HA KH A MA N I SCH Y E
C’est le nom patronymique des rois perses fils d'Achéménès; le changement de la voyelle longue <1 en ai dans la transcription grecque lui a donné une apparence hellénique qui
s’évanouit devant la transcription véritable conservée par l’écriture cunéiforme. Enfin nous devons encore remarquer que le M de Rask se retrouve dans le nom d’Ormusd
nKfïEMrT H77 îïï
tCHITUlKS CUNÉIFORMES.
Il ne reste donc plus qu’une lettre à découvrir pour que ce nom soit complet.
Mais, avant d'aller plus loin, nous ne pouvons passer sous silence les progrès qui s’accomplissaient dans les études philologiques. La langue sacrée des anciens Perses , dont Anquetil- Duperron avait fait connaître les monuments, était enfin étudiée avec une sagacité qui en avait révélé toutes les nuances. E. Burnouf, après avoir reproduit avec le plus grand soin le texte de l’un des livres de Zoroastrc (I), venait de publier son Commentaire sur le Yaçna (2). Jamais monument philologique n'a reçu une consécration plus imposante : il nous suffit de dire que le texte de Burnouf est devenu le texte officiel auquel les descendants de Zoroastreont recours, et que les Commentaires du philologue français ont l’autorité d'une décision qui fixe parmi eux l’orthodoxie incertaine. Enfin on sait que les Parses viennent encore aujourd’hui en Europe demander aux rares disciples de Burnouf l’explication de leurs livres et des renseignements sur l’origine de leur religion (3).
La langue sacrée de la Perse, ainsi connue et approfondie, devint le contrôle nécessaire des études qui allaient s’accomplir sur la langue monumentale des Achéménides. Aucun progrès sérieux n’a été tenté, par la suite, sans qu’on n’ait cherché à s’appuyer plus ou moins directement sur le Commentaire de l’ Yaçna.
(1) Vendidad Sade , publié d’apri-s le manuscrit zend de la Bibliothèque impériale. In-folio. Paris, 1832.
(2) Commentaire sur le Yaçtia , l’un des livres religieux des Perses, ouvrage contenant le texte zend expliqué pour la première fois, les variantes des quatre manuscrits de la Bibliothèque royale, et la version sanscrite inédite de Neriosengl», par E. Burnouf. Paris, M.UCCC.XXXIIl.
(3) Voyez, etilr’aulrcs , le livre remarquable du Parce Dosabhoy Framjec : The Portées, their history, manners , customs and religion. London, 1858.
F.CIIITIT.E ARIENNE.
Nous arrivons ici à un point important. Dans le courant de l’année 1836, trois savants, par des travaux simultanés, peuvent revendiquer l’honneur d'avoir complété l’alphabet commencé par Monter. Si nous voulions examiner leurs droits à la priorité , il faudrait non-seulement rechercher les moyens dont chacun s’est servi pour arriver à son but , mais encore faire la part de ce qu’ils doivent à leurs devanciers; car leurs moyens reposent sur tout cet entourage qui presse les intelligences à un moment donné, lorsque l’attention, depuis long-temps éveillée sur le même objet , va enfin formuler le résultat des méditations individuelles ou collectives. Cette simultanéité, c'est le produit de l'incubation nécessaire des germes qui doivent éclore au moment où les découvertes commencent à perdre leur caractère personnel. Lorsque Miinter vit un A et un 8 dans ces signes inconnus sur lesquels il fixait sa pensée, son intuition ne puisa qu'en luimême le motif de sa découverte; aussi elle resta indécise en attendant une sanction ultérieure. Il en fut de même lorsque Grotefend vit tout d’un coup et en bloc , dans des groupes qu’il désigna, les noms de quelques rois achéménides. Pour rendre sa découverte féconde, il lui fallut aussi la sanction du temps ; mais à mesure que les découvertes avancèrent, elles répondirent à une disposition plus générale des esprits, et furent dès-lors plus tôt comprises et plus vite acceptées. Voici , du reste , les dates des travaux que l'on vit éclore, à ce moment, sur des points différents.
En mai 1836, M. Lasscn publiait, à Bonn, son travail sur les inscriptions cunéiformes (1), et donnait à chaque caractère une
(I) Die Ail per sise hen hicil-luschrificn von Pcrarpoli». Eut zifferung des alphabets und HrkUtrung de» Inlutli ». Bonn, tuai 1836.
valeur qui lui permettait de lire et de déchiffrer les textes de la première colonne qu’il avait sous les yeux.
En juin 1836, E. Burnouf publiait son Mémoire sur les inscriptions de Hamadan (I), et donnait également à chaque lettre une valeur qui lui permettait de faire l'application de son alphabet à tous les textes jusqu’alors connus.
A la même époque, sir D. Rawlinson (2) était en Perse; il avait, dès 1833, entrepris des études sur les inscriptions cunéiformes , et , par des procédés analogues à ceux que Grotefcnd avait employés, il se trouvait, en 1836, assez avancé pour avoir formé un alphabet complet, indépendant des alphabets de l’Europe.
Reprenons maintenant l’analyse de ces différents travaux. Les recherches de Lassen ont pour objet la traduction des inscriptions de Xerxès et de Darius publiées par Niebuhr. Le point de départ de sa traduction se trouve naturellement dans les noms propres que l’on avait déchiffrés avant lui , et qui donnaient un certain nombre de lettres dont il fît l'application aux textes connus, en cherchant à déterminer de nouvelles lettres par suite de l’influence des inflexions grammaticales que les mots devaient nécessairement représenter; il a ainsi composé un alphabet qui lui a permis de lire deux inscriptions de 25 lignes chacune , et d’en déterminer le sens général. Beaucoup de ces valeurs ont été confirmées par l’application qu’on a pu en faire aux nouveaux textes que l’on soumit ultérieurement à l’analyse. Cependant M. Lassen a été violemment attaqué en Allemagne: on lui a contesté l’origi-
(I) Manoir c sur deux inscription s cunéiformes trouvées près de Hamadan. Paris, juin 1839.
(J) The persian cuneiform inscription at Dchistun , dccyphered and translatai; trith a Manoir on persian cuneiform inscription in general , and on thaï of Bckistun in particular.
ÉCRITURE ARIENNE
nahtu de ses découvertes ; il n'a jamais répondu à ces attaques ; mais il a poursuivi son œuvre en corrigeant ses premières lectures et en les appuyant, dans ses écrits ultérieurs (I), de tous les documents qui pouvaient assurer l’indépendance de ses recherches. Certaines lettres lui appartiennent évidemment en propre, le
était encore lu G par Burnouf, lorsque Lassen lui assigna
la valeur de V. Mais il est inutile de multiplier les citations de cette nature qui ressortent de la comparaison des alphabets, tels que chacun de ces savants a pu les établir.
Voici maintenant les procédés de Burnouf (2). Il prend pour sujet de traduction deux inscriptions copiées par Schulz , dans les rochers de Ilamadan , et qui reproduisent le même texte que les inscriptions copiées par Niebuhr et Lebrun , sur les murs de Persépolis. Pourquoi ces inscriptions se retrouvent-elles si loin de Persépolis? C'est ce qu'il est inutile d’examiner ici; il nous suffit de dire que la comparaison de ce texte et des copies antérieures a suffi à Burnouf pour fixer toutes les incertitudes que des erreurs de transcription auraient pu produire. Lorsque la forme des signes fut ainsi bien fixée, il appliqua à chacun d’eux le procédé suivant (3): « Il ne peut, dit-il, exister qu'un moyen scientifique pour la détermination d'un signe inconnu : il faut réunir tous les mots où ils se trouvent , les comparer entre eux , et essayer d'appliquer au signe inconnu les valeurs de l’alphabet
(I) Voyez, dans le journal iulilulé : Zeitschrift fur die Kundc des Morgcntanda , I. VI , les derniers travaut de Lassen sur l'écriture cunéiforme ; voyez aussi l’article Pusipous dans l 'Encyclopédie d’Ersch et Gruber.
(S) Mémoire sur deux inscriptions , passim.
(3) Ibid p. 23.
f>8 . KcnnuiEs ci.véifobues.
pour lequel on ne possède pas encore de caractère propre et rigoureusement déterminé. Si le déchiffrement de l’alphabet est commencé, s’il repose sur quelque base certaine, l’examen des diverses positions du signe dont on cherche le sens devra en donner la véritable valeur. »
Or, Burnouf a ainsi analysé les 42 signes de Niebuhr,eta étudié les combinaisons que chaque caractère peut faire dans chaque mot. C'est ce travail de patience qui lui a fait rejeter quelques-unes des valeurs de ses devanciers , pour en adopter d’autres qui lui parurent plus rigoureuses.
Ainsi , par exemple , il remarqua que le signe que Grolefend Usait Y et que Saint-Martin lisait R se trouvait dans seize mots , dans les inscriptions qu’il avait sous les yeux. Dans ces seize mots les valeurs qui étaient attribuées par Grotefend et Saint-Martin donnaient des noms dont la physionomie Iranienne n'offrait rien de séduisant. Si, au contraire, on accordait à ce caractère la valeur de B, alors ces mots prenaient un tout autre aspect; leur structure devenait très-satisfaisante et, de plus, l'un d’eux, qu'on lisait Vakhtrit ou Bakhtrit, recevait par cette nouvelle valeur une forme ( Bakhtris ) dans laquelle il était facile de reconnaître l’antique Bactra ou la Boctriane. Burnouf fut ainsi sur la voie de l’énumération des satrapies créées par Darius , cl il ne tarda pas à se trouver devant une série de noms propres dont les caractères devaient se contrôler les uns par les autres , et qui lui permirent de compléter son alphabet.
Cette découverte est bien propre à Burnouf, et on comprend tout le parti que put en tirer l’auteur même du Commentaire sur le Yaçna. Nous ne terminerons pas toutefois ce qui a trait à ses
travaux sans nous arrêter sur un nom , que le signe T*. ,
ÉCRITURE ARIENNE. • 09
qu'il lut Z, comme Lassen, lui permit de compléter, et qui donna 1
définitivement en ancien perse le nom d’Ormusd , qu’on put lire ainsi. :
• M<ÏÏEHTÏHÏÏm
En résumé, ce nom se compose de sept caractères représentant sis valeurs différentes: la première lettre (A), qui est aussi la dernière, a été déterminée parMünter; trois autres (U, D, R,) ont été déterminées par Grotefend ; une (M), par Rask; enfin une (Z), par Lassen et Burnouf.
Ce nom, qui a coûté tant de peine à lire, a suggéré une remarque importante: l'orthographe cunéiforme n’est pas en rapport avec celle des textes zends. En effet, les deux inscriptions analysées par Burnouf font usage de ce mot sans l’accompagner d’aucune désinence ; de plus, elles omettent deux fois la voyelle A et une fois l'aspirée U. 11 suit de là de deux choses l'une : ou que cette voyelle ainsi que l’aspiration n'existaient pas dans ce mot, ou bien qu'elles ont été supprimées. « Or, comme ces lettres sont étymologiquement nécessaires dans le mot Ahura-Masda, je crois, dit Burnouf (I). pouvoir avancer que, si elles manquent dans le Aurmidd de nos inscriptions, c'est par suite d’une suppression et non en vertu de l’application d’une règle étymologique. Nous admettons donc que le Aurmzdà de l'inscription de Darius a dû être primitivement Ahura-Matda, et que si ce titre a perdu trois de ses lettres , c’est sous l’influence d’une cause étrangère à la langue à laquelle il appartient par son origine. Celle cause me
(1) Mémoire sur deux inscription » cunéiformes t p. 41 cl suif.
parait ne pouvoir être autre que l’écriture. C'est parce que le système d'écriture qui a été appliqué à la gravure de ces inscriptions n’était pas , quant à la représentation des voyelles , aussi rigoureux que le système des écritures zend et sanscrite, qu'une voyelle, d’une prononciation très-brève, a pu disparaître de ce mot ; et , quant à la suppression de l’aspirée , lettre nécessaire dans Ahura , on comprend également qu’une écriture, qui considérait chaque voyelle comme essentiellement accompagnée d'une aspiration faible, pouvait se passer de l’exprimer dans la transcription de ce mot. Il y a donc un désaccord évident entre la langue de nos inscriptions et le caractère avec lequel elles sont écrites ; et ce désaccord se remarque non-seulement dans les noms propres, mais encore dans un assez grand nombre de termes. »
Nous arrivons maintenant aux travaux du colonel Rawlinson. Voici, en résumé, comment il explique l'origine de ses études et ses propres progrès.
Ce fut, d’après lui (1), dans le cours de l’année 1835 qu'il entreprit des recherches sur les écritures cunéiformes , il savait seulement alors que le professeur Grotefcnd avait déchiffré les noms de quelques souverains achéménides. Mais dans sa position, à Kermanschah , sur la frontière ouest de la Perse , il ne pouvait obtenir une copie de son alphabet, ni se procurer les inscriptions qu'on avait étudiées. Les premiers matériaux qu'il soumit à l'analyse furent les tables de Hamadan, dont il prit lui-mème la copie avec beaucoup de soin. Ce sont précisément ces tables dont Burnouf avait donné l'analyse et la traduction. Par des procédés
(1) Tnt ptrsian , etc., Prcliminary rtmnrkt , p. 6.
ÉCRITURE ARIENNE
analogues à ceux de Grotefend , Rawlinson parvint à lire sur ces tables les noms de Darius, Xerxès, Ilislaspe, et il fit bientôt des progrès rapides. Une circonstance particulière lui donna, du reste, tout d’un coup un vaste champ d’étude : il se trouvait à peu de distance de Bisitoun, et il copia avec le plus grand soin la belle page d'histoire que les Achéménides ont laissée sur ces rochers. La comparaison des deux premiers paragraphes de cette longue inscription , avec les tables de l’Elvcnd , lui permit d’ajouter aux noms déjà connus ceux d’Arsaméj, d ’Ariamnês, de Tispi s, d'Achiminès, et do déterminer ainsi la valeur de dix-huit caractères avant qu’il n’ait eu connaissance des travaux qui s’accomplissaient en Europe. C’est en 1836, pendant sa résidence à Téhéran, qu’il eut connaissance des travaux de Grotefend et Saint-Martin ; il était déjà en avance sur ces découvertes , par l’étendue des matériaux qu’il avait eus à sa disposition. Dans le courant de 1837, il copia les autres paragraphes de la grande inscription de Bisitoun , et pendant l’hiver de celte même année , croyant que la lecture de ces textes n’avait fait aucun progrès depuis Saint-Martin , il envoya à la Société asiatique de Londres la traduction des deux premiers paragraphes de cette inscription, qui rappelaient les titres et la généalogie de Darius Distaspe.
Bien que sur les lieux mêmes où les textes étaient écrits, ses moyens d’investigation étaient très-restreints. 11 avait , sans doute , à sa disposition , comme moyens d’étude des textes , des inscriptions plus complètes ; mais il n’en était pas ainsi des moyens d’analyse grammaticale; il ne possédait que les recherches d’Anquetil sur la langue de l’Avexta, quelques manuscrits zend qu’il s’était procurés en Perse , et pour interprète un mobed ignorant , d’Yezd, qui pouvait à peine lire l’ancienne langue de son pays.
txniTincs cunéiformes.
Lorsque le Mémoire de Hawlinson arriva en Europe, le savant anglais avait été devancé et il reçut, en échange, les Mémoires de Lasscn et de Burnouf qui lui arrivèrent à Téhéran, avec le Commentaire du l'açna, dans le courant de l'année 1838. Comment douter de l'indépendance des travaux de Ravvlinson, lorsqu’il reconnaît que son premier Mémoire contenait un grand nombre d’erreurs, et que c’est à partir de cette époque qu'il fit les progrès les plus sûrs, et qu’il en attribue la cause au Commentaire sur le l'açna? — Quoi qu'il en soit, en 1839, la longue inscription de Bisitoun était transcrite et traduite. Ce ne fut, toutefois, qu’en 1843 qu’il adressa ses travaux en Europe. Des difficultés matérielles survinrent pour arrêter la publication de cette grande page d’histoire. Le texte ne parut dans le Journal de la Société asiatique de Londres que , dans le courant de l’année 1846, et la publication de l’Analyse et des Commentaires du colonel anglais ne fut terminée qu’en 1849.
Tels sont les travaux des trois savants qui ont achevé la connaissance de l'alphabet perse. Les quarante-deux signes déterminés parNiebuhr ont reçu une valeur qui nous permet déliré les différents textes dont on avait si long-temps cherché la signification. Aussi avant d’aller plus loin , nous pouvons donner ici la traduction entière de l’inscription perse que nous avons citée plus haut, et qui précisément a servi de base aux travaux de Grotcfend. Tous les noms propres quelle renferme , ainsi que les titres royaux , nous sont déjà connus; il ne nous reste plus que deux mots que l'alphabet nous permet de prononcer, en tenant compte de la voyelle A inhérente à chaque caractère de l’écriture arienne.
Le premier, que nous lisons :
HEHETlfc
ECRITmE ARIENNE.
ne peut trouver son représentant que dans le persan moderne buzurg , qui veut dire grand. Le second, que nous lisons :
p V TRd,
n’est autre que le sanscrit pulra , qui veut dire pis , et dont on retrouve les dérivés dans le grec éolien le latin puer, et enfin dans le persan moderne puser.
Tous les mots de notre inscription nous sont donc maintenant connus, et nous pouvons la lire et la traduire ainsi:
KH Sa Y A R S A , KH S A Ya T tïa.VOZan
Xerxes, rex magnus,
it\«rrr< ' r<r vn<- w
ta, khi a va T i Ya , kh s a va t h i y a a rex regum,
tTT-nrVîT mï!Te-*TE<=«ïrt<N «IT«mK-T<I
NA M , D A R Y fl Ya DUS , III S A la TH
Darii regis
ttT<ç<K1ïï\W'<tt W\<K«ïï&-We<tt^K-N
I va n Y A . P U TRO , 11(1 K H A Mas I s I va
filius Achcmcnis.
Enfin, voici la transcription de celte inscription en persan moderne, telle que M. L. de Rosny l’a donnée dans son ouvrage sur l’écriture des différents peuples (p. G3).
Ardechir padichnh-i buzurg Chucnchah puser-i Dtirà padiclia-i
Achamdni.
74 ÉCR1TIRES Cl'NÉlFORMf.S.
Après les travaux de Lassen, de Burnouf et de ltanlinson, on peut dire que le3 résultats de leurs successeurs n'ont plus le caractère de découvertes : l’ensemble de l'alphabet était en effet suffisamment connu pour permettre de lire tous les textes, et pour reconstruire la langue ; aussi les travaux ultérieurs que nous allons maintenant enregistrer ne sont plus, à proprement parler, que des travaux de critique: non pas, il est vrai, de cette critique stérile qui ne sait que détruire les travaux d'autrui et qui écrase, sous le poids d’une science étrangère ou d’une phrase pompeuse, des vérités encore en germe qui font effort pour grandir; mais de cette critique féconde dont Rask avait donné la mesure , et qui a placé scs travaux à côté des plus sérieuses découvertes.
Parmi les travaux les plus importants qui se sont accomplis depuis lors, je dois citer, après les derniers travaux de Grotefend (1), l’examen critique du i Mémoire de Burnouf, par M. Obri , d’Amiens (2), et l’examen des Mémoires de Lassen, par Jacquet (3); puis les travaux de Beer (4) , de Benfey (S) , de Spcegel (fi), en Allemagne; de Ilincks, en Irlande (7); cl enfin de Oppert. en France et en Allemagne (8) , qui ont achevé la connaissance de
(1) Nevt Bcitrage :ur Erlaeutcrung der Perscpolitanischen Keilschriften. Hanover,
(3) Journal asiatique. Octobre 1836.
(3) Ibid. 1838. (Ce travail est malheureusement resté inachevé.)
[h) AUganeine Hallischc lileratur zeituug, de 1838.
(5) Die persichcn KeilenscUriften mil UebtrscLung und Glossar. I,c:|>xig , 1847.
(6) Bcitrage sur iraniteken sprachbunde : entes llcft Ertangcn.
(7) On the first and second kinds of Persepolitan uriting ( Ext. from Iran s. of the royal Irish Acad ; vol. XXI , p. 3. London , juin 1846 ).
(8) Dus Lautsystcm des Alt jtersiehen . Berlin , 1847. — Observations sur la langue dans laquelle sont conçues les inscriptions cunéiformes du premier système. — Die Grabinschrifl Darius I in Nakshi-Ilustam , dans le Journal de la Société orientale d'Allemagne, 1857. — Enfin, son Mémoire sur les inscriptions achimrnides conçues dans l'idiome des andens Perses ( Extrait du Journal de la Société Asiatique de Paris , vol. XVII et suiv.;.
ECRITURE ARIENNE
cel idiome, que M. Bopp a rangé, dans son beau travail sur les langues indo-germaniques (I), parmi les langues les plus régulièrement connues (2).
Cependant tout n’est pas dit sur ces inscriptions : il faut d'abord distinguer entre l’écriture et la langue. Si la place que cet idiome doit occuper dans le développement de la manifestation de la pensée peut être assignée aujourd'hui , il n’en est pas ainsi de son expression graphique. D’où viennent ces lettres aux formes si bizarres et d’un emploi si difficile? — Cette question n’a point passé inaperçue aux premiers commentateurs des inscriptions achéménidcs. On remarqua, dès les premiers travaux, que cette langue , de fond arien, ne trouvait pas pour se traduire sur le roc un instrument docile; tandis que le zend et le sanscrit se présentaient avec des signes correspondant à tous les besoins grammaticaux], cette languc.au contraire, offrait dans certains cas une difficulté d’expression qui accusait le plus grand désaccord entre l’élément écrit et l’élément grammatical. Bumouf crut reconnaître dans celte écriture des traces d'habitudes sémitiques, et il supposa dès-lors que l’alphabet était d’une origine étrangère à la langue qu’il sert à exprimer. Rien jusqu'ici n’est venu éclairer cette question , et les recherches les plus minutieuses n’ont pu faire connaître l'origine de ces lettres (3). 11 est seulement évident que ce système graphique a été transmis à la Perse. Lorsque nous connaîtrons les travaux qui ont été faits sur les autres systèmes d’écriture dont le clou ou le coin est aussi la
(I) Verglcich, Grammntik.
(3) M. A. üg Gobineau est le seul qui ait élevé des doutes 6 ce sujet; mais il eft assci difficile de saisir ce qu’il j a de sérieux dans scs incroyables critiques. Voir facture des textes cunéiformes, p. 37 et suiv. Paris, 1858.
(3) Vojrex, dans le Nouveau Journal asiatique , t. XV, p. 146 et suiv., le M moire de M. de Quatreinère , sur les Nabatècns.
Écritures cunéiformes.
base du caractère , il sera inutile de démontrer qu'il n'y a entre eux qu'un rapport accidentel : le clou , le coin ou la flèche n’ont jamais été pris comme élément primitif pour servir de point de départ à un système d'écriture déjà très-avancé. On trouve des formes plus ou moins rapprochées du clou, non-seulement dans les caractères runiques, mais encore dans quelques inscriptions grecques fort anciennes : les traités d’Iléræa et d'Elée, par exemple, offrent de même un aspect presque cunéiforme. Toutes ces ressemblances sont accidentelles et le résultat de l'instrument avec lequel les lettres ont été tracées , et de la manière dont le bronze ou le marbre ont été attaqués par le graveur.
Mais si l’origine des formes graphiques de cet idiome est encore un mystère, la largue qu’elles expriment est aujourd'hui parfaitement déterminée : elle n’a rien de commun avec les langues sémitiques ; mais, dans le jenre auquel elle appartient , elle a des formes particulières qui caractérisent son individualité. C’est une langue arienne qui se rattache à la grande famille des langues indo-germaniques; ectle langue n'est point le zend des Livres de Zoroastre; elle s'en rapproche plus que du sanscrit, sans doute, mais elle s'en sépare sous plus d'un rapport. Elle parait avoir le caractère d'un dialecte dérivé, dont les formes grammaticales tendent à s’effacer de plus en plus. Quoi qu'il en soit , dans l’état où elle est, c’est la langue nationale de Cyrus, de Darius, de Xerxès; c’est de l’ancien perse en un mot, dans lequel il a été facile de retrouver, sur quelques points, peu nombreux il est vrai, l’origine du persan moderne.
Ce dialecte a-t-il eu une existence réelle , et peut-on admettre qu’il ait été parlé en Perse au VI 0 . siècle avant notre ère? Le fait ne saurait être douteux : on sait aujourd’hui que les inscrip-
ÉCRITURE ARIENNE
tions acbéménides ne sont point écrites dans une langue savante, dont les deux autres tables seraient la traduction vulgaire. Si restreintes que soient les inscriptions achéménidcs, on a pu suivre de l'une à l’autre les différentes phases de la langue dans laquelle elles sont conçues, et qui semblent correspondre aux périodes de grandeur et do décadence de l’empire des Achéménides. Toutefois, lorsqu’il s’agit d’une langue encore aussi nouvellement connue que celle des anciens Perses , c'est un devoir pour l’historien des travaux qui l’ont fait connaître do prévenir l’objection : il ne doit pas attendre qu’on lui demande la preuve du résultat obtenu , et son exposé serait incomplet si au moins il n'indiquait pas cette preuve.
Nous avons vu que toutes les inscriptions n’étaient pas connues au moment des études de Lassen et de Burnouf. Le travail auquel ils se sont livrés a eu pour résultat de déterminer un alphabet applicable , non-seulement aux documents qu'ils avaient sous les yeux , mais encore à ceux qui ont été découverts par la suite. Cette épreuve était importante et convaincante ; car il aurait pu se faire, comme le supposait Burnouf, en répondant à l’objection (1), qu’un esprit ingénieux, servi par un heureux hasard , eût découvert un système applicable à des documents restreints, et qu'il fût demeuré insuffisant en présence de documents plus étendus. Mais il n'en a pas été ainsi : l'application de l'alphabet de Lassen et de Burnouf à la longue inscription do Bisitoun eût été une preuve décisive de la justesse de leurs observations, si elles n’avaient eu d’autre moyen decontrôle.
La preuve de la connaissance d'un alphabet et d’une langue se trouve dans son application; c’est en marchant qu’on démontre le
(1) Mémoire »ur deux imeription» , p. 127.
mouvement ; c’est en lisant qu'on peut voir si les signes qu’on vous présente comme des lettres permettent d’articuler des sons , des mots, des phrases , et si ces mots, ces phrases ont un sens suivi, clair et précis. Enfin l’épreuve n’a pas besoin d’étre poussée plus loin , si l’on rencontre la traduction des mots que l'on prononce dans une langue déjà connue. Les valeurs attribuées aux signes que nous avons analysés permettent de lire, sur le roc de Bisitoun, le nom des aïeux de Darius: Uistaspa, Arsama, Ariaramna, Tchispis , Ilakhamanis ; nous trouvons dans IIérodote{1) les noms de ces mêmes aïeux : ’ï»0«**w, ’Apoip;;, ’A/ne^Apcç , Tiiairct , ‘Ax«f<m< et nous les traduisons par ceux de Ilystaspe, Arsamés , Ariaramnis , Teispis , Achéménis. — Le nom du prédécesseur de Darius se lit, dans cette antique écriture , A'ambousis; celui de son père, Kourous ; llérodote nous fait connaître également ces deux personnages : KapSùffiit et Kûpo; , et nous les nommons Cambyse et Cyrus . — En faut-il davantage? Nous lisons dans les inscriptions en caractères cunéiformes l’énumération des satrapies de Darius: Parsa, Mada, Arabaya , Bactris , etc., etc.; Hérodote nous a également conservé les noms de ces satrapies dans leur forme grecque, et nous les traduisons aujourd'hui, comme nous traduirions les mots qui les représentent dans toutes les langues du monde, par ceux-ci : la Perse, la Médie, l'Arabie , la Baciriane , etc., etc. 11 faut bien croire que nous lisons, dans la langue des Achéménides , les noms des provinces dont la possession ou la conquête faisait leur grandeur ou leur gloire.
Enfin , on possède de rares inscriptions quadrilingucs gravées sur des vases de porphyre ou d’albâtre, et qui présentent, nonseulement les trois genres d’écriture cunéiforme que nous avons
(1) Polymnie, VII , xi.
ÉCRITURE ARIENNE
signalés , mais encore un cartouche égyptien dont on a pu lire le contenu. Les procédés qui ont servi à déterminer la lecture des hiéroglyphes sont entièrement indépendants de ceux qui ont servi à déterminer la lecture des caractères cunéiformes, et pourtant les valeurs attribuées aux uns et aux autres, par des moyens différents, ont permis de lire le même nom sur le même monument, qui le répète en quatre langues différentes. Ainsi, sur un vase dont les légendes (1 ) ont été depuis long-temps publiées par le comte de Caylus, on lit un mot que nous connaissons déjà :
«Hîf-rïï hï
Kn SH Y A R SH A,
à coté d'un cartouche hiéroglyphique qui a été lu par Champollion le jeune (2} :
K Cil
nu
fP À