FILS DE SARGON
ROI DES BATAILLONS, CtC.
Nous avons donc encore une nouvelle dynastie, niais qu’aucun document ne vient relier à la première. Nous n’insisterons pas plus long-temps sur ces inscriptions ; ce que nous en avons dit suffit, pour démontrer la légitimité des travaux qui ont essayé de fixer, par des données chronologiques ou archéologiques, de nouveaux éléments. Quelques-uns de ces rois , plus ou moins connus , dont on lisait plus ou moins bien les noms , devaient , un jour ou un autre , rencontrer l’histoire du peuple de Dieu, nous présenter aussi, dans leur propre histoire, les noms il'Ézéchias, de Sidon , de Jérusalem, cl nous fournir de nouveaux et solides points d’appui pour nous avancer de plus en plus dans la connaissance de ces documents , dont les difficultés augmentaient avec le nombre et dont le nombre même apportait cependant des moyens de solution plus faciles et plus surs.
Jusqu'ici la marche du déchiffrement paraissait entrer dans une voie qui ne connaissait d’obstacle que la rareté des documents fournis parles inscriptions trilingues, pour composer, à l’aide des valeurs fournies par les noms propres , un alphabet
KCRITtRF.S 4NUUEN.NES.
syllabique qui aurait permis de tout lire et de tout transcrire dans une langue encore inconnue, il est vrai, mais dont le caractère sémitique était déjà suffisamment indiqué pour qu'on pût espérer de trouver, dans les racines sémitiques que les langues de cette famille pouvaient offrir, la signification des mots et des phrases qu'on allait articuler. Aussi on attendait avec impatience le texte assyrien de Bisitoun qui devait donner la transcription d’une centaine de noms propres connus par le texte perse.
Enfin , sir Henry Rawlinson publia ce document dans les Mémoires de la Société asiatique de Londres (1) , avec une transcription et une traduction interlinéaire. Il y présente un alphabet donnant la valeur de 246 caractères et des observations à l'appui, comprenant une analyse de la première colonne et la justification des deux ou trois premières lettres de l’alphabet.
Ce travail a eu surtout le grand défaut de s’étre fait long-temps attendre, et de plus, sur certains points, il est en arrière des progrès accomplis par les travaux des savants d'Europe : sir Henry Rawlinson parait les avoir ignorés. S'il eut été mieux renseigné sur les découvertes du D'. Hincks ou s’il en avait tiré tout le parti possible, en présence de l'abondance des matériaux que lui fournissait ce document, il eût à coup sûr été fixé sur le syllabisme de l’écriture assyrienne. Il aurait pu en puiser le germe dans les Mémoires de M. deSaulcy. et il aurait su que le D r . Hincks avait élevé ce fait à la hauteur d’un principe. Sir Rawlinson ne fit que l’entrevoir; il lui parut, dit-il, que certains signes exprimaient tantôt une syllabe, tantôt une simple lettre. Ainsi, les deux premiers signes du nom de la Cappadoce (Katpataku) représentent l’articulation Kat ; mais le premier signe a la valeur bien constatée de Ka,
(1) Memoir on the Uabylonian and nsayrinn inscriptions ( Journal of lhe royal naialic Society, Vol. XIV, paît. I. 1851;.
et le second celle de at ,
. Dans le con-
cours de ces deux signes, comment distinguer celui qui conserve sa valeur syllabique de celui qui perd sa voyelle ? Sir îlawlinson s'en tient à cette remarque ; seulement il se félicite d’avoir été le premier à annoncer ce phénomène, et d’avoir constaté que les signes assyriens expriment , tantôt des lettres isolées , et tantôt des syllabes. Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer ici que c’est la deuxième fois que le savant colonel trouve en Perse , le premier , des choses que l'on a rencontrées avant lui en Europe, en France, en Allemagne cl en Angleterre. Quoi qu’il en soit, le syllabisme était encore entrevu : nous verrons plus tard comment on en a formulé la loi, en se débarrassant pour toujours des homophones; mais le moment de cette précieuse découverte n'était pas arrivé.
Nous pouvons nous montrer d’autant plus sévère sur les découvertes du colonel anglais, que nous en rencontrons une ici qui lui appartient bien en propre, et dont l'importance est aussi grande, dans la lecture des textes assyriens, que celle du syllabisme. Nous voulons parler du fait de la polyphonie.
Sir Rawlinson remarqua que certains signes n’avaient pas toujours la même valeur ; que le signe qu’il avait lu A , par exemple, dans la transcription d’un nom propre, de plusieurs noms propres même, devait se lire PAL dans un autre ; que tel signe avait ainsi les valeurs de KHI et de DA , tel autre celles de KIT etdeBIL, et ainsi de suite. Ces signes étaient, en un mot. polyphones, c’est-à-dire susceptibles de plusieurs valeurs et de plusieurs sons.
Ce fut un grand embarras qu'une pareille découverte; car, si elle est réelle, qui pourra dire, lorsqu’on ne sera plus guidé
ECRITURES ANARIENNES.
par une transcription dans une langue connue , la valeur que tel signe doit avoir dans la composition d'un mot; qui pourra dire les limites ou l’étendue d'un pareil phénomène ? Quel nouveau guide viendra éclairer ces textes encore incompris, qui n’ont plus leur contrôle dans aucun livre , sur aucun monument ?
Mais ce n'est pas tout; le texte de Bisitoun devait renfermer le nom de Nabuchodonosor, dont le D r . llincks avait déjà donné, sur les indications de Grotefend, la transcription qu'il avait lue sur les briques de Babylone. On devait s’attendre à en avoir la forme assyrienne exacte ; car la transcription perse le désignait clairement , et il était conservé trois fois dans le texte assyrien. Mais nouvel embarras ! Si les lettres que l’on voyait sur les briques , sur le cylindre de Ker Porter, permettaient d’articuler d’une manière satisfaisante la fin de ce nom, il était impossible de le retrouver sur le roc de Bisitoun ; en effet, le groupe correspondant au perse Nabuchudracara s’y présentait ainsi:
et se lisait an pa sa du sis, eu appliquant à ce nom les valeurs fournies par les noms propres perses.
Et pourtant ce nom représentait bien le nom du texte perse , c’était bien le même nom que l’on avait voulu écrire, et, si les Perses l’écrivaient Nabuchudracara , c’est qu’ils entendaient des sons peu différents de ceux qu'ils reproduisaient et qui ne pouvaient provenir d’un nom , si travesti qu’il puisse être , qui aurait été prononcé AXPASADÜS/S. Aussi , sir D. Rawlinson n'hésita pas à considérer que la nature idéographique de l’écriture assyrienne ne se bornait pas à un seul signe, comme nous en avions la preuve par les autres inscriptions trilingues, mais quelle s'étendait à une
MG
EcnmnES cixeiformes.
suite de signes qui formaient ce que l’on a appelé- plus tard des idéogrammes complexes, et que ces signes empruntaient à cette expression idéographique des prononciations différentes de celles qu'ils avaient dans d’autres circonstances. Nous verrons plus lard l’étendue de ce principe. Car le nom de Nabuchodonosor n’est pas le seul dans ce cas ; d’autres noms propres présentent le même phénomène: ainsi le nom de la Suziannc est écrit NVMAKI (?) , celui de Babylonc DIMTIRKI (?). 11 y a donc encore un principe nouveau à chercher, puisque les données que l’on applique à la transcription des noms propres perses font défaut dès qu’il s’agit d'interpréter les noms assyriens, et ne suffisent pas pour vaincre toutes les difficultés.
Ces faits, avant même qu’on en eut vérifié la rigoureuse exactitude, frappèrent de discrédit les traductions du savant colonel et rejaillirent même sur l’étude des textes assyriens ; ils firent naître chez quelques-uns le découragement, chez le plus grand nombre le doute, et les découvertes les plus sérieusement établies ne furent plus accueillies que par l’indifférence ou l’incrédulité.
Cependant le D'. Hmcks n’en continuait pas moins ses travaux. Dans son Mémoire sur les caractères assyro-baby/oniens , publié en 1832 (1), il s’attacha à justifie!* toutes les valeurs que l’on pouvait sûrement attribuer aux caractères assyriens; et le syllabisme de l’écriture ne fit plus question. Il prouva qu’il y avait des signes qui représentaient ma, da, ta, mi, di, ti, de même que des signes pour représenter ad , am , ar, etc. , et enfin des signes pour représenter des syllabes, que nous pouvons appeler dès à présent syllabes complexes ou composées , c’est-à-dire dans lesquelles il entre deux consonnes, telles que ras, cam, dam, din , etc.
( 1 ) On the ntsyrithbnbylonian phonctic charnclers , from lhe Trantactions of the roy.it Irish Acadany. Vol. XXII. Dublin, 4852.
ÉCRITURES ANAMENNKS. 147
Vers la même époque, M. de Saulcy fit paraître une lettre qu’il adressa à M. Prisse d’Àvennes, sur l'état où se trouvaient les travaux entrepris sur ces matières; il jugea les siens avec une grande sévérité , c’est tout au plus s’il se rendit justice pour les 68 valeurs qu’il avait déterminées le premier , et qui ont si puissamment aidé au déchiffrement ultérieur ; mais le fait de la polyphonie est quelque chose qui lui parut si bizarre, si extraordinaire, si impossible, qu’il n'hésita pas à le signaler à la défiance des savants comme un phénomène qui ne pouvait être accepté que sur les plus convaincantes démonstrations (IJ.
Grotefend ne s’était pas réduit au silence depuis sa fameuse découverte sur le premier système , et pourtant scs travaux n'apportaient pas un grand jour sur les nouvelles difficultés que chaque découverte faisait surgir. On eût dit que son génie avait été frappé d’impuissance après ses premières recherches , comme si Dieu n’avait pas permis que toutes ces résurrections fussent l’œuvre d’un seul homme pour être celles de l'humanité.
Les travaux continuaient en Angleterre et en Allemagne, et l'on étudiait avidement chaque détail qui pouvait amener de nouvelles découvertes. La lecture du pronom personnel, définitivement examinée par le D r . Uincks (2), fut définitivement constatée (Anafcu), et le caractère sémitique de ce pronom ne parait plus avoir été contesté.
Cependant, depuis plus de deux ans, le texte de Bchislun si impatiemment attendu , était publié en Europe et n’avait provoqué aucun examen sérieux. En France , un seul homme pouvait en
(1) Déchiffrement des écritures cunéiformes ( Extrait delà lie vue orientale , juin 1855 ).
(2) On the personal pronouns of the nssyrian and other longuages , from lhe Transactions of the royal Irish Acadcmy . Vol. XXIII. Dublin , 185A.
UK
écritures cunéiformes.
effet le faire d’une manière utile; cette tâche revenait évidemment h M. de Saulcy. Il publia l'analyse de ce document dans le journal de la Société asiatique de France (1).
Sa méthode est la même que celle qu’il a suivie dans l'analyse des textes précédents; M. de Saulcy résiste encore au syllabisme de l’écriture assyrienne , mais il est tellement pénétré du sémitisme de la langue , qu’il articule forcément la plupart des signes auxquels il donne la valeur de simples consonnes avec les voyelles dont on reconnaîtra plus tard l’inhérence: de sorte que l’alphabet qu’il a dressé comprend déjà , d’une manière à peu près certaine , presque toutes les valeurs des signes qui expriment des syllabes simples, c’est-à-dire, ainsi que nous le verrons plus tard , ce qu’il y a d'essentiel pour la lecture des textes assyriens.
Le mémoire de M. de Saulcy est suivi d'un vocabulaire qui justifie toutes ses transcriptions et qui résume tous les mots renfermés dans les inscriptions trilingues dont il avait déjà donné des traductions. Ce mémoire termine ainsi la liste des travaux qu’on pouvait entreprendre sur ces textes: pour faire un pas de plus, il fallait enfin aborder les inscriptions unilingues de Ninive et de Babylone.
Malgré les difficultés que ces textes présentaient, ceux qui s’étaient engagés dans cette voie ne songeaient pas à reculer, et le déchiffrement faisait toujours des progrès rapides. Les méditations individuelles, éveillées sur plusieurs points à la fois, en France, en Angleterre, en Allemagne, se faisaient jour dans des brochures, dans des publications périodiques, où l’on attaquait, par différents côtés , ces obscurs problèmes qui se laissaient de
(1) Traduction de l'inscription assyrienne de Ucfiistun (Extrait du Journal asiatique de 1854).
ECRITURES ANAhlENNES.
plus en plus pénétrer. Tout faisait pressentir que l’on devait attendre quelque grand travail d’ensemble pour fixer l’opinion qui , particulièrement en Angleterre , se préoccupait de ces questions. Elles ne pouvaient, par leur nature , s'agiter que dans un cercle assez étroit ; mais, en-dehors de ce cercle, on disait que les savants qui avaient le privilège de lire la langue des Assyriens s’étaient créé une langue à leur usage , et qu’ils ne s'entendraient plus s’ils se trouvaient en présence.
Le phénomène de la polyphonie venait particulièrement à l’appui de cette opinion. Si les signes assyriens , disait-on , ont des valeurs multiples, comment , dans un travail qui aurait pour base un même texte encore incompris, les savants pourraient-ils, à l’insu les uns des autres, attribuer aux mêmes signes les mêmes valeurs , former ainsi des mots pour répondre aux mêmes racines et traduire les mêmes idées ? S’ils se rencontrent, il faudra bien que quelque préférence commune, plus ou moins comprise, leur indique les mêmes lectures pour exprimer les mêmes mots , et que cette préférence soit le résultat d’un principe dont on sera fondé à chercher la loi.
Sous l’empire de ces idées , la Société royale asiatique de Londres, dans le mois de mars 1857, provoqua une expérience dont le résultat ne pouvait manquer de frapper les esprits : elle proposa à plusieurs savants le texte d'une longue inscription assyrienne , contenant plus de huit cents lignes, et elle leur demanda d’en entreprendre, isolément, séparément, la traduction et d'envoyer le résultat de leurs travaux sous pli cacheté au centre de la Société , où ces paquets seraient ouverts le même jour devant une Commission qui, sans se prononcer sur le mérite intrinsèque de chaque traduction, constaterait les points de ressemblance ou de dissemblance que les interprétations pourraient
ECRITURES CUNEIFORMES.
offrir. MM. Rawlinson, Hincks, Fox Talbot et Oppert acceptèrent le concours, et malgré le peu de temps qui leur fut accordé , ils envoyèrent leurs travaux au moment convenu. Le 25 mai, les paquets furent ouverts ; les points de ressemblance furent notés avec soin , ainsi que les points de dissemblance. On constata les lacunes, et la Commission put se convaincre que l’épreuve avait été pleinement satisfaisante ; enfin , pour que tout le monde fût à même de savoir à quoi s’en tenir sur le résultat de l’épreuve , la Société asiatique fit imprimer sur quatre colonnes les quatre traductions (1). On peut ainsi saisir du même coup-d’œil les points sur lesquels les traducteurs se sont trouvés d'accord , ou ceux sur lesquels ils ont pu s’écarter plus ou moins les uns des autres.
Cette longue inscription fait connaître l’bistoire des premières années du règne de Tiglath Pileser I"., roi d’Assyrie, qui régnait vers l’an 1 150 avant J.-C.; clic traite différents sujets, en passant brusquement de l'un à l’autre; elle renferme un grand nombre de noms propres.
Beaucoup de passages ont été traduits absolument de la même manière par les quatre traducteurs ; il y en a d’autres qui ne diffèrent que par un mot , une nuance , une expression plus ou moins heureuse.
Nous sommes loin du temps où il fallait attendre le déchiffrement de deux lettres de l'alphabet perse pendant plus de dix années; oùRask, en signalant PM et FN de l’alphabet arien, faisait époque dans la science ! Les progrès avaient été rapides ; la marche avait-elle été aussi sure? Nous pourrions invoquer, à l’appui d’une
(i) Inscription of Tiglath Pileser I , king of Assyria, B. C., 1150. As translatai lij sir II. Baulinson, Ko* Talbot , csq. t D\ Hincks antl D r . Oppert. — Published by tkc royal asiatic Society . I.ondou, 1857.
Écritures anarif.nnes.
réponse affirmative, des considérations semblables à celles qui entraînèrent la conviction , lorsqu’on s'est demandé si le teste perse était enfin lu et déchiffré. Les caractères assyriens donnent, comme les caractères ariens, la lecture des noms des princes achéménides, les noms des provinces de leur empire; et les lettres qui nous font lire ces noms nous font lire également la traduction de leurs volontés, de leurs croyances et de leurs exploits. Mais ce n’est pas tout : ce sont les mêmes lettres que nous retrouvons sur les monuments unilingues de l’Assyrie , et elles nous ont permis de lire sur les bords de l’Euphrate le nom de Babylone et de Nabuchodonosor , ainsi que le récit des gigantesques travaux de canalisation que ce prince avait entrepris dans la terre de Sennaar, de même qu’elles nous ont permis de lire avec le nom de Ninive le récit des principaux événements de l’empire d’Assyrie. Enfin , parmi les noms des rois vainqueurs ou vaincus, parmi les noms des villes ou des provinces dont on se disputait la conquête, nous avons pu lire ceux d ’Eséchias et d'Israël, ainsi que ceux de Damas , de Tyr, de Sidon et de Jérusalem !
N’avons-nous donc pas de puissantes raisons de croire que nous lisons bien une langue nouvelle? Mais il y a plus: l’épreuve tentée par la Société asiatique de Londres n’est-elle pas décisive? Un grand corps ne se compromettrait pas aux yeux des savants de l’Europe , aux yeux des corps savants du monde entier, pour prêter la main à une plaisanterie organisée par quatre personnes dont l'honorabilité proteste à elle seule contre toute supposition de connivence mesquine , lorsque la Commission , du reste , s'est assurée, par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, de l'indépendance des travaux.
Maintenant, tous les faits qui ont arrêté la marche des progrès sont-ils, ou peuvent-ils être, aujourd’hui, élevés à la hauteur