktreige*chrs Magazin, en 1800. On peut noir uiism son essai intitulé: Teniam^n Palcographii r ptrtica. Hclmrstad , 1805.

ECRITURES CUNEIFORMES.

« sécurité; rcstaurc-nous, nourris-nous ; car c'csl loi qui nous as « tous créés. »

Lichtcinstein ne donne pas la transcription arabe , sur laquelle il s'appuie ; il avertit seulement qu’il lit de droite à gauche et sa méthode lui parait tellement simple qu’il s'étonne beaucoup que M. Ilager ne l'ait pas trouvée avant lui , en dessinant sa brique ; car la ressemblance des caractères saute aux yeux :

« mais, ajoute Lichteinstein , il (M. Ilager) s’était mis dans la tête que ces briques avaient été faites et gravées par l’ordre de Bélus et de Sémiramis et il ne pouvait lui venir en pensée d’y lire, en prenant pour guide la simple analogie du caractère coufique , de pieuses sentences d’un dévot musulman. »

La longue inscription qui recouvre le Caillou de Michaux , dont nous nous entretiendrons par la suite, est aussi facile à traduire. Ce n’est qu'un jeu pour Lichteinstein; il lui suffit de quelques instants pour en donner une traduction complète. « C’est « de l’araméen, du chaldaïque , qui renferme un discours que « le prêtre du temple du Dieu de la mort adresse aux femmes « revêtues d’habits de deuil et assemblées , au jour de la Com- « mémoration de toutes les âmes , auprès des tombeaux de leurs « parents défunts pour s’y livrer aux transports de leur dou- « leur. » Puis il donne, pour la traduction d’un texte dont il ne lit pas le premier mot, la plus incroyable harangue que l’on puisse inventer , pour la mettre en harmonie avec un pareil préambule.

Enfin Lichteinstein applique son système aux inscriptions de Persépolis , et particulièrement aux inscriptions de la pl. XXIV de Niebuhr dont nous avons donné la copie page 37. On sait aujourd’hui ce que ces inscriptions renferment ; il les lit encore de droite à gauche et les traduit ainsi : « Le roi, le prince

ÉCRITURE ARIENNE. fil

« souverain de tous les princes , le seigneur Salch Gingis , (ils « cfArmérib, gouverneur général pour l'empereur de Cbine Or- « khan Saheh. »

Nous verrons, plus tard, quelles sont les lectures véritables de tous ces textes auxquelles on n’est arrivé qu'à la suite des plus pénibles efforts; mais alors Lichteinstein pouvait impunément jeter à la face du monde savant ce pastiche du Kordh qu’il fait remonter à Gengis khan ou à Tamerlan , parce que personne ne pouvait le contredire.

Le tour était hardi , et Lichteinstein a dû être satisfait de voir qu’un homme de la valeur de M. de Sacy examinait son travail , et que l’opinion publique pouvait hésiter entre ses rêveries et les travaux les plus consciencieux et les plus opiniâtres qui devaient s’accomplir pour arriver à un résultat véritable. L’Europe du XIX e . siècle ne devait retrouver la langue des Perses et des Assyriens qu’au prix des dévouements les plus désintéressés , une vie d'homme pour chaque lettre de cet antique alphabet !

Revenons donc aux travaux sérieux qui continuaient de s’accomplir sur ce sujet. Les savants de l’Europe ne pouvaient plus ne pas se préoccuper des découvertes de Niebuhr. L’Orient appelait de plus en plus l’attention des savants: déjà les hiéroglyphes égyptiens ne passaient plus pour des ornements frivoles ; on avait fait justice des hypothèses de l’abbé Tandeau , qui renouvelait , à propos de ces images, le système de Uyde sur les écritures cunéiformes (I). Les recherches philologiques acquéraient chaque jour de plus en plus d’importance. Les ruines de Persépolis , définitivement étudiées dans leur ensemble , dans leurs détails , étaient considérées comme les ruines des palais construits par

(!) Voyezla Dissertation sur les hiéroglyphes de l’abbé Tandeau. Paris, 1702, in-12. Voyez aussi le Journal des Savants , du mois de mai de la môme année.

ECRITURES CINEICORMKS.

les rois Achéménides , et on ne doutait pas que les inscriptions qui en recouvraient les murs n'appartinssent à l’époque de leur construction ; l'archéologie regardait ces points comme constants, et c'était sur ces données qu’il fallait désormais établir ses recherches ; l'indécision du comte de Caylus avait été tranchée par M. dcSacy : il venait de lire sur ces ruines les inscriptions pehlvies que les rois Sassanidcs y avaient tracées , en effleurant le marbre, à côté des caractères profondément gravés par leurs prédécesseurs.

La lecture des inscriptions qui nous occupent allait faire de nouveaux progrès. Le 4 septembre 1802, Georges-Frédéric Grotefend exposa, devant la Société académique de Goëttingue, scs premières découvertes (1), précisément dans celte même séance où llcyne rendait compte des premiers travaux sur les hiéroglyphes égyptiens. Les observations de Grotefend procèdent d’un principe tout autre que celui qui avait servi de point de départ à Tyschen et h MUnter. Grotefend était peu versé dans la connaissance des langues orientales, et les procédés philologiques dont ses prédécesseurs avaient développé toute la puissance ne lui furent que d’un faible secours. Il aborda les inscriptions de Persépolis à l’aide de l’archéologie et de l'histoire, et il y trouva des données suflisantes pour résoudre cet intéressant problème. Il arriva ainsi à formuler une traduction que le temps a consacrée et à lire , en un mot, ce qui était resté indéchiffrable jusqu'alors. Voici, du reste , les moyens qui l’ont conduit à ce résultat :

Les inscriptions de Persépolis, ainsi que nous l’avons dit, offrent des groupes qui présentent trois geiires d’écriture. Grotefend

(t) Prit via de cuneatis </un» votant imcriptioniâui Pciscpoliinni* legtndtt ci ex l’Utandis relut io. Gui’UlDgen , ibU2.

ECRITURE AlllENNE.

admit que chaque inscription , dans ces groupes respectifs, était transcrite, non-seulement dans un alphabet différent , mais encore dans une langue différente, et que, si l’on connaissait le sens de l’une, on connaîtrait par cela même le sens des deux autres qui lui correspondent. Il admit ainsi l’hypothèse d'inscriptions trilingues. Il distingua provisoirement ces trois systèmes par cette désignation générale , suivant le degré de complication des caractères du plus simple au plus composé : le premier, le deuxième, le troisième, et il prit le premier système comme base de ses recherches. Il regarda d’abord comme constant le fait observé par Tyschen et Mlinter , à savoir que dans ce premier système les mots sont séparés par un clou en diagonale . Enfin, guidé par l’analogie des inscriptions sassanides que de Sacy avait traduites, il supposa que le mot que Tyschen et Mtlnter as aient déjà signalé comme devant contenir le titre royal le contenait réellement. Ce mot est composé de sept caractères qui présentent l’aspect suivant :

«ï!?ïïïK-WtîT<-\

Il apparaît çà et là dans le courant du texte , et de plus il est répété deux fois consécutives après les premiers mots dans la plupart de toutes les inscriptions , et la seconde fois il est suivi d’une terminaison qui pouvait être considérée comme la terminaison d’un génitif pluriel.

«Tl << mTf

Il en conclut que ces deux mots devaient représenter la qualification iranienne qui nous a été transmise d’âge en âge, et que l’on retrouve encore dans la forme moderne ol’’ , Cliaencha,

ECRITURES CUNEIFORMES.

roi des rois , sauf à donner ultérieurement une valeur phonétique à chacun des caractères qui la composent.

D’un autre côté, la traduction récente des inscriptions sassanides semblait révéler l'existence d'antiques formules , dont on pouvait soupçonner la reproduction dans les inscriptions de Persépolis. En comparant, sous l’influence de cette idée, deux inscriptions de Nicbuhr qui lui parurent représenter deux de ces formules , il y constata cependant une différence : l’une en effet commence par un groupe que nous nommerons X , et qui s’écrit ainsi :

<<1TK-TTT a^TTT '

l’autre, par un groupe que nous nommerons D, et qui s’écrit ainsi :

Ti m TTr<rTT<T^<

Or , dans le courant de la seconde inscription , on voit un groupe que nous nommerons U, ainsi figuré :

frïï^iT mïE?f

précisément à la même place où la première inscription montre le groupe D , qui commence la seconde. Grolefend induisit, do ces remarques, que les deux séries de groupes que nous venons de désigner sous les lettres X, D, D, figuraient des noms propres et , en outre, qu’il y avait dans ces noms un certain ordre de filiation. Il soupçonna que le groupe noté II désignait le père du groupe noté D , et que D était le père de X. Enfin il constata que le groupe II n'était pas suivi du mot roi. Le groupe II était

ÉCRITURE ARIENNE

donc le nom d’un prince qui n'avait pas régné ; et dès-lors il était probable que D, fils de II, était le fondateur d’une dynastie. Le problème à résoudre se trouvait donc posé, pour ainsi dire, mathématiquement de la manière suivante pour la première inscription :

X, roi des rois, fils de D, roi, etc.

et , pour la deuxième :

D, roi des rois , fils de II , .... etc.

Il y avait d'abord à trouver les noms propres qui pouvaient satisfaire aux données du problème. La date des monuments était certaine; il était démontré, avons-nous dit , que ces monuments étaient construits par les rois achéménidcs ; il fallait donc chercher, parmi ces princes, les noms de ceux qui pouvaient convenir aux données du problème. Or, comme fondateurs de dynastie, il y avait Cyruset Darius. Cyrus ne pouvait convenir : le groupe qui l’aurait représenté parut trop long d'abord et, d’un autre cété, on sait que Cyrus a eu pour père et pour fils deux personnages du même nom ; il eût donc fallu que les groupes II et C eussent été semblables. Restait donc pour le groupe D le nom de Darius, qui satisfaisait admirablement à toutes les données historiques du problème, puisqu'il donnait, pour la première inscription :

Xerxès , roi des rois , fils de Darius , roi , etc. et, pour la seconde :

Darius , roi des rois, fils de Jlistaspe , etc.

Mais ce n’était pas tout, il fallait encore chercher la transcription de ces noms dans leur forme originelle. En consultant l’hébreu cm (1) et le grec que les Perses, au dire de Strabon ,

(i) Voyez Gesonius , Lrxic. helr., p. 256, A*, édition.

ECRITURES CUNEIFORMES.

SG

prononçaient a«pi«v*{ (1). Grotefond épela le groupe de la manière suivante :

nm ^

DA R SCU.

Des études ultérieures établirent qu’il ne s’était trompé que sur le signe qu'il lit 11 et qui représente Y.

Pour déchiffrer le nom de Xerxès, Grolcfend se souvint du grec , dont toutes les lettres se trouvaient en rapport avec le groupe a déchiffrer; il n’y avait d’inconnu, dans ce groupe, que le premier si^nc auquel il donna la valeur de l’aspirée ATi.

<<rTUf rïï tïï

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