P. G., LXXXVI
époque J ). Les grands écrits de la secte proscrite sy trouvent indiqués. Plusieurs même y sont brièvement caractérisés. ¥A les dogmes fondamentaux du Manichéisme y sont aussi rappelés avec des détails précis et suggestifs, qui semblent puisés à bonne source, malgré les altérations que leur ont fait subir des copistes distraits et ignorants.
1//^ siècle. — L'auteur anonyme de la Doctrine des Pères sur l'Iiicmiintion du Verbe, qui écrit entre 662 et 679, combat le Monopliysisme en le présentant comme un succédané des vieilles hérésies. Et à cette occasion, il cite plusieurs passages (VEpitres de Mani (2). Mais, à l'exemple du moine Eustathe, il paraît h^s emprunter à quelques Chctiries pins anciennes dont rien ne garantit l'authenticité. Les textes allégués doivent donc être étudiés en eux-mêmes et une critique minutieuse s'impose à leur sujet.
A la fin du vii^ siècle, Anastase le Sinaïte, critiquant les doctrines monophysites, afïîrme également qu'elles ont été empruntées aux « livres manichéens )). Il se trouve ainsi amené à parler de ces derniers qu'il paraît bien connaître. Et il en rapporte certains détails qui présentent des rapports assez étroits avec les dogmes qu'il combat (3).
VIII- siècle. — Dans la première partie du siècle suivant, Jean Damascène écrit tout un Dicdogue contre les Manichéens (4) et une Discussion de Jean l'Orthodoxe avec un Manichéen (5). Sa critique est essentiellement doctrinale et vise des livres hérétiques. Seulement il n'en cite aucun. Il se contente de rappeler leurs principales thèses pour mieux les critiquer. Aussi n'ajoute-t-il aucun renseignement nouveau à ceux de ses devanciers.
Bien plus précis (ît instructif est un contemporain Théodore bar Khôni. a docteur du pnys Kashkar ^) (6). Dans le
iii W (i., i3:>!j-ior!5. d'après J. Goar. EucUologion . Paris. i647; ^ol-
i'v. hickaiiij). Doclriiia Pdlrum (le IiïCdriïalione \crhi. Wiin^icv. 1907, 8". |). 17. ôS. ()9-7o. 175, 3o6.
\'^) V. (i.. IA\\I\, i()>. !()(). i>o, 192, 218, 253. 290. etc.
'i. V. C, \(:iV, iôo3-i58/i.
0) Sur crl\v \illc. (jiii doit rtrc située eu Mésopotamie voir plus liant, p. 2/1, uot. 7.
SURVIA \NCES DES ÉCRITURES MANICHEENNES 119
livre des Scholies, rédigé vers 791, il consacre mu) section emportante à l'étude des sectes chrétiennes et il s'étend assez longuement sur le Manichéisme (1). Après avoir exposé la vie de Mani, il veut donner un « écliantillon des ojiinions blasphématoires )) soutenues par cet impie a pour la plus grande honte » de ses disciples. Et, pour les ridiculiser, au lieu d'en donner un exposé continu, il ajoute, bout à bout, des phrases bizarres empruntées aux Ecritures manichéennes. Par là il nous renseigne plus sûrement en quelques pages que d'autres en de longs traités.
/.Y^ siècle. — Au début du ix*^ siècle, Nicéphore, patriarche de Constcintinople, le grand défenseur des images, revient souvent sur le même sujet. A défaut de son traité Contre les Juifs, les Cataphryqes et les Manichéens, depuis longtemps perdu, nous possédons de lui plusieurs autres écrits Contre Eusèbe, Contre Ej/iphaiiide, Contre les Icoiioclastes, dans lesquels, à l'exemple du moine Eustathe et de l'auteur anonyme de la Doctrine des Pères sur l'Incarnation du Verbe, il reproche aux hérétiques de son temps d'avoir puisé leur insj)iration dans la litt«''rature dualiste et il cite à cette occasion plusieurs passages des Lettres de Mani [1). Mais, comme ses devanciers, il emprunte ses citations à un recueil de témoignages ecclésiastiques dont rien ne garantit l'authenticité. 11 invoque u les livres )) que les « prêtres )) manichéens ont entre leurs mains. Mais il montre qu'il ne les a point lus, car il alïirme gravement que les Images s'y trouvent condamnées iW) î
Pierre de Sicile et IMiotius, dans leur Histoire des Manichéens (4) et dans les Discours antimanichéens dont ils ont fait
(I) H. Pognon, Inscriptions Mandaïles des coupes di' Kliou(d)ir, Paris, 1899, 8^, en appendice, p. 181-193 et Franz Cnmoiil. Ilecherche.s sur le Manichéisme, fasc. i (Bnixelles, 1908, in-S*^).
(•il Contre Eusèbe, c. 21, /|i et 'ja, chez Piira. Spicil. Solesni.. l, /io5- /406, 433 et 444.
Contre Epiphdnide, c. 21 et 29, chez Pitra, op. cit., IV, p. 359-060, 37G et 378.
Conti-e les Iconoclastes, Bibl. Nat. Mss. grecs, Fonds Coslin, 93, foJ. 2i5,
i3i AntirrlK, HT, Àdv. Const. Copr., 44, P. G., c. 464-
(4l Pierre i\c Sicile, P. G., CIV, i2io-i234,
Photins P. G., Cil, i6-84.
Les mêmes récits ont encore paru sous les noms de, Pierre Hégoumènc
120 LES ÉCRITIRES MANICHEEINNES
suivre celte histoire (li, se montrent mieux informés et plus documentés. Ils ont surtout en vue la propagande paulicienne. Mais ils la rattachent aux écrits de Mani, ainsi qu'à ceux de ses premiers disciples. Et ils fournissent sur les uns et sur les autres des détails assez précis dont plusieurs n'apparaissent point ailleurs.
A ces divers écrits, notamment à ceux de Photius, se lie étroitement une nouvelle Formule grecque d'abjuration, plus longue et plus détaillée que la première (2). Elle énumère tout au long les Ecritures manichéennes, ou du moins, les principales, celles qui étaient surtout entrées dans l'usage courant. Etclle en expose la doctrine générale en ipielques traits sohres, mais suggestifs, qui en supposent une connaissance directe et même une étude suivie.
Siècles suivants. — La suite de la littérature chrétienne ne fournit guère sur le Manichéisme que des ouvrages de seconde main dont les renseignements sont empruntés à quelqu'un des écrits déjà énumérés. Ainsi, au x'" siècle Agapius, évêque de Menhidj, dans son Histoire universelle (3», au xi^ 1 archevêque bulgare Theoph^^lacte dans ses travaux éxégétiques (4), au xiT' Michel le Syrien, patriarche jacohite d'Antioche, dans sa Chronique (5). au xin" Grégoire Abou'l Faradj. plus connu sous lé nom de Bar Jtebraeus, dans sa Clironique ecclésiastique (6i
(('•(1. (iicsclcr, Gôttingon, iS^Q, 4") <'t <lc Georges le Moine (éd. et comm. par J. R. l^'i-iedriclî, Der urspinujUcJie bci Gcorgios Monachos niir ieilweise. erlialtene Bericht uber die Paiilikianer, dans les Sitzutigsbenclile de l'Aoadémic de Miinicli d<' 189O, p. 67-1 11).
Sur les problèmes littéraiies que sonlèvent ces diverses attributions, voii" Karapet Tei'-Mkrllschiau. Die PauVikianer ini Byzaiitinischeti Kaiserreich... Leipzig, 189.S, 8"; Bonn\('tscli, art. Paulikianer dun^ la Real. EncycL, 3** éd. et Car. Rud. Moellei', De I^hofii Petri(iue sictiJi libris conlra Monicliaeos sci'iptis, Rome. 1910, 8°.
m IMerre de Sieile, P. (J., CIV, i3o5-i3/i9,
Photius, P. G., Cil, 86, 2/i4.
(Ml P. C, J, i/,r)i-i/i7a.
l3i Pair. Orienl., \. Vil, p. 53 1-535 féd. et trad. Alex. Vasilief).
(.^il P. G., CXXlll; 177 (In Matt lïT, i5). 3o8 {ibid., W, i3-i4), loGc^- 107?. (In Luc, XXII, ai-37), 1157 (7/1 loJi., I, i4), 1209 (ibid., III, i4-i5), 10.80 (ibid., y. 39-42), 11^85 {ibid., VI, 5-9); GXXIV, 68 (ibid., X, OS) etc.
i5i Fa\. et trad. Chabot, Paris, 1900, 4°, L VI, ch. 9, p. 198-301.
161 Ed. et trad. lai. de .1. B. Abbeloos et Th. Jos. Lamy, Louvain, 1872, 8«, t. 1, p. 59-62.
et dans son Histoire abrégée des dynasties {{), parlent assez longuement des livres et des doctrines de xMani. Mais ils ne font guère que reproduire les données des Actes d'Archelaus et celles d'Epiphane ou d'autres hérésiologues. Leurs continuateurs puisent aux mêmes sources. Tousse contentent de gloser des textes plus anciens.
Appréciation générale. — l^n revanche, ces écrits antérieurs fournissent, dans leur ensemble, un tableau assez net de la littérature manichéenne. D'une manière générale ils présentent celle-ci comme une production hérétique, qui se réclame de la Bible chrétienne, mais qui se rattache plutôt aux œuvres gnostiques, particulièrement à celles de Basilide et de Valentin, de Marcion et de Bardesane, les seules dont ils montrent une connaissance précise. L'idée qu'ils en donnent est, quoi qu'on en ait dit, très concordante et cadre parfaitement avec les renseignements que nous possédons par ailleurs, soit sur le Manichéisme, soit sur le Gnosticisme.
Malheureusement ils se contentent le plus souvent d'indications trop générales. Pour ne pas favoriser la lecture des livres critiqués, ils évitent d'en indiquer le titre exact et d'en faire un rapport trop fidèle. Ils ne les citent et ne les analysent que pour les critiquer. Aussi doivent-ils être soumis eux mêmes à une critique minutieuse et demandent-ils toujours à être complétés.
Divers auteurs étrangers à l'Eglise comme au Manichéisme fournissent des détails nouveaux, qui permettent de contrôler et de préciser ceux des polémistes Chrétiens.
IX^ siècle. — Le plus ancien est le motazélite Al-Gahiz, mort en 859. Ce savant, peu connu mais très instruit, a constaté la grande vogue dont les livres manichéens jouissaient de son temps dans le monde islamique et il a tenu à se faire d'eux une idée personnelle. Dans un ouvrage encore en partie inédit, le (( Livre des animaux )), il nous fournit sur eux, sur leur grande diffusion et sur leur contenu essentiel des indications intéressantes mais malheureusement très brèves et parfois énigmatiques (2).
(i) Ed. et Uad. lut. de Pococke, Oxford, iG63, in-4°, p- 82-88. (2) Texte et trad. dans Kessler, Mani, p. 365-370.
122 LE8 ÉCRITURES MANICHÉENNES
Après lui s'oiîre h nous le célèbre écrivain chiite Ihn VVàdih al-Ya'qoûbi, qui, appartenant à la famille des califes Abbassides, a décrit leurs hauts faits dans une sorte d'histoire universelle allant des premiers temps connus jusqu'à l'an 872. Dans la section de cette œuvre importante consacrée aux « Rois de Perse », il s'étend assez longuement, à propos de Sapor I, sur l'apparition du Manichéisme. 11 énumère les principaux ouvrages de Mani, fournit sur chacun d'eux quelques détails précis qui montrent qu'il les a lus et donne un résumé très substantiel de leur enseignement d).
A la môme époque, c'est-à-dire vers la fin du ix*' siècle, a paru en pehlvi une œuvre dogmatique, le Shikimd (jOumcniiQ Vidsliar, (f Explication dissipant le doute », dont Fauteur, un Persan très attaché à la religion mazdéenne, défend celle-ci contre les Juifs, les chrétiens, les Manichéens et les Mahométans. La partie consacrée à la critique des Manichéens s'ouvre par un exposé assez court, mais très dense, desdoctrines de Mani. Elle ne mentionne aucun livre, mais elle doit en vi;3er un, plus connu ou plus important que les autres, et elle semble en faire l'analyse. Par là elle mérite une étude spéciale (2).
P nècle. — Vers le même temps, ou un peu plus tard, dans les premières années du x*^ siècle, un autre écrivain, originaire de la Perse, mais faisant profession d'islamisme, l'historien Tabari, a raconté dans sa Chronique ou « Histoire des prophètes et des rois » divers incidents de la vie de Mani ou de ses principaux disciples. Et à ce propos il nous fournit sur ces hérétiques quelques détails nouveaux (3). Mais il ne semble pas avoir de leurs Ecritures une coimaissance directe ou du moins bien précise.
Plus détaillé et mieux renseigné est le conteur arabe Mas'oudî, mort en 956, qui, ayant voyagé à travers tout l'Orient, a eu mainte occasion de connaître les Manichéens et de feuilleter leurs recueils seripturaires. Dans le IJvrv de Taverlisse-
(i) rcxlc cl Irad. (Iaii< Kc^slcr. Mani, p. or>o-;>oi.
{:>■) Ed. cl. Irad. aiiii-1. par ¥.. \\ . AVcsl, dans Tltc sacred books of (lie Easl vol. \\V (^Oxford, i885, 8"). p. 243-25i.
Tiad. alloni. et. coiiinienf. par (-. Salcman dans les Mémoires de rAcadémie des sciences de St. PcliMshourii- de i()o/|. Eut Bruchstiik Manichaeisclien Schrifthniis..., appendice, p. iG et suiv.
;>) 'Ymh\. Zotenl)ei\t;\ Paris. i8(i7-i87'i, 8^ I. IV. ]). V1:-'|53.
ment et de la révision il mentionne 4 ouvrages de Mani et même des chapitres de deux d'entre eux. Et il renvoie à un travail plus ancien, malheureusement perdu, où il en citait dilTérents textes (1). Dans son recueil anecJotique des Prairies d'or, il fait aussi plusieurs fois allusion à certains points de la doctrine professée par ces écrits ou d'autres analogues (2).
Bien plus instructif encore est Abou'l Faradj Mohammed ben Ishaq, plus connu sous le nom d'An Nadim et surnommé « le libraire de Bagdad », qui, dans son Fihrist al-aloiini, c( Catalogue des sciences », rédigé en 988, nous donne une sorte d'histoire de la littérature, exposant la vie des principaux auteurs et le contenu essentiel de leurs œuvres (3). Dans la 1'^ section du IX'' livre, immédiatement après avoir parlé des Sabéens (4), il étudie les « Croyances des Manichéens ». Il donne d'abord quelques détails biographiques sur le fondateur de la nouvelle religion (5). Puis il présente un long a rapport sur ce que Mani enseignait, sur sa doctrine concernant la nature de l'Eternel, la création du monde et la lutte de la Lumière et des Ténèbres » (6). Après quoi il expose tour à tour le « Commencement de la reproduction continue d'après la doctrine de Mani » (7), la « Description de la Terre lumineuse etdeFAir lumineux qui sont sans commencement comme le Dieu lumineux » (8), la « Description de la Terre ténébreuse et son effervescence » (9), la « Manière dont l'homme doit, entrer en religion » (10), la (( Loi que Mani donna et les Commandements quMl formula » (1 1 ), les a Opinions différentes émises par
(I) Trad. Carra de Vaux, Paris, 1898, 8«, p. 187-188.
i'i) Ed. et trad. C. Barbier de Meynard, Paris, i863, 8°, t. I, p. 199, 288, 299; II, 167-168, 195; III, 43^; Vl, 385; VII, 12-16; VIII, 293.
(3) Ed., trad. allem. et comm. par Gustav. Flûgcl, Mani, seine Lehre utnl seine Schriften, Leipzig; 1862, 8°. A compléter par Kessler, Mani, p. 33i-338; 382-/io2.
(4) Ed. trad. et comm. par D. Chwolsoii, Die Sabàer, t. II, p. i-52 et 53-365.
(5) Flûgcl, Mani, p. 83-85. G) Op. cit., p. 86-90.
.7 Op. cit., p. 90-93.
Op. cit., p. 93-9/i.
(9 Op. cit., p. 9/1.
(10) Op. cit., p. gk-gb
(II) Op. cit., p. 95-97.
les Manichéens sur les fonctions d'Imam après lu 1:1 .rt de JViani » (1), la « Scission des Manichéens en deux sectes, celle des Mihrites et celle des Miklasites » (2), la « Doctrine des Manichéens sur la vie future » (3), la (( Constitution du monde futur après la disparition de cette t^rre et Description du Paradis et de l'Enfer » (4), les « Noms des livres composés par Mani » et les a Titres des Epitres (ou Traités) de Mani et des Imams venus après lui » (5), un « Fragment de l'histoire des Manichéens, leurs migrations en divers pays et des nouvelles sur les Imams » (6), les « Noms et succession des Imams manichéens sous la domination des Ahbassides et avant le temps présent » (7i, a Quelques-uns des Imams Manichéens adonnés à la Scolastique, qui se convertirent intérieurement à rislam, mais étaient intérieurement attachés à l'incroyance » (8), la « Mention des Princes et Secrétaires d'Etat qui furent accusés d'incroyance » (9), « Quelques-uns des Imams Manichéens sous la domination des Ahbassides » (10), « Quelques-uns de leurs Imams dans le temps présent » (H). Les titres de ces sections montrent assez l'intérêt qui s'attache à chacune. La méthode adoptée par l'auteur augmente encore la valeur de son œuvre. Le plus souvent il résume ou il cite librement les textes officiels de la religion qu'il décrit. Et, pour qu'aucune confusion n'existe à ce sujet, il fait précéder ses résumés de la formule « Mohammed ben Ishaq dit » et ses citations de cette autre formule « Mani enseigne » ou a les Manichéens rapportent » (12). Malheureusement il n'indique point ses sources. Il a eu sans nul doute entre les mains deux livres de Mani, les Mystères et le Shûpoiirâkan , dont il donne
(I) Op. cit., p. 97-9S.
('i) Op. cit., p. 98-100.
(3) Op. cit., p. loo-ioi.
(/i) Op. cit., p. 101-102.
(.")) Op. cit., }). loj-ioo cl io3-io5.
(()) Op. cit., p. loo-ioG.
(7) Op. cit., p. 10G-107.
(8) Op. cit., p. 107.
(y) Op. cit., p. J07.
(10) Op. cit., p. 108.
(II) Op. cit., p. 108.
( I î) Op. cit., p. 83 init., avec le commentaire de Fliigel, p. 3o.
la table de matières, ainsi qu'un troisième, celui des « Préceptes pour Auditeurs » auquel il note que se trouve adjoint un (( Chapitre de Préceptes pour les Elus )) d). Mais on peut se demander s'il a eu des autres une connaissance directe, car il annonce l'indication de leurs chapitres sans la donner eiïectivement au moins dans les manuscrits que nous avons de lui. Il se borne à une simple transcription de titres dont le sens et même la forme exacte nous échappent souvent (3). Son travail, si précieux pour l'histoire des dogmes manichéens, demeure donc assez vague et confus pour celle des écrits qui les ont exposés.
XI^ siècle. — Un autre historien, le persan Birouni, de Khwârizm (Khi va), dans sa Chronologie des peuples Orientaux ou « Monuments subsistants des siècles écoulés », qu'il a dû rédiger vers l'an 1.000, parle assez longuement de Mani, dont il décrit la vie et la doctrine {'.]). Il énumère ses ouvrages, déclare expressément en avoir lu plusieurs et fournit des détails intéressants sur deux d'entre eux, sur V Evangile et le Shâpourakân, qu'il cite en propres termes, ainsi que sur divers traités de ses disciples (4), Dans une lettre adressée à un ami, il raconte comment l'étude du médecin Hhazès, qui citait avec éloge les livres de Mani, et notamment celui des Mystères, l'a amené à chercher ce dernier, puis l'ayant trouvé, à en faire une traduction, Ce dernier travail est perdu (5), Mais dans son Histoire de l'Inde, rédigée vers 1030 (6), il en cite plusieurs passages (7); il rapporte aussi un extrait du Trésor de la vivification et il mentionne en passant divers auteurs manichéens (8).
(t) Op. cit., p. i02-io3.
(■2) Op. cit., p. io3 : « Livres » de Mani, VI; « Epitres » de Mani, i5, 34, etc.
(3) Edit. allem. par G. Ed. Sacliau, Leipzig, 1878, 8°; Trad.angL par le même, London, 1879, gr. 8°.
(4) Chronology, p. 27, 121, 190-191, 329.
(5) G. Ed. Sachau, Introduction à l'édition allemande de la Chronologie, p. XXXVIIL
(6) Trad. angl. par G. Ed. Sachau, Alberuni^s India, London, 1888, 2 vol. 8°.
(7) Op. cit., I, 48, 54.
(8) OjR, cit., I, 39.
LES ECRITURES MANfi^TlEENNES
A côté de lui peut être mentionné un autre Persan, Abou'1-Ma' àlî, pour son Exposé des Religions, achevé à Ghazna, en 1092. Il y décrit brièvement la doctrine de Mani et il dit que l'auteur l'avait présentée dans un livre célèbre appelé VErjenk et conservé au trésor royal de (jhazna (1). Mais on aurait tort de prendre son récit trop à la lettre. Rien ne prouve qu'il ait lu le livre dont il parle. Et chez lui l'histoire confine visiblement avec la légende.
XW siècle. — Beaucoup plus sûr et plus précis est son compatriote Sharastâni, de Sharistan. qui vivait dans la 1"^*" moitié du xii^ siècle. Dans son grand ouvrage : Sectes religieuses et Ecoles philosophiques, après avoir étudié les religions qui ont une Ecriture révélée, c'est-à-dire l'Islamisme, le Judaïsme et le Christianisme, il considère celles qui ont un semblant d'Ecriture, savoir le Mazdéisme et le Manichéisme. Il expose donc la doctrine de Mani, dont il s'applique surtout à dégager les grandes thèses dualistes (2). Et à cette occasion il mentionne les Géants et le Shapourakiui , dont il cite même quelques phrases curieuses (3). Puis il rappelle une opinion particulière de l'Iman Abou-Sa'ïd (4) et surtout la doctrine de Mazdak, qu'il rattache au Manichéisme (^.ii.
Vers la fin du xii^ siècle, dans un copieux recueil de (( Miscellanées », le Yi Kien che, œuvre considérable en 420 chapitres, dont il nous reste des fragments importants ainsi qu'un abrégé en 80 chapitres, le lettré chinois Hong Mai (1123-1202), parlant de la « Religion de la Lumière ;) que professent les (( adeptes de Mo-mo-ni )), fournit aussi quelques détails sur les livres saints qui y sont acceptés. Il mentionne et il caractérise brièvement deux écrits de Mani, celui des Deux Principes et celui des Trois Moments. Et il signale aussi des textes bouddhiques ou taoïstes qui leur sont communément adjoints (6).
Son contemporain Lou Yeou (1125-1209) traite le môme
(i) Kessler, Mani, p. 370-872.
(2) ReUgionsporteicn und Philosophenschiilen , trad. Tli. Haarbriicker, Halle, i85o, 8«, t. I, p. i>85-29o.
(3) Op. cil., 1, 290.
('») Op. cit., I, a9o-2()i.
(5) Op. cit., I, 291-293.
(0) Ghavanncs el Pclliot, Journ. Asiat., igiS, p. 33o-33g.
sujet dans son Lang Mo ngan pi ki, collection de notes historiques et littéraires et dans une pièce d'un recueil similaire, le Wei nan tvei tsi où il répond à un questionnaire de l'empereur. Il y parle en connaisseur des « livres saints de la Religion de la Lumière )), sur lesquels il a « jeté les yeux », de leurs images et des impressions nombreuses qu'on en fait. Mais il n'en cite aucun et il ne donne aucun détail un peu précis sur leur enseignement (1).
A7//« siècle. — Un peu après lui, le bonze Tsong Kien, de Seang Tcheou, dans un ouvrage de Droit, le Che men Tcheng Tong, commencé par Wou K'o-Ki en 1208-1224 et continué par lui en 1237-1240, traite également et en termes plus précis des Ecritures manichéennes, à propos d'un texte récent qui les condamne. Il nomme d'abord le « livre saint des Deux Principes et en analyse brièvement le contenu, puis il parle des (( livres saints sans fondement », qui sont associés au précédent et en énumère jusqu'à six. Malheureusement il se borne à indiquer leurs titres et ceux-ci, donnés sans commentaire, sont peu intelligibles (2).
Un dernier auteur chinois, le moine bouddhiste Tche-p'an revient à plusieurs reprises sur le même sujet dans le Fo tsou Vong Ki, vaste compilation commencée en 1258 et terminée en 1269. Il y cite divers textes qui parlent des Manichéens et parfois de leurs livres saints. Ces documents sont de valeur très inégale. Mais plusieurs présentent un réel intérêt (3).
Vers le môme temps, un auteur mahométan d'origine persane, Djowéïnî ou Gouwaïnî, qui, en 1257, avait accompagné son père à la cour des rois Mongols, écrivait le TanTc/i Djihan Kushai, (( Histoire du conquérant du monde » et y racontait les principaux événements du règne de Gengis Khan et de ses successeurs immédiats. L'ouvrage nous a été conservé. Il parle, à plusieurs reprises, des Ouïgours passés sous la domination mongole. Il rapporte certaines de leurs légendes et il utilise visiblement des écrits d'un caractère religieux qui se rattachent au cycle de Mani (4).
(i) Chavann(>s et Pelliol, loc. cit., p. 339-352.
(3) Gliavannes et Pclliot, loc. cit., p. 352-363.
(3) Cliavanncs et Pelliot, loc. cit., p. 320-32i, 33i-339, 353.
(4) Voir E. Brctschneider, Mediaeval Researches from easiern Asiatic,
XI V^ siècle. — Plus lard encore, peut-être au cours du XIV® siècle, le savant chiite Ihn al-Mourtadâ, du Yémen, auteur d'une histoire volumineuse connue depuis peu, la « Pleine Mer )), commence par donner, dans une très longue introduction, un (( livre des sectes religieuses et des écoles philosophiques » et parle d'abord, en termes assez précis, des Manichéens. Il analyse en détail leurs doctrines et mentionne à ce sujet deux écrits de Mani, VEvangile et le Shâpourakân (Il II ne les connait sans doute pas directement, car il les cite une fois d'après le témoignage d'un « savant » auteur dont il ne donne pas le nom et qui peut être Sharastâni (2i. Mais les renseignements qu'il fournit sur eux n'en sont pas moins intéressants.
XV^ siècle. — Enfin, dans son Histoire universelle, le « Jardin de la Pureté » qui va de la création du monde jusqu'au sultan Hussein Baïqara, successeur deTamerlan, le Persan Mîrchond, mort à Herat en 1498, parle longuement de Mani, « le peintre» ou « le Zandik ». Il mentionne son Evangile et donne des détails curieux sur l'origine de cette œuvre (3). Mais ces indications sont à peu près complètement dépourvues de valeur historique. Sur la littérature manichéenne les témoignages directs font désormais défaut hors de la Chrétienté comme au sein de l'Eglise.
Appréciatioti générale. — Dans l'ensemble, les auteurs Persans, Arabes ou Chinois complètent heureusement leurs devanciers Latins, Grecs ou Syriaques. Ils parlentd'ordinaireen termes plus directs des ouvrages cités, parce qu'ils en redoutent moins la diffusion. Et, étant moins passionnés dans leur polémique, ils se montrent aussi plus objectifs. Certains d'entre eux, par exemple An Nadim et Kirouni, ont d'ailleurs plus de sens historique qu'Hégémonius, Epiphane ou même Augustin.
Mais ils connaissent mal le Christianisme et ils ne s'intéressent qu'assez peu aux doctrines qui en dépendent. Aussi
London, i888, 8°, p. 195 cl suiv. Cf. Jos. Marquarl, Gmvaim's Bericht ûber die Bekelirung dcr Viguren, dans les SitzungsbericJitc de l'Académie de Berlin, 1912, p. 485-498.
(i) Kessler. Mani, p. 343-355.
{■>.) Op. rit., ]). 35'|. Cf. Sliarastàni, Ucligionspartelcn, Ir.ad. Haarbriickcr, t. I p. 290.
(3) Kessler, Mani, p. 377-381.
négligent ils volontiers dans le Manichéisme les détails spécifiquement chrétiens qni se rattachent à la Bihle et mettent ils au contraire en relief les vieux souvenirs de la mythologie païenne, qui les intéressent hien davantage. Par là ils nous donnent de la littérature manichéenne une idée assez fausse, qui, dans ces derniers temps, a trop souvent égaré les recherches des savants. S'ils apportent d'utile compléments aux écrivains ecclésiastiques, ils ont besoin d'être à leur tour complétés et rectifiés par eux. Les uns et les autres demeurent également tendancieux et exclusifs.
Seuls les manuscrits manichéens peuvent nous fournir des renseignements tout à fait sûrs. D'autre part un peu de réflexion suffit à montrer qu ils n'ont pas pu disparaître complètement et pour toujours. Ils ont joui d'une trop large diffusion, ils ont circulé à travers trop de pays, ils se sont transmis pendant trop de siècles pour ne pas laisser au moins quelques débris. En Orient surtout, dans ces régions de l'Asie Centrale qui, à cause de leur isolement, gardent plus longuement l'empreinte du passé et où ces écrits ont circulé très tard, il devait être relativement aisé d'en retrouver des traces. Plusieurs villes du Turkestan chinois, où le Manichéisme a été jadis très florissant, ont été englouties par des vagues de sable du Désert de Gobi. Il suflisait de soulever un coin de la nappé qui les recouvre pour en exhumer de nombreux manuscrits ( 1 ). Manuscrits de Tourfan, — A la fin du siècle dernier, des voyageurs instruits, passant dans la région de Tourfan, avaient été frappés par l'abondance des vieux papiers qui y sortaient de terre et dont certains servaient de vitres aux fenêtres (2). On savait qu'au nord de la localité, dans l'oasis d'Idiqout schari, s'élevait jadis la ville de Kao-tchang, Khotscho, ou Kouchan,
(i) Voir ïlcnri Gordier, Les foiiiUes en Asie Centrale dans le JouDial des savants, 1910, p. 210-224 et 24i-252;
(2) Voir le Bulletin de VAssociation internationale pour Vexploration historique, archéologique, linguistique et etlmographique de l'Asie Centrale et de VExtrême Orient, n. 2, Saint-Petersboiirg, oct. 1908, p. 10 et 11 (Rapport de A. Grûnwedel).
capitale d'un royaume ouïgour (lu On résolut d'y faire des fouilles méthodiques.
Des travaux importants furent faits en ce sens, de 1893 à 1895, au nom de la Société de Géographie de Saint-Pétersbourg, par une mission russe que dirigeaient les savants Hoborovski et Kozlovet ils fournirent déjà un premier lot de feuillets fort anciens (2). Ils étaient continués, en 1898, par une délégation de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, que conduisait le D'' Klementz et qui exhuma de nouveaux textes (3). A la suite de la fondation d'une Association internationale, établie en 1902 à Saint-Pétersbourg (4), ils ont été repris avec une ardeur nouvelle et une méthode plus rigoureuse par plusieurs autres savants de la même nationalité, notamment par André Roudnef, G. Y. Ramstedt, le professeur Barthold, Kochanowski, Krotkov, Oldenbourg, et ils ont valu une ample récolte de nouveaux manuscrits (5).
Entre temps, les Allemands se mettaient en campagne. Une première expédition, très fructueuse, fut faite de i902 à 1903, au nom de l'Académie des sciences de Miinich, par A. Grûnwedel (6). Une seconde, également heureuse, s'effectua, de 1904 à 1905, sous la direction de A. Von Le Coq, au nom de l'Académie des sciences de Berlin. Une troisième eut lieu enfin, avec un égal succès, de 1905 à 1907, sous la conduite de Grïinwedel avec la collaboration de Von Le Coq (7).
(i| Voir cil particulier (i. Flii^cl. Mani, p. 3S7-390.
(:i) Compte r(>n(lii de P»()l)orovski dans Is Iziu'slijd lui!), nusskdijo. (Jcograficcskafro obscestva. I. WMV. (^1898), ]). i-5o. Cf. K. lircfschcidcr. Hislory 0/ Europcan Botaiiical Discoreries in Cliiiia. I. 11, Londres. 1898, p. 1002-
('^) ISachrlditen ûbcr die... im lalirc 1898 nusgerûsteie Expédition nacli Tarfan, St-Petcrsbiir<r, 1899. ^f^^'' i^ni'foiil p. 55-83: AJiuigurischt' Sprachprobe.n ans Turfati, par W . Uadloff.
(\) V. siifn'd, p. IM), noi. •'.
(.")) V. 11. Cordicr. nrl. cit., p. -Mi).
(()) A. (Jriimvcdcl, Berichl iihcr Archacologische Arbeih'n in IdiqutscJiari dans les Al)liandlungcn de r.\(adénii(> des sciences de Miinicli. t. XXIV. vol. 1, 196 pages (Voir surloni p. 181-190: Uigurische Scfiriflstiickc in Text und Vberselziing, par ^^ . liadlolï, ('!'. dw nièine aiileiir. Altbudhisiische Kulls- UUfen in Chinesi.sch TUrkcstan, Ber-liii. 191 >. ]'^.
(7) A. Von L(> (lo(|, Exploration urcliéologiquc 0 7'oi/r/(;/i. dans le Journid. Asiatique de. 1909, p. 3:?o-33/j, et surtout Chosisc}}o, Berlin. 1911Î, infolio, (volume de luxe, magnifiquement illustré).
SÙRViVANCÈS DES écRITURËS MANICHEENNES 431
De nouvelles fouilles ont été faites, dans la même région, par des savants de diverses nationalités. En 1908, notamment, une mission du japonais Zuicho Tachibana en rapportait un certain nombre de rouleaux, dont un, d'origine ouïgoure, ne mesure pas moins de 10 mètres de long (1). Mais ces textes ne sont pas encore entrés dans le domaine public. Au contraire ceux des missions russes et allemandes ont été déjà publiés en partie.
Parmi les manuscrits de Tourfan qui ont déjà vu le jour, beaucoup sont de provenance manichéenne. Ils sont surtout écrits en pehlvi ou en vieux turc (2). Les textes pehlvis ont été particulièrement étudiés en Russie par C. Salemann, en Allemagne par F. W. K. Mûller. Les textes turcs ont été surtout déchiffrés en Allemagne par Von Le Coq, en Russie par W. Radlofï.
Publications de C. Salemann. — Au cours d'un rapport publié en 1904 dans les Mémoires de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg et intitulé a Un morceau d'Ecriture manichéenne », C. Salemann a présenté et traduit un feuillet apporté de Tourfan en 1895 par la mission Roborowski et écrit d'un côté en syriaque, de l'autre en chinois avec des caractères (( qui peuvent dater du ix^ siècle » (3). Tandis que le texte chinois n'a aucune importance, le fragment syriaque énumère un certain nombre d'œuvres dont plusieurs sont nettement manichéennes. Malheureusement il est très incomplet et peu intelligible.
Dans quatre séries d'études, intitulées : Manichaica et publiées en 1907 et 1912 dans le Bulletin de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg (4), le même auteur étudie un certain nombre d'autres textes manichéens écrits en diverses langues mais surtout en pehlvi et recueillis par des missions russes de diverses époques. Il en traduit plusieurs. Mais il
(i) V. H. Cordier, art. cit., p. 2^5.
(a) V. Foy, Die Sprache der turkîschen Turfanfragmente in manicJiàischen Schrift dans les Sitzungsberichte de l'Académie des sciences de Berlin, 1904, p. 1889 suiv.
(3) Ein Briichstûk Manichaeischen Schrifttums im Asiatischen Muséum (mit einem Fascimlle). St-Potersbourg, 190/1, 4*^, i5 pp. dans les Zapiski Imper. Akad. Nauk, 8^ série, t. VI, n. G.
(4) 1907, p. 175-184 et 53i-558; 1912, p. i-3i et 32-5o.
s'applique plutôt à en fixer le vocabulaire encore très incertain. A cette même tâche sont consacrées aussi des (( Etudes Manichéennes )) publiées en 1908 dans les Mémoires de lAcadémie des sciences de Saint-Pétersbourg (1).
Publications de F. W. K. Mûller. — Plus étendus et plus achevés sont les travaux de F. W. K. Mùller concernant le Manichéisme. Ils comprennent d'abord et surtout un rapport présenté dans les Compte-rendus de l'Académie des sciences de Berlin sur des textes de la mission Griinwedel (2), et une édition ravec traduction et commentaire de ces textes parue dans les Mémoires de la môme Société et intitulée comme le rapport : « Restes de manuscrits en écriture estrangelo de Tourfan » (3). Les documents étudiés sont rédigés, pour la plupart, en pehlvi. ils renferment dos fragments nombreux d'œuvres manichéennes, notamment d'hymnes et de prières et même d'écrits de Mani, en particulier de son Evangile et du Shùpourakûn. Ils offrent donc le plus grand intérêt..
Le même savant a encore édité, traduit et commenté en 1912 dans un volume des Mémoires de l'Académie des sciences de Berlin, sous la rubrique : Un double feuillet d'un hymnaire manichéen de Tourfan, d'autres textes pehlvis dont une partie donne les titres d'environ 200 hymnes liturgiques, Tautre explique l'origine du recueil (i). Cette préface fait remonter le livre à l'an 546 après la naissance de l'Envoyé de la Lumière. Et la table des matières donne des titres très suggestifs malgré leur brièveté.
Publications de Vou Le Coq. — Egalement importantes sont les publications de V'on Le Coq. Ce dernier savant a publié en 1908, dans les Compte-rendus, de l'Académie des sciences de Berlin, un « Fragment manichéen ouïgour d'Idiqoutshari )) rédigé en vieux turc et écrit sans doute, d'après lui, , dans la période des Tang, entre 600 et 900, qui décrit un
(i) Zapiskl Inipcral. Akad. Aau/v., 1908, n° 10, 172 pp.
{'a) SltzungsbcrlcJLie, igo/j, p. 348-352 : Handscliriften PiCstc in Estrangelo Schrift aus Turf an, Chinesisch-Turkistan.
(3) AbJmndlungen, 190/1, idem, 117 p. et 2 pi.
(/i) Abhandliingen, i9i3: Ein Doppelblafi aus cinciu nimncJHiisclien Ilynincnbuch {Mahrnamag), l\o pp. et 2 pi.
épisode de la prédication du « bourkhan Zrousc » (1). En 1908 il a donné dans le même recueil des fragments écrits en « Vieux turc de Tourfan », qui ont été trouvés à côté de textes chinois datant du début du ix® siècle et qui contiennent des débris d'hymnes et d'autres Ecritures manichéennes (2). Il y a joint, au cours de la même année, deux nouveaux textes, « Un fragment chrétien et un autre manicJiéen en langue turque de Tourfan », qu'il juge anciens sans pouvoir les dater et dont l'un contient quelques versets d'un Evangile apocryphe vraisemblablement adopté par les disciples de Mani, l'autre raconte les célèbres rencontres du Bouddha et fait partie d'un livre dépareillé, qui a dû être, rédigé pour les mêmes milieux (3).
Depuis lors, le même savant a entrepris de publier des (( Textes turcs manichéens de Chotscho ». Un premier fascicule paru sous ce titre en 1912, dans les Mémoires de l'Académie des sciences de Berlin, contient des fragments d'une Vie du Bouddha, des débris de traités, d'hymnes et de prières, un long récit se rapportant à l'apostolat de Mar Amou, disciple de Mani, enfin plusieurs colophons, dont l'un se donne comme écrit en l'an 522 après la mort de Mani, c'est-à-dire, selon toute apparence, en 795 (4). Le contenu et l'antiquité de ces manuscrits en montrent l'importance et il est à souhaiter que la publication si brillamment commencée ait une continuation rapide.
Publications de W. Radio ff. — Des travaux de Von Le Cci on peut rapprocher ceux du savant russe A. Radloiï. Ce dernier s'est depuis longtemps spécialisé dans l'étude des vieux dia-
(i) Sitznngsberichte, 1908, p. SgS-Zii/i : Ein maniclidisch-uigiirisclies Fragment aus Idiqut-Schahri.
(2) SitzLingsbericlite, 1908, p. 398-4i4 : Ein manichaiscli-uiguriscJies Fragcompléter par W. Thomsen ; Ein Blatt in tûrkischen Runenschrift aus Turfan, ibid., p. 296-806.
(3) Sitznngsberichte, 1909, p. 1202-1218: Ein christUches und ein manichàisches Manuskript fragment in tiirkischer Sprache aus Tiirfan, avec plusieurs fac-similés.
(4) Abhandlungen, 1912 : Tiirkische Manichaica aus Chotsclio, I, 61 p. avec des fac-similés.
A. Von Le Coq a aussi publié en 191 2, dans la Festschrift fur Wilhelm Thomsen, Leipzig, 1912, 8°, p. i44-i45, un article intitulé: Ein manichàisches Buch Fragment aus Chotsclio. Mais le texte qu'il étudie, d'un caractère purement historique et politique, n'appartient pas aux Ecritures Manichéennes.
lectes turcs de TAsie centrale. II a été le premier à déchiffrer les textes de Tourfan écrits dans cette langue qui ont été apportés par la mission Klernentz (!) et même ceux qui ont été ensuite exhumés par Grùnwedel (2). Malheureusement ses premières traductions ne portent sur aucun texte proprement scripturaire et n'intéressent donc que d'une façon indirecte l'histoire des Ecritures Manichéennes.
Il a dans la suite édité, traduit et commenté un document beaucoup plus important, le Khoiiasîouanift, qui avait un caractère nettement religieux ou même rituel et dont une partie notable a été aussi retrouvée à Tourfan {',]). Mais cette œuvre nous est surtout connue par un manuscrit bien plus étendu et presque complet qui a été découvert, parmi un lot important de vieux textes, sur la frontière du ïurkestan chinois et du Kan sou, dans la région de Touen houang.
Bibliothèque de Touen houang. — A 20 kilomètres environ au sud-est de cette dernière ville, se trouve un groupe considérable de grottes, appelées en turc miiig-uï, « mille maisons », à cause de leur multitude, et en chinois IsHen-fo-tong, a grottes des 1000 Bouddhas », à cause des nombreux Bouddhas peints ou sculptés qui en ornent les murs. En 1900, un moine taoïste s'aperçut en déblayant une d'elles, d'après ce qu'il a lui-même raconté, qu'en un endroit la paroi sonnait creux. 11 la perça avec précaution et se trouva devant une niche carrée, ayant environ trois mètres de coté, qui contenait un monceau de manuscrits, une vraie bibliothèque. Comme le moine était illettré, 11 se contenta de manier un peu toutes les liasses qu'il venait de mettre à jour, pour voir si un trésor n'y était point caché, puis, déçu, il se désintéressa de sa trouvaille. Plusieurs des manuscrits furent emportés par des visiteurs ou ofTerts à des mandarins du Kan sou. Leur étude montra qu'ils étaient très anciens. La cachette datait de loin, de 1035, précisa-t-on ensuite. Elle avait dû être faite pour mettre ces textes à l'abri d'une invasion prochaine. Et le propriétaire
(1) V. supra, p. i3o, iiol. 3.
(2) V. supra, p. i3o, not. (3.
(3) Chuastuanit, dus Bussgcbel der Monichaer, St.-Petersbourg, 1909, 8", VI-5i pages, et ISachtràge zum Chuastuanit dans les Comptes rendus de l'Académio des science? de St.-Petersbourg, 191 1, p. 867-89C.
était mort ensuite l)rusquement, emportant avec lui son secret ( I ).
En 1907, un explorateur An^^-lais, M. Aurel Stein, ayant eu vent de la découverte, se rendit à Touen liouang et acheta environ 5.000 manuscrits qu'il emporta à Londres pour les déposer au Bristish Muséum (2). L'année suivante, M. Paul Pelliot, alors charg-é par le gouvernement français d'une mission scientifique en Asie Centrale, alla visiter à son tour le tsing-fo-tong, où il trouva la précieuse niche encore hien garnie et il se fît céder un nomhre à peu près égal de rouleaux, choisis rapidement par lui, qu'il déposa h la Bihliothèque nationale de Paris (3). Sur son propre conseil et à la demande d'érudits chinois, navrés de voir ces richesses littéraires leur échapper, les textes qui restaient encore dans la grotte furent tirés de leur cachette et transportés h Pékin, où une nouvelle Bibliothèque nationale fut fondée à leur occasion (4).
Khouastouanift de Stein — Parmi les manuscrits de Touen houang déposés au British Muséum se trouve un rouleau fort bien écrit, dont le commencement a été seul endommagé et qui, dans son ensemble, se présente comme un formulaire de confession manichéenne rédigé en vieux turc. C'est un fragment 'assez notable de cette œuvre, découvert à
(i) Paul Pelliot, Une Bibliothèque médiévale retrouvée au Kan-sou, dans le Bulletin de l'Ecole Française. d'Extrême-Orient, t. VIII, 1908, p. 5oi-52() (premières pagres) ;
Trois ans dans la Haute Asie, dans le Bulletin du Comité de VAsie Française,' \d.nyicT 1910, p. i-iG (voir p. 8 et i3) ;
En Asie Centrale, dans ]o Bulletin de la société normande de Géographie, 1910. (Voir p. 26-20 ;
Rapport de M. Paul Pelliot sur sa Mission au Turkestan Chinois (1906- 1909) dans les Comptes Rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, 1910, p. 58-68 (avec deux photographies).
(•.i) Sur les explorations de M. Aurel Stein on peut lire:
Report on n Journey 0/ archeological and topographical Exploration in Chinese Turkestan, London, 1901, 4^; *
Saiid hiiried Ruins 0/ Ktiotan, London, 1908, k^ \
Ancient Khoian, Oxford, 1907, 4*', 2 vol.
ivSi Paud Pelliot, Une bibliothèque médiévale..., p. 607-629;
Trois ans dans la Haute Asie, p. i3-i4 (voir une photographie suggestive à la page i5) ;
Trois ans dans la Haute-Asie, p. i3 et i\;
En Asie centrale, p. 26 ;
Rapport à l'Académie des Inscriptions, p. 64-65.
(4) Paul Pelliot, Rapport... p. 66-67.
136 LES ÉCRITLllES MANICHEENNES
Toiirfan par une mission russe, que \V. RadlolT a étudié en 11)09. Un autre inorc(îau i)lns court, mais important, comprenant la partie initiale du texte, avait été trouvé dans la même région par A. \'on Le Coq, qui en a donné une édition avec une traduction et un commentaire, dans un Mémoire de l'Académie des sciences de Berlin (1). Ce dernier savant a fait le même travail pour le rouleau de Sir Aurel Stein. 11 en a édité, traduit et commenté le texte dans un article d'une Revue anglaise, qui a. été tiré à part et en tête duquel il a reproduit en partie l'étude précédente en faisant précéder le tout d'une préface substantielle (2). L'ouvrage ainsi publié à peu près en entier porte le nom turc de Khoiias.tonanift. Il est un échantillon curieux de la littérature manichéenne et, quoiqu'il ne mentionne aucun écrit plus ancien, il nous fournit certains détails qui nous permettent de mieux en connaître plusieurs.
Fragmevi Pellioî. — Parmi les manuscrits de Touen houang déposés à la Bibliothèque nationale de Paris se trouve un feuillet isolé et incomplet, écrit en chinois et contenant diverses règles destinées à un monastère manichéen. MM. Chavannes et Pelliot en ont publié un fac-similé, une édition, une traduction et un commentaire pénétrant dans un article du' Journal Asiatique où ils étudiaient aussi d'autres textes chinois concernant le Manichéisme (3i. Ici encore aucune Ecriture ancienne n'est citée. Le fragment n'en contient pas moins certains détails qui rappellent ceux du Khouastouanift et qui aident à comprendre deux des principaux livres de Mani.
Traités ehiiiois de Pékin. — Enfin, parmi les manuscrits de Touen houang laissés par les visiteurs, européens dans la grotte du Tsien-fo-tong, d'où ils ont pris le chemin de Pékin,
(i\ KlninsliKiniil. Kine Sùn(l('n1)ekenntnis dcr Manicliaisclien AudiUires gefunden in Turfnn dans les AbluindJungen de 1910, A3 pages.
(2) Dr. Sl('in\ Tiirkish Kliudstuaiiifi froni Tun Iniang being a Con/<'.ssj"on Praycr 0/ tlie Manichaean Audiiorcs dans '0 Journal of the Royal Asiatic SocietY. 191 1, P- 277-3i/j. avec fac-similé on > planches. (Je cite le Khouastouanift. l 'après les lii*-nes numérotées de cette édition).
A compléter par les Vac/i/raye zuni Cluiastuanit où Radioff discute certains passages de cette traduction, (voir .Sfipn», p. i34, not. 3) et pa^' un A^acliwori Herrn \\ HadlolT ^aclltrage zuni Chuastuanit, où Von Le Coq répond à ces critiques, à la fin des Turkischc Manichaica, 1. p. 57-61
(3) Journ. Asiat., igiS. p. io5-iiC.
se trouve un rouleau volumineux et à peu près complet, qui se présentait au premier abord comme une soutra bouddhique et qui, reproduit en 191 1 , dans une publication chinoise par un savant archéologue, Lo Tchen yu, sous le titre très vague de fÂvre saint d'une religion de la Perse, a été ensuite reconnu comme un traité ma lichéen. MM. Ghavannes et Pelliot, à qui on doit cette constatation. Font aussi édité, traduit et savamment commenté dans un autre article du Journal Asiatique (I). L'ouvrage, très important par lui-même, fournit par ailleurs d'utiles renseignements sur des écrits plus anciens qu'il a utilisés et il en invoque même deux dont il reproduit plusieurs phrases (2).
Appréciation générale. — Dans Icnsemble, ces divers documents présentent le plus grand intérêt. Ils permettent de contrôler d'une façon précise les alïirmations des polémistes chrétiens et celles des historiens arabes ou chinois. Ils les confirment et les complètent.
Mais ils ne les rendent pas inutiles et ne sauraient en être séparés. En eiïet la plupart sont très incomplets et consistent en feuillets épars, plus ou moins déchirés et à peine lisibles. Ils se trouvent écrits enlanguespeu connues que-les philologues ont peine à déchiffrer et ils sont d'une intelligence d'autant plus ditïicile qu'ils se présentent comme de simples versions très littérales et peu adaptées à l'esprit de la langue, faites d'ailleurs, en certains cas, sur d'autres versions également défectueuses (3). Aussi leurs récents éditeurs ont-ils soin de faire remarquer que la traduction qu'ils en donnent est, sur bien des points, hypothétique et provisoire. D'ailleurs les textes les plus clairs et les mieux conservés demeurent encore sujets à caution. Leur origine est peu connue et on peut se demander avec quelque inquiétude si tous sont authentiques. Quand bien même tous le seraient, on ne pourrait les utiliser
>ii J(nir!i. Asidf., kjii, p. ^QQ-tiai (^Coiiipto-iciidu par Léojiaid . Aiuousseau dans le BuUetui de l'Ecole Française d'ExIrème Orient, t. XII, 1912, p. 53-63). A compléter par les publications plus récentes des mêmes auteurs : Joarn. Asint., igio, p. 99-10^ et p. 378-383 {j\otes additionnelles).
(2) Loc. cit.. p. 555-550.
(3) F. W. K. Millier, Handschrijten Reste... p. 10, not 4 : Hier Avie im folgenden habe icli die Ubersef-^ung nur als ersten Versucli anseben zm woll«'n ».
LES ECKITl HES MANICHEENNES
qu'avec une grande réserve. Car le plus grand nombre ne portent aucune date. La plupart n ont môme pas de titre. On ne connaît ni leur pays d'origine ni môme leur auteur. On ne sait à quel point du passé on doit les rattacher.
Peut-être quelque jour une heureuse découverte viendra combler ces lacunes. Peut-être un chercheur plus heureux que tous ses devanciers trouvera dans les ruines d'un temple ou dans les recoins d'une bibliothèque ignorée le texte complet des principales Ecritures qui ont eu cours dans le Manichéisme. Môme en ce cas il sera bon de compléter l'étude de ces textes par celle des témoignages étrangers qui les ont fait connaître. A plus forte raison convient-il de procéder ainsi dans l'état actuel des documents. Seule une étude comparée des manuscrits manichéens qui nous sont parvenus et des renseignements fournis sur eux par les auteurs anciens d'Orient ou d'Occident nous permettra de nous faire à leur sujet une idée un peu nette. En revanche, une telle étude, utilisant et rapprochant tous les textes connus, nous permettra de reconstituer assez bien les principaux éléments de la littérature manichéenne et les grandes lignes de son évolution.